La résilience du journalisme face au pouvoir « jupitérien »

Face à l’hubris de Jupiter, la meilleure réponse n'est pas dans le déchaînement de critiques ad hominem, mais dans un journalisme attentif aux faits.
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Periodista BY Esther Vargas(CC BY-SA 2.0)

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La résilience du journalisme face au pouvoir « jupitérien »

Publié le 9 mai 2021
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Par Alexis Lévrier1.
Un article de The Conversation

Quelle trace le quinquennat d’Emmanuel Macron laissera-t-il dans l’histoire de la presse et des médias ? Même s’il a été présenté comme l’homme du « nouveau monde », le président « jupitérien » est revenu dans ses rapports avec les journalistes aux origines mêmes de la Cinquième République.

Il n’a pas hésité pour cela à utiliser les méthodes de la modernité, en diffusant par exemple ses propres images sur les réseaux sociaux tout en tenant la presse à distance. C’est le constat que je dresse dans l’ouvrage Jupiter et Mercure, le pouvoir présidentiel face à la presse (éditions Les Petits Matins).

Le projet de ce livre est né le soir même de l’élection présidentielle de 2017, au moment où Emmanuel Macron entamait sa marche solennelle dans la cour du Louvre. Je venais de publier un ouvrage, Le Contact et la distance, qui portait sur la très forte porosité qui caractérise les mondes politique et journalistique en France.

Emmanuel Macron avait annoncé très tôt sa volonté de rompre avec cette tradition, et notamment avec le goût pour les « propos d’antichambre », comme il les nommera quelques mois plus tard.

Cette rupture me semblait bienvenue, mais elle portait déjà en elle une ambiguïté : Emmanuel Macron semblait moins attaché à l’idée d’une distance entre ces deux mondes, sur le modèle anglo-saxon, qu’à la volonté de rétablir une relation ouvertement hiérarchique entre le pouvoir politique et la presse.

Deux entretiens fondateurs

En juillet 2015 et en octobre 2016, dans deux entretiens fondateurs accordés à l’hebdomadaire Le 1 et au magazine Challenges, il avait en effet revendiqué une manière de gouverner très verticale.

Il avait même exprimé dans Le 1 son admiration pour les précédents gaulliens ou bonapartiste, et regretté ouvertement la disparition de la « figure du Roi ». Or, l’attachement à un tel héritage ne pouvait être qu’annonciateur de potentielles dérives à l’égard de la presse : lorsque le pouvoir se veut « jupitérien », selon le terme employé par le candidat dans son interview à Marianne, il est presque toujours tenté de restreindre la liberté des journalistes.

Dès le mois de mai 2017, j’ai donc choisi d’observer ce quinquennat à travers le prisme des rapports entre le président et la presse, avec la volonté de confronter Emmanuel Macron à ses prédécesseurs et d’inscrire son mandat dans l’histoire des médias. L’histoire n’est pas tout à fait finie au moment où paraît cet ouvrage, et la période préélectorale qui s’ouvre changera peut-être en partie la donne.

Mais, quatre ans après la déambulation victorieuse d’Emmanuel Macron, il me semble d’ores et déjà possible d’isoler plusieurs périodes, et de tirer quelques enseignements des difficultés rencontrées par ce jeune Président dans ses relations avec la presse.

Manières abruptes

Dans un premier temps au moins, la rupture voulue par Emmanuel Macron a été bien accueillie par une partie du monde des médias. Certes, dès la campagne, plusieurs rédactions ont dénoncé le vocabulaire méprisant et les pratiques rugueuses revendiqués par l’équipe du candidat d’En marche.

Mais en dépit des propos parfois insultants tenus à leur égard par Sylvain Fort ou Sibeth Ndiaye, les journalistes ont été nombreux à accepter ces manières abruptes : malgré sa brutalité, ce bouleversement avait le mérite de mettre un terme à la confusion généralisée entre presse et pouvoir qui avait caractérisé le quinquennat précédent.

Même dans le domaine de la mise en scène de l’intime, les protestations devant la mainmise de « Mimi » Marchand sur l’image du couple présidentiel ont d’abord été limitées. La « reine de la presse people », comme elle est souvent surnommée, a pourtant eu un accès privilégié à Emmanuel et Brigitte Macron dès l’année 2016, au détriment de toutes les autres agences.

« Mimi », personnage romanesque dont la vie est liée au banditisme et au monde de la nuit, a ainsi d’emblée joué un rôle clé dans la célébration de la vie privée des deux époux.

Une photographie datée de juin 2017 la montre même debout derrière le bureau présidentiel à l’Élysée : un sourire extatique aux lèvres, et ses deux mains dessinant le V de la victoire, elle semble fêter le triomphe d’Emmanuel Macron comme s’il était aussi le sien.

Le déclic : l’affaire Benalla

Un tel déséquilibre dans les rapports entre presse et pouvoir ne pouvait cependant durer indéfiniment. Le basculement a eu lieu avec l’affaire Benalla qui, au cours de l’été 2018, a montré les limites propres à la communication « jupitérienne ».

