La main invisible fonctionne, ou les miracles du marché

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Corriger les défauts du marché ? Et si on apprenait d’abord à comprendre comment il fonctionne ?

Par Hadrien Gournay.

L’ordre spontané est un mythe, la main invisible ne fonctionne pas.

Quel libéral interloqué n’a pas rencontré de telles affirmations ? Certains contempteurs du marché semblent appartenir à une catégorie de personnes pour laquelle la démonstration d’une thèse consiste à affirmer avec aplomb ce qu’il faudrait prouver plutôt que partir des faits extérieurs sur lesquels s’accordent les interlocuteurs pour arriver par déduction jusqu’à la preuve en question.

Prenons pour une fois ces expressions au sérieux et tentons de répondre à cette question : la main invisible fonctionne-t-elle ? Pour cela nous devons nous interroger sur la nature de la preuve que nous cherchons avant de nous intéresser aux faits qui l’établissent. Cette quête implique de préciser le sens des expressions « le marché fonctionne » ou « ne fonctionne pas » et par suite une définition correcte du mot « fonctionner » et du mot « marché ».

Le sens du verbe « fonctionner »

En toute logique le critère du fonctionnement ne devrait pas nécessiter la comparaison avec d’autres systèmes. La comparaison du marché et de l’absence de marché suffit. Risquons-nous à une analogie.

Supposez que vous disposiez de deux solutions pour vous rendre à un endroit donné, situé à une quinzaine de kilomètres : une motocyclette et une bicyclette. Diriez-vous que la bicyclette ne fonctionne pas au motif que la motocyclette est plus rapide ?

Par ailleurs, nous ne faisons que reprendre l’expression des opposants au marché. Si c’est ce qu’ils pensent pourquoi ne pas dire « le marché fonctionne moins bien que l’État » ? L’utilisation d’une expression pour une autre conduit à un risque de tromperie sur la marchandise qui n’est pas sans conséquences.

Ainsi, affirmer que le marché ne fonctionne pas « tout simplement », l’empêche de participer au concours du meilleur système. Aussi, l’adversaire du marché ne devrait pas proférer cette accusation à la légère. Vérifier si le marché fonctionne « tout simplement » constitue donc un préalable indispensable à la découverte du meilleur système.

Toutefois, le raisonnement se heurte à une objection. Reprenons notre analogie avec la bicyclette. Certes, nous pouvons comparer la bicyclette à l’absence de moyens de déplacement mais pouvons-nous comparer le marché et l’absence de système économique ? Il existera toujours un système économique !

Cependant, le marché est un système de division du travail. En tant que tel, il est possible de l’opposer à l’absence de division du travail, c’est-à-dire à un monde où chacun ne consomme que ce qu’il a produit de ses propres mains.

Une nouvelle critique peut surgir. Ce critère semble trop peu exigeant. Un monde sans division du travail provoquerait l’anéantissement de l’humanité. Peut-on se vanter de simplement faire mieux ? Cependant, s’il n’est pas difficile de faire mieux qu’un monde d’auto-consommation, il peut être intéressant de voir à quel point on fait mieux.

Quel niveau de développement est compatible avec un ordre spontané ? Une économie industrielle ? Une économie développée moderne ou une économie traditionnelle à dominante agricole ? Globalement, on peut dire que l’économie de marché fonctionne si elle est compatible avec un niveau élevé de division du travail.

Le sens du mot « marché »

À peine élucidée la difficulté relative au sens du mot fonctionner, une nouvelle hésitation apparaît à propos du mot marché. Dans ce contexte ce dernier peut avoir deux significations selon que l’on vise le marché partiel ou total. Autrement dit l’affirmation que le marché fonctionne implique-t-elle une absence totale d’intervention de l’État ? Ou est-elle applicable au marché dans un cadre interventionniste ?

Chaque option a ses inconvénients.

