« Virtue signalling » : même Molière nous avait dit de nous en méfier !

mask BY art10yoj(CC BY-NC 2.0) — art10yoj, CC-BY

Faites ce que je dis mais pas ce que je fais, pendant que je me donne le beau rôle social en promouvant des actions inutiles : voilà ce qu’est le virtue signalling.

Par Nathalie MP Meyer.

Le virtue signalling en quelques exemples

Il y a quelques semaines de cela, j’ai failli commettre un crime épouvantable : jeter un masque chirurgical usagé, comme ça, direct, dans la poubelle ! Halte-là, me dit en substance l’ami parisien chez qui j’étais en visite, sortant illico une paire de ciseaux d’un tiroir et se mettant à couper consciencieusement les élastiques. J’ai vu un reportage horrible, tous les déchets vont à la mer, les mouettes se prennent inextricablement les pattes ou les ailes dans les élastiques des masques et finissent par en mourir.

Ah bon, à la mairie de Paris, chez madame Hidalgo et ses alliés écologistes, les ordures ménagères partiraient directement à la mer ?

C’est faux, naturellement. Après recherche sur internet, j’ai effectivement constaté que des associations de protection de la nature alertaient sur le danger que des déchets tels que masques ou gants chirurgicaux pouvaient représenter pour les animaux marins (encore que les exemples effectifs soient assez peu nombreux), mais il s’agit uniquement de ce qui peut être jeté dans la rue ou sur les plages. Et pour ces derniers déchets, la solution ne consiste certainement pas à couper pieusement les élastiques, mais plus généralement à s’abstenir de jeter quoi que ce soit sur la voie publique.

Autrement dit, mon ami s’est offert le petit luxe de m’expliquer que je manquais cruellement d’empathie envers la planète et la vie animale tandis que lui, toujours très conscientisé à propos de tout, pensait toujours à ces choses avant de penser à lui et à son petit confort immédiat. Que cela passât par la soumission à des comportements parfaitement inutiles n’a pas eu l’air de l’effleurer le moins du monde.

Et comme je sais qu’à une époque, cet ami ne voyait aucun inconvénient à faire jouer ses relations auprès d’Anne Hidalgo pour obtenir en priorité le renouvellement d’un passeport malencontreusement égaré à deux jours d’un voyage à l’étranger quand le Parisien moyen devait attendre trois semaines, inutile de vous dire que sa petite leçon de supériorité morale m’a prodigieusement agacée.

En anglais, l’attitude que je viens de dépeindre, qui consiste donc à montrer ostensiblement à quel point on est « une belle personne » totalement investie dans tous les comportements vertueux socialement à la mode, est moquée sous le terme de virtue signalling.

Et comme le montre mon anecdote (dont je garantis la parfaite authenticité), elle s’organise autour de deux dimensions :

  1. Se donner le beau rôle social en promouvant des actions qui, réflexion faite, se révèlent au mieux inutiles (couper les élastiques avant de jeter les masques à la poubelle) mais parfois foncièrement nuisibles.
  2. S’inscrire hypocritement dans le double standard du « faites ce que je dis, pas ce que je fais » (faire jouer ses relations politiques pour obtenir une priorité administrative tout en saoulant son entourage de multiples rappels sur tous les poncifs bien-pensants de l’époque).

À ce dernier titre, l’ancien ministre du Budget de François Hollande Jérôme Cahuzac fait incontestablement figure de champion toutes catégories de ces dernières années.

Si vous vous rappelez, à peine arrivé en fonction, il voulait « renforcer l’arsenal législatif contre la fraude et l’optimisation fiscale »… tout en ayant détenu pendant de nombreuses années un compte non déclaré à l’Union des banques suisses (UBS) de Genève.

Plus récemment, et plus en rapport avec la situation d’état d’urgence sanitaire que nous vivons depuis plus d’un an en raison de la pandémie de Covid-19, on peut citer également ces notables, magistrats et autres commissaires surpris à déjeuner dans des restaurants plus ou moins clandestins et qui échappent aux poursuites quand le citoyen de base se fait lourdement verbaliser pour non-port du masque en pleine campagne ou consommation d’un verre de rosé sur une plage pratiquement déserte.

Le problème n’étant pas – je préfère le préciser – que des personnes adultes et responsables organisent des déjeuners mais le deux poids deux mesures qui reste de mise entre les gouvernants qui imposent des mesures discutables dont certains s’affranchissent et les citoyens ordinaires qui subissent les erreurs et approximations des premiers.

Se donner le beau rôle, socialement

Quant à la première dimension, j’aurais tendance à y inscrire toutes ces politiques publiques généralement très bien portées à gauche qui consistent à lutter contre la pauvreté, les discriminations, la malbouffe, les inégalités d’accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi, etc. (jusque-là, tout va bien) par des mesures qui font merveille sur un tract électoral tant elles se positionnent dans le camp du bien, mais qui échouent systématiquement et lamentablement à délivrer les résultats souhaités.

