Bruno Le Maire et la croissance : Caramba, encore raté !

Bruno Le Maire Fortune Global Forum 2019 BY FORTUNE Global Forum (CC BY-NC-ND 2.0) — FORTUNE Global Forum, CC-BY

Où sont donc passés les bons résultats de la stratégie économique du gouvernement dont Bruno Le Maire se glorifiait il y a un mois ? Mais le ministre semble serein.

Par Nathalie MP Meyer.

Comme la vie de ministre de l’Économie serait belle si l’on pouvait décréter la croissance ! Quelques dizaines de milliards d’euros de dépenses publiques en plus, des aides, de la solidarité, des prêts garantis et hop, tout le monde rebondit, tout le monde retrouve du travail et du pouvoir d’achat, tout le monde fait des roulades dans les jardins de l’Élysée, tout le monde adore le gouvernement et tout le monde vote pour Emmanuel Macron en 2022 !

Un doux rêve, une illusion keynésienne séduisante, un « monde de magicien » comme disait Jacques Rueff – qui a cependant vocation à se fracasser à plus ou moins long terme sur le mur des réalités, ainsi que Bruno Le Maire et son comparse des comptes publics Olivier Dussopt viennent d’en faire l’expérience.

Ce serait presque comique si l’on ne parlait au bout du compte de l’avenir de la France et des Français.

Il se trouve que pendant un petit mois, la vie de nos ministres de Bercy fut assez belle. L’INSEE ayant communiqué fin avril sa première estimation de la croissance française au cours du premier trimestre 2021, soit un modeste rebond de 0,4 %, Bruno Le Maire s’empressa d’y voir la preuve irréfutable que le plan de relance étalé par le gouvernement français sur les restrictions anti-covid fonctionnait à merveille.

Dans le même temps, d’autres pays européens moins généreux enregistraient un recul – indice supplémentaire qu’il est des moments dans la vie d’une nation où il faut savoir dépenser plus pour rebondir plus.

C’est précisément ce que MM. Le Maire et Dussopt s’employaient à bien nous faire comprendre à la faveur d’un entretien accordé au quotidien économique Les Échos pas plus tard que mercredi 26 mai dernier – sans oublier de conclure sur la bonne parole de la plus pure orthodoxie budgétaire qu’il va falloir retrouver après la crise :

« Ce choix du président de la République (le « quoi qu’il en coûte ») était le seul choix responsable : il a protégé l’économie française, il a sauvé les emplois et il nous permet maintenant de rebondir vite et fort. Mais il ne peut pas être la règle dans des circonstances normales. »

Que la sombre perspective d’un retour plus ou moins imminent à l’austérité budgétaire ne vous effraie pas. S’il est coutumier de ce genre de déclarations très appréciées des partisans du fiscal conservatism, Bruno Le Maire ne peut être suspecté une seule seconde d’avoir lancé le début du commencement de la mise en œuvre effective d’une réduction des dépenses publiques.

Pour ce qui est de dépenser plus, on peut faire confiance à la France, c’est sa spécialité, sa médaille d’or mondiale depuis des dizaines d’années. Elle a d’ailleurs fini l’année 2020 sur un taux époustouflant de 62 % par rapport au PIB, du jamais vu auparavant ou ailleurs, économies strictement planifiées exceptées.

Mais question rebond, la chose est plus douteuse. Comparativement à ses grands voisins, on sait combien la croissance française s’est montrée poussive depuis la crise de 2008 et l’on sait combien son taux de chômage est resté élevé (8,1 % fin 2019) quand d’autres pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas parvenaient au plein-emploi (3,2 %).

Et de toute façon, l’INSEE ayant affiné ses calculs en ajustant légèrement le PIB 2020 à la hausse (recul de 8 % et non plus de 8,2 % comme annoncé en début d’année) et surtout en intégrant les données réelles du secteur de la construction, moins dynamique qu’anticipé, il s’avère depuis avant-hier (vendredi 28 mai 2021) que la croissance française ne fut pas de + 0,4 % mais de – 0,1 % de janvier à mars 2021 par rapport au trimestre précédent.