Avec la première, l’affirmation « le marché ne fonctionne pas » serait compatible avec la possibilité que le système optimal corresponde à un degré d’intervention très inférieur à celui que nous connaissons actuellement.

Avec la seconde, l’affirmation contraire « le marché fonctionne » serait acceptée alors même qu’elle serait en fait conditionnée à un très haut degré d’intervention.

Le plus sage est de traiter la question des deux points de vue.

Le marché « partiel » fonctionne-t-il ?

Commençons par ce que nous avons tous les jours sous les yeux : l’économie française actuelle. Ensuite, pour les besoins du raisonnement, acceptons l’axiome suivant : les réglementations et interventions de l’État assurent la survie de l’économie française qui sans cela retournerait au chaos et la population en dessous du niveau de subsistance.

Cette supposition laisse tout de même une grande part d’initiative au marché. Aussi nécessaire que soit l’action de l’État dans ce contexte, sans initiative des acteurs privés nous ne jouirions pas des biens et services produits par leurs soins. Autrement dit, la nécessaire intervention de l’État reste alors insuffisante.

Or, cette production marchande est-elle si aisée ? Chaque entreprise a besoin pour fonctionner de nombreux matériels, équipements et services fournis par d’autres entreprises.

L’entreprise A a besoin des matériels fabriqués par l’entreprise B qui a besoin des matériels de l’entreprise C qui a besoin des matériels de l’entreprise D qui a besoin des matériels de l’entreprise A… Autrement dit, tout le système repose sur une coordination d’ensemble de la production. Quel est l’organisme ou l’agence de planification qui centralise la production afin d’éviter le dérapage général du système ? La réponse est bien évidemment qu’il n’y en a pas. Cela marche tout seul.

Pour mieux illustrer la capacité du marché à gérer la complexité de l’information, Milton Friedman à la suite de Leonard Read prenait l’exemple de la fabrication d’un objet aussi simple qu’un crayon de papier.

L’intervention de l’État ne peut expliquer seule la marche de l’économie en France. Le marché possède des facultés de coordinations d’une économie complexe caractérisée par un haut niveau de division du travail. Mais jusqu’à quel point ? En effet, la supposition que nous avons faite du caractère nécessaire de cette intervention était-elle avérée ? La capacité du marché à fonctionner n’est-elle pas compatible avec des degrés d’intervention inférieurs ? Le marché peut-il fonctionner sans intervention de l’Etat ?

Le marché « total » fonctionne-t-il ?

L’hypothèse du fonctionnement du « marché total » suppose une intervention de l’État réduite à la répression de la violence et de la fraude. Nous cherchons une preuve de nature historique. Certes, il semble douteux qu’une expérience historique corresponde rigoureusement à cette hypothèse mais nous pouvons étudier celles qui s’en rapprochent le plus.

Exemples contemporains

Nous avons sous les yeux des exemples d’économies plus libérales que la France. En Europe, l’Irlande et l’Angleterre. En Asie Taïwan, Hong Kong, Singapour. Toutefois, le degré d’intervention dans ces pays reste assez élevé et se produit dans un contexte général interventionniste. En réalité, l’évolution des économies occidentales au XIXe siècle est sans doute plus parlant.

L’Occident au XIXe siècle

Depuis le XIXe siècle, jusqu’à la fin des années 1920, l’État intervenait peu dans l’économie. Son rôle essentiel était de garantir la propriété et la sécurité des transactions. La liberté contractuelle dominait les relations entre employeurs et salariés. Un droit spécifique du travail était fort réduit.

Rapporté au PIB, le niveau des dépenses publiques était particulièrement faible. En 1913, il était de 12 % en France, 5 % aux États-Unis. Enfin, l’État ne planifiait guère le développement et ne tentait guère de favoriser les secteurs de demain.