Je pense notamment aux décrets administratifs sur la hausse du salaire minimum (qui ont surtout pour effet d’écarter les travailleurs peu qualifiés du marché du travail), à la discrimination positive (qui reste une discrimination et qui jette un voile de suspicion sur les capacités effectives des personnes qui en bénéficient) ou au retour de l’ISF (mesure purement symbolique qui flatte surtout la jalousie maladive des Français vis-à-vis de ceux qui réussissent mieux qu’eux).

Ajoutons-y cette nouvelle idée lancée par Joe Biden, approuvée par Emmanuel Macron et défendue par Jean-Luc Mélenchon : la levée des brevets sur les vaccins anti-Covid pour en élargir l’accès aux pays les moins riches. Il faut dire qu’elle coche à peu près tous les standards du virtue signalling : on pense aux autres, on pense aux damnés de la Terre et en plus on se fait les big pharmas. Bingo !

Sauf que la question du moment n’est pas de savoir qui détient les droits de propriété sur les vaccins mais comment en accélérer la production pour obtenir davantage de doses rapidement. Alors on peut toujours lever les brevets et ajouter ça à la liste de ses bonnes actions, mais il faut savoir que cela ne résoudra nullement le vrai problème du jour qui est celui de la disponibilité des doses.

Mais après tout, pourquoi se soucier d’obtenir des résultats puisque de toute façon, il est entendu depuis longtemps que c’est l’intention qui compte ? Qui aurait la dureté de reprocher à qui disait vouloir bien faire de ne parvenir à rien de tangible ?

Dans le virtue signalling, peu importe le résultat, c’est l’intention qui compte

Le mot qui trône au centre du virtue signalling est lâché : l’intention. Comme personne ne peut prétendre déchiffrer à coup sûr le cœur et l’esprit d’autrui, il suffit de se proclamer soi-même comme animé des meilleures intentions, le dire et le répéter beaucoup, pour désamorcer immédiatement toute parole un peu critique sur les possibles conséquences malencontreuses de certaines bonnes actions.

C’est précisément ce que nous disait déjà Molière à travers son intemporel et inoubliable personnage de Tartuffe (ou l’Imposteur) en 1669.

Alors que ce dernier avait pris grand soin de se présenter dans la maisonnée d’Orgon sous le jour d’un saint homme tout pétri en confiteor qui n’aspirait qu’aux délices du ciel, il avait en réalité le sombre dessein de s’approprier le beurre d’une pieuse réputation, l’argent du beurre, c’est-à-dire tous les biens de son hôte, et la crémière en la personne d’Elmire, la femme de son hôte.

Dans l’Acte IV Scène 5, alors qu’il assure cette dernière de ses sentiments les plus vifs et qu’il la presse de répondre à sa flamme par des « réalités » et des « témoignages » bien concrets, Elmire s’étonne, mettant ainsi le doigt sur la duplicité du faux dévot :

« Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ? »

La réponse du sieur Tartuffe est admirable :

« Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention. »

Tout est question d’accommodements pratiqués en cachette de la société. Tartuffe ajoute même ensuite que « ce n’est pas pécher que pécher en silence », c’est-à-dire en secret, sans que quiconque n’en sache rien afin que tout le monde continue à vous prendre pour la vertu personnifiée.

Chez Cahuzac, cela devient : « Ça me fait chier d’avoir un compte ouvert là-bas, l’UBS, c’est quand même pas forcément la plus planquée des banques. »

Tout est question de souplesse opportuniste de la conscience, exactement comme certains jésuites contre lesquels Pascal s’était élevé quelque trente ans plus tôt dans sa VIIème Provinciale le préconisaient sous le nom de « direction d’intention ».

En l’occurrence, il devenait possible à tout gentilhomme de défendre son honneur quitte à tuer un homme en duel (ce que le christianisme réprouve) pourvu qu’il transformât sa mauvaise intention (colère, désir de vengeance) en bonne intention.

Tout repose donc sur la « pureté de l’intention », une intention adéquatement travaillée et modelée pour faire ressortir l’intrinsèque bonté de qui l’abrite en son cœur et une intention qui seule doit entrer en ligne de compte au moment d’évaluer l’action, y compris dans tout ce qu’elle pourrait avoir de mauvais, de raté ou de dommageable à autrui. Comme disait encore Blaise Pascal dans ses Pensées, il se trouve hélas trop souvent que « qui veut faire l’ange fait la bête ».

Molière nous l’avait dit, Pascal également : il faut toujours se méfier d’une surabondance de virtue signalling.

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