Mais où sont donc passés les bons résultats de la stratégie économique du gouvernement dont Bruno Le Maire se glorifiait il y a un mois ?

N’importe quelle personne un peu attentive sentirait que cette révision de l’INSEE s’aligne mal avec les convictions du ministre. Mais encore une fois, pas de panique, ce dernier n’est pas homme politique depuis plus de vingt ans pour rien. Loin de prendre ce nouveau chiffre comme un revers, même passager, de sa politique, il considère que :

Cela « prouve que nous avons bien protégé l’économie française en 2020, grâce à tous les dispositifs que nous avons mis en place. » […] Il faut « garder son sang-froid et sa constance, ne pas céder à un chiffre ou à un autre, à un indicateur ou à un autre qui peuvent tomber au fil des jours. […] Les indicateurs sont tous bien orientés. »

Rappelons quand même à M. Le Maire qu’en 2020, grâce à tous les dispositifs qu’il a mis en place, le PIB de la France a reculé de 8 % contre 6,2 % en moyenne dans l’Union européenne.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement continue de tabler sur une croissance de 5 % en 2021 en espérant qu’avec la poursuite de la vaccination et l’injection de 15 milliards d’euros supplémentaires en chômage partiel, exonérations de charges et fonds de solidarité, le second semestre sera celui du retournement de la courbe.

En attendant, si Bruno Le Maire se flatte sans raison que « tous les indicateurs sont bien orientés », c’est uniquement au prix d’une dégradation hallucinante de nos comptes publics.

Ainsi que M. Dussopt l’a annoncé hier, le déficit budgétaire1 (part État et ses agences uniquement) prévu initialement à 173 milliards d’euros pour 2021, ce qui était déjà colossal, atteindra 220 milliards d’euros, soit… 47 milliards de plus ! (si rien ne bouge d’ici là).

Une paille, une minuscule erreur d’appréciation, un petit oubli malencontreux en cette période de relance électorale, qui représente presque 2 % du PIB de 2 400 milliards d’euros envisagé pour 2021.

Il en résulte automatiquement que le déficit public déjà réévalué de 8,5 % à 9 % du PIB en avril sera encore plus important et que la dette publique dépassera les 118 % du PIB à la fin de l’année, dans un contexte légèrement préoccupant de remontée des taux d’intérêt.

Des sommes aussi abyssales, des sommes qu’il faudra bien payer un jour, devraient susciter les plus grandes inquiétudes pour l’avenir, mais il faut croire que pour le duo de Bercy, la quantité sur-dosée est gage de qualité et de crédibilité. Que ne ferait pas le gouvernement pour impressionner les Français et les convaincre une bonne fois pour toutes que l’État s’occupe de tout ?

Bruno Le Maire n’est ni homme à perdre son sang-froid ni homme à se perdre en comptes d’apothicaire. L’important à ses yeux, c’est qu’aucun gouvernement n’a mis autant d’argent sur la table que la France. Plan de relance (ou plutôt pansement sur une jambe de bois) par dizaines milliards, « quoi qu’il en coûte » (ou plutôt anesthésie politique dans des cascades d’argent des autres) sans restriction, plongeon consécutif assumé dans un niveau d’endettement dangereusement élevé – tout ceci ne doit en aucun cas susciter l’inquiétude puisque la croissance sera au rendez-vous.

Bon, d’accord, ça n’a pas trop bien fonctionné au premier trimestre, mais ce n’est que partie remise, c’est le célèbre Bruno Le Maire, expert mondial en finance, économie et auto-satisfaction béate qui vous le dit. Ça promet !

Sur le web

  1. Le déficit budgétaire concerne uniquement l’État central et ses agences. On obtient le déficit public en y ajoutant les excédents ou déficits des collectivités territoriales et des administrations de Sécurité sociale.
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