Et pourtant, quelles réalisations ! À la fin des années 1920, les économies occidentales avaient développé un savoir-faire technique et un degré de production impressionnants. Le monde était relié par des réseaux de chemin de fer, l’automobile et l’aviation se développaient. Les villes immenses voyaient se dresser des bâtiments imposants voire de gigantesques gratte-ciels qui faisaient leur orgueil.

Les équipements ménagers allaient révolutionner la vie domestique. L’eau courante et l’électricité entraient dans les maisons. Le téléphone, la radio y répandaient des voix lointaines. Malgré ses conséquences historiques, la crise de 1929 ne doit pas faire oublier ces avancées. Même au pire de la crise, la production économique se maintenait à un niveau très supérieur à celui qui avait été le sien dans toutes les régions du monde depuis le néolithique.

Nous devrons certes nuancer en fonction des pays et des secteurs d’activité, ce constat d’une faible intervention de l’État. Il fut plus actif dans les chemins de fer. Le niveau de dépenses publiques en Allemagne comme en France manifeste un certain degré d’intervention étatique. L’État ne s’y limitait pas à un rôle de gendarme.

Le cas particulier des États-Unis

Le cas des États-Unis est particulièrement remarquable. Au cours du siècle précédent le niveau des dépenses publiques rapportées au PIB ne dépassait guère 5 %. Cela n’a pas empêché les États-Unis de connaître le développement économique que l’on sait, faisant naître très rapidement des mégapoles comme Chicago, accédant au rôle de première puissance mondiale. Ils ont bien été aidés dans cette tâche par les guerres intestines menées par les Européens.

Ceux qui récusent l’efficacité de la main invisible ont une analyse très différente de ces expériences. Ils insistent sur les interventions persistantes de la puissance publique pour défendre leur opinion selon laquelle laisser l’initiative privée guider l’économie conduit au chaos.

Leur argument est doublement défectueux.

D’une part, ce qui distingue ces expériences de notre expérience contemporaine est la moindre intervention de l’État. La seule conclusion que nous pouvons en tirer est que les interventions supprimées ne sont pas nécessaires. En revanche, nous ne pouvons rien conclure des interventions maintenues, faute d’expérience témoin.

D’autre part, de leur propre point de vue, réduire même modérément l’intervention publique revient à promouvoir l’ultralibéralisme le plus débridé. Il y a donc quelque mauvaise foi à voir dans les expériences les plus extrêmes de réduction du poids de l’État une preuve de l’efficacité de son rôle.

Un haut niveau de production économique peut coïncider avec un faible degré d’intervention de l’État dans l’économie.

Shanghaï

Un autre exemple extrême pourrait être Shanghaï :

« Le capitalisme shanghaien s’épanouit au lendemain de la révolution de 1911 et dans le sillage de la Première Guerre mondiale. Le miracle économique de l’Âge d’or, qui se poursuit dans les années 1910 à 1930, est favorisé par le déclin de la concurrence des puissances étrangères qu’absorbe le conflit mondial et par celui du pouvoir du gouvernement central pendant la période des guerres civiles entre seigneurs de la guerre (1917-1927). Ces circonstances sont mises à profit par les entrepreneurs chinois de Shanghai, qui sont les vrais architectes du miracle et dont les initiatives ne sont orientées par aucune politique de développement. La vague d’industrialisation est cependant conditionnée par le sous-développement du pays. Les grandes usines modernes sont dans leur grande majorité des filatures utilisant des technologies relativement simples, cependant que l’intensification et le perfectionnement des formes de production et des moyens de transport traditionnels donnent naissance à des techniques et des structures hybrides. Le premier essor du capitalisme shanghaien doit beaucoup à la synergie née des interactions entre les secteurs traditionnel et moderne de son économie dualiste. »

De manière plus ancienne, les exemples de la Hollande et de cités italiennes telles que Venise mériteraient d’être étudiés.