Pendant six jours, entre le 18 et le 24 juillet, un bras de fer spectaculaire oppose en effet un président obstinément silencieux et le journal Le Monde, à l’origine de cette révélation, qui consacre toutes ses Unes à l’enquête et à ses répercussions politiques. L’affaire provoque ainsi un renversement du rapport de force et une libération de la parole des journalistes, puisqu’elle révèle les zones d’ombre de la communication du Président. L’un des rôles d’Alexandre Benalla était en effet d’empêcher les journalistes indésirables d’accéder au couple présidentiel. Le collaborateur d’Emmanuel Macron n’avait d’ailleurs pas hésité, dès la campagne, puis durant la première année du quinquennat, à s’en prendre physiquement à certains d’entre eux.

Le conseiller Alexandre Benalla semblait être de toutes les occasions ? 

 

Cette première crise, aggravée ensuite par l’épreuve des Gilets jaunes, a obligé le Président à transformer ses relations avec la presse. Interviews plus nombreuses, recours à la pratique du off, signes d’apaisement envoyés aux rédactions nationales ou régionales : à partir de la fin de l’année 2018 et du début de l’année 2019, Emmanuel Macron a multiplié les efforts pour « normaliser » en apparence sa communication.

Mais j’ai voulu montrer dans ce livre qu’il n’a jamais renoncé pour autant à être un président « jupitérien », au sens où l’entendait le conseiller de François Mitterrand, Jacques Pilhan. En témoignent par exemple les nombreuses convocations à la DGSI qui ont jalonné l’année 2019.

En témoigne aussi l’article 24 de la loi « sécurité globale » qui, dans sa première version, limitait la possibilité pour les journalistes de filmer les forces de l’ordre lors des manifestations. En témoigne surtout la volonté du Président d’instrumentaliser les médias et, dans le secret, de les utiliser pour « trianguler » avec l’extrême droite dans l’optique de la présidentielle de 2022. Je reviens par exemple dans le livre sur les liens du président avec la rédaction de Valeurs actuelles ou avec certaines des figures les plus clivantes de la chaîne CNews.

Une mise en cause des droits de la presse

Du début jusqu’à la fin, ce quinquennat aura donc été marqué par une mise en cause, et à certains égards, par un recul des droits de la presse. Les journalistes ont même été menacés dans leur intégrité physique lorsqu’ils ont cherché à couvrir les mouvements sociaux : durant les six premiers mois du mouvement des Gilets jaunes, 54 d’entre eux ont par exemple été blessés par les forces de l’ordre, selon un décompte de Reporters sans frontières (RSF).

Dans le même temps, beaucoup de journalistes ont vu leur situation professionnelle se dégrader dans des proportions considérables, en raison notamment de la crise sanitaire et des mouvements de concentration en cours dans le monde des médias.

Dans ces conditions, comment ne pas dresser un constat très sombre sur la fonction laissée à la presse durant ces quatre années, et sur les perspectives qui s’offrent à elle pour la décennie qui vient ?

Journalisme : quelques motifs d’espoir

Ce livre voudrait cependant montrer qu’il existe d’authentiques raisons d’espérer. On peut se réjouir en particulier, à plus d’un titre, du rôle joué par une partie de la presse depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Malgré les convocations à la DGSI ou la perquisition ratée à Mediapart en février 2019, les médias concernés ont continué leurs investigations sur l’affaire Benalla et refusé de livrer leurs sources.

On peut rappeler aussi l’attitude très digne de Georges Malbrunot en février 2020 : à l’issue d’une conférence de presse à Beyrouth, le Président a violemment pris à partie ce journaliste, lui reprochant plusieurs articles consacrés à la situation au Liban.

Malgré cette humiliation publique peu respectueuse de la liberté de la presse, le reporter du Figaro n’a rien renié du contenu de ses articles et il a même jugé « inacceptable » le comportement du Président.

Ariane Chemin a montré elle aussi quelle pouvait être l’attitude à adopter face à un pouvoir aussi impérieux. Son nom apparaît en effet tout au long du quinquennat, lors d’affaires ou d’événements qui supposaient une capacité du journalisme à jouer le rôle critique qui doit être le sien dans une démocratie.

Elle a bien sûr publié le 18 juillet 2018 l’article qui a déclenché l’affaire Benalla. Mais elle est aussi l’une des premières, en interrogeant Agnès Buzyn le 17 mars 2020, à avoir mis en évidence les manques, les ambiguïtés et même les mensonges dont le pouvoir a fait preuve dans sa gestion initiale de la crise sanitaire.

Avec d’autres, elle a également largement contribué à révéler la stratégie utilisée désormais par Emmanuel Macron et l’un de ses principaux conseillers, Bruno Roger-Petit, pour nouer des liens avec l’extrême droite par médias interposés.

La force de ces enquêtes tient à la manière dont Ariane Chemin a privilégié l’attention aux faits, à la traque inlassable de la vérité, en maîtrisant autant que possible sa propre subjectivité.

Sa démarche est ainsi allée à contre-courant d’une tendance de plus en plus perceptible dans la presse écrite, et plus encore dans les médias audiovisuels : l’abandon de l’information au bénéfice de cette « société du commentaire » dont parlait récemment Nicolas Truong dans une longue enquête pour Le Monde.

De tels articles constituent ainsi une leçon et peut-être même un modèle pour l’ensemble de la presse. Ils montrent que, face à l’hubris de Jupiter, la meilleure réponse ne réside ni dans la flagornerie ni dans le déchaînement de critiques ad hominem, mais dans le choix d’un journalisme attentif aux faits – et à eux