Réouverture des terrasses : doit-on craindre les excès ?

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La réouverture des terrasses fait l’objet de peurs sociales, notamment celle liée à l’alcoolisation de la jeunesse, et des jeunes femmes en particulier. Qu’en est-il ?

Par Yannick Le Henaff.
Un article de The Conversation

L’agitation autour de la réouverture des terrasses de cafés, ou les atermoiements suscités par le coup d’arrêt porté aux rassemblements festifs en tout genre, rappelle l’importance de ces lieux de fêtes et de rencontre. Ceux-ci font également l’objet de spéculations, et même de peurs qui, d’une manière ou d’une autre, pèsent sur les restrictions qui les traversent actuellement.

L’une de ces peurs sociales est celle liée à l’alcoolisation de la jeunesse, et des jeunes femmes en particulier. Mais contrairement aux idées reçues, les travaux sociologiques depuis une vingtaine d’années montrent à la fois la grande responsabilité de ces jeunes consommateurs, y compris dans les épisodes d’ivresse importante, mais aussi les convergences contrastées entre alcoolisation des hommes et des femmes.

Dangereuse jeunesse ?

Dès lors qu’il est question de fête et d’alcool, sont fréquemment pointés du doigt deux publics : les « jeunes » de manière générale et les femmes en particulier. Le bingedrinking (ou alcoolisation massive et rapide), au cœur de l’actualité festive depuis le tournant des années 2000 est ainsi fréquemment présenté comme leur nouveau – voire unique – modèle de consommation.

Cette association entre alcoolisation problématique et jeunesse remonte plus loin encore, aux années 1980, et succède dans les représentations médiatiques à l’alcoolisme ouvrier. Nouvelle classe dangereuse, la jeunesse contemporaine est désignée comme incontrôlable et immature.

Pourtant, et alors que ces consommations d’alcool sont fréquemment présentées sous l’angle de la prise de risque délibérée et inconsciente, plusieurs recherches attestent au contraire de dispositifs de contrôle collectif et d’autocontrôle, qui ne sont toutefois pas sans faille.

De nombreuses jeunes femmes ne s’autorisent par exemple ces alcoolisations massives que dans des groupes qu’elles estiment sûrs, ou en évitant certains lieux. Dans les collectifs de jeunes fêtardes, les femmes les plus enivrées font d’ailleurs l’objet d’une attention particulière, quand elles ne sont pas prises en charge et veillées par le groupe.

Ces consommations sont présentées par le monde adulte comme une réponse aux supposées monotonies sociales et à la perte d’idéaux ou de repères. Ce mythe de la jeunesse à la dérive prend ainsi fréquemment la forme de faits divers dramatiques. Et dans ce cadre, les mentions fréquentes des sexualités à risques ne sont pas anodines : l’alcoolisation comme la sexualité renvoient à d’importantes angoisses du monde adulte vis-à-vis de sa jeunesse.

Sous de nouveaux habits, des peurs anciennes

Les jeunes femmes sont l’objet d’une attention toute particulière. Au Royaume-Uni, la figure de la ladette (féminisation du terme argotique lad – gars) s’est ainsi imposée ces dernières années, s’accompagnant le plus souvent de l’image de la drunkeness in a dress (littéralement : « alcoolisation en robe »). Dans cette représentation, les consommations des femmes se rapprocheraient de celles de hommes pour devenir problématiques.

Cette représentation n’est pas sans écho de notre côté de la Manche et ce qu’il faut bien appeler une panique morale ne fait que réactiver, sous de nouveaux habits, des peurs anciennes.

Dans les médias populaires, la représentation problématique de la « fille moderne » pendant l’entre-deux-guerres en Angleterre n’est pas sans rappeler la ladette contemporaine : une consommatrice excessive d’alcool ayant une attitude tapageuse.

En France, dès les années 1960, l’augmentation de la consommation d’alcool chez les femmes était déjà un sujet d’inquiétude et prenait sens dans le contexte des craintes plus larges liées aux transformations de la place des femmes dans la société.

Et là encore, cette augmentation était considérée sous ses auspices moralisatrices, soulignant leur possible déchéance ou leur perte de respectabilité. Consommatrice d’alcool, comme l’homme, la femme n’était supposément plus à même d’assurer les tâches qui lui étaient traditionnellement attachées au sein du foyer.

INA, 1987, les femmes « alcooliques ».

La consommation globale d’alcool baisse en France

La mise en parallèle de ces représentations sociales avec les réalités sociologiques de ces consommations est riche d’enseignements. Si la plupart des observateurs s’accordent à reconnaître une relative homogénéisation des pratiques de consommation d’alcool en Europe, et en particulier chez les jeunes, et une convergence entre les hommes et les femmes, ces tendances doivent toutefois être considérées avec précaution.

Ainsi, la consommation globale baisse en France, y compris chez les jeunes, au point d’avoir été divisée par deux entre 1960 et 2018. Comme le rappelle une étude de l’Insee, depuis 1960, la consommation de boissons alcoolisées par habitant a fortement diminué, en particulier celle de vins courants et de cidres.

Et nos pratiques de consommation se sont largement modifiées. À l’échelle européenne, l’observation de ces tendances est d’ailleurs révélatrice. Les pays relevant du pourtour méditerranéen comme la France ou l’Italie, historiquement caractérisés par une consommation intégrée à la vie quotidienne, modérée mais fréquente (et que certains chercheurs nomment wet drinking culture) font ainsi face à une diminution globale de leurs consommations, qui sont de moins en moins quotidiennes. Les pays du nord de l’Europe (dry drinking culture), où l’alcool est plus épisodique mais consommé en de larges quantités, voient à l’inverse leurs consommations globales augmenter.

Réouverture des terrasses : un espace de liberté

Chez les plus jeunes générations, ces convergences relatives sont davantage marquées et se présentent sous la forme d’un hédonisme calculé où le flirt avec les limites, corporelles notamment, rend compte de tensions entre discipline et divertissement. En dépit des apparences, les ivresses importantes ne sont ainsi et le plus souvent pas effectuées n’importe où, ni avec n’importe qui par ces jeunes consommateurs. L’ébriété n’est ainsi pas sans règle.

Le développement dans les centres-villes d’une économie de la nuit encourage d’ailleurs cet imaginaire marqué par la prise de risque et le refus des responsabilités : par opposition au monde du travail ou des études, aux structures censément contraignantes, les conduites nocturnes offriraient un espace de liberté et d’évasion, voire un exutoire.

Il n’est ainsi pas étonnant que la réouverture prochaine des terrasses – mais aussi le prolongement du couvre-feu et donc la possibilité de s’approcher d’une vie nocturne – fassent l’objet d’une telle attente. Ils représentent cet imaginaire de liberté largement malmenée ces derniers mois.

The Conversation

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