Un constat lucide : le marché fonctionne

Nous pouvons désormais l’affirmer sans crainte de nous tromper : la main invisible fonctionne ! Pour arriver à cette conclusion, il nous a suffi de montrer que le marché était compatible avec un haut degré de division du travail. Pourtant, devons-nous nous appuyer sur ce critère pour juger de l’économie de marché ? Il en existe d’autres.

Un critère parmi d’autres pour l’apprécier

L’idéalisme gagnerait aisément un concours de popularité. Il s’agit de poser un idéal, si possible inatteignable, de constater l’écart entre cet idéal et la réalité d’une économie de marché et de la condamner. Ainsi, exigera-t-on une richesse abondante et également répartie que le marché n’apportera jamais.

Rechercher la solution optimale requiert un peu moins d’exigence. Selon ce critère, adopter le marché implique de prouver qu’il n’est pas possible de faire mieux dans les conditions du réel. Certains inconvénients (par exemple les inégalités) forment alors la contrepartie d’avantages plus grands (la prospérité générale).

Alors que suivant le critère de l’optimal tout un panel de solutions réglementaires intégrerait la comparaison, la manière comparative repose sur une comparaison de la gestion publique ou privée.

Qui n’est pas le plus pertinent…

Certes, l’idéalisme qui ne tient pas compte de ce qui est ou non possible aboutit à une impasse. En montrant que le marché fonctionne son défenseur n’a encore accompli qu’une petite partie de sa tâche. Tant qu’il n’a pu prouver qu’aucun système ne fait mieux, nous n’aurons pas la certitude qu’il nous faut l’adopter. En pratique que devons-nous faire sinon dégager le meilleur système possible ? C’est pourquoi les critères comparatifs et plus encore la recherche de la solution optimale sont les plus pertinents.

Pourquoi dans ces conditions avoir vérifié que le marché fonctionnait indépendamment de la comparaison avec un autre système économique ? Faute de respecter cette étape dans la réflexion, il existe un risque important de substituer sans s’en rendre compte le critère défaillant de l’idéal à celui de l’optimal.

Mais qui marque une étape cruciale de la réflexion…

Pour le montrer, prenons un exemple de cette substitution. Dans une économie de marché, certaines situations entrainent spontanément la répulsion. Il en est ainsi par exemple de la condition des travailleurs pauvres. Certains envisagent alors l’instauration d’un salaire minimum pour y remédier. Une démarche rationnelle consiste à se demander si un salaire minimum pourrait réellement améliorer les choses.

Devant une conclusion négative, on préférera même à regret s’abstenir de toute intervention. L’idéaliste part quant à lui du principe que ces situations ne sont pas acceptables. Il se croit alors dispensé d’examiner si son intervention ne conduit pas à des résultats pires pour les personnes qu’il entend protéger que la situation qu’il combattait.

Décrivons maintenant le processus par lequel la négligence de l’étape du « fonctionnement » conduit à substituer le critère de l’idéal à celui de l’optimal.

L’erreur idéaliste sur la solution prend racine dans une erreur dans la compréhension du problème. Tout part en effet d’une fausse appréciation de la situation de départ. Cette dernière (les bas salaires dans notre exemple) est d’emblée perçue comme une conséquence négative du marché. Si le jeu du marché est intrinsèquement mauvais, son retrait (qui implique l’intervention de l’État) ne peut être que bénéfique. La suppression d’un mal est un bien.

Dans ce processus, la comparaison du marché et de l’État n’a pas été menée rigoureusement. Elle correspond à un sentiment, elle résulte simplement d’une impression. Du fait qu’une situation est éloignée de l’idéal, on conclut qu’elle est intrinsèquement mauvaise, donc non optimale.

En posant la question du fonctionnement du marché, « tout simplement », on brise ce processus. L’emploi assorti d’un bas salaire étant préférable à pas de salaire du tout (à la sortie de la division du travail), force est de reconnaître les conséquences positives du marché. On se rendra mieux compte que toute tentative de réforme dans ce domaine doit éviter de les détruire. Le mieux est l’ennemi du bien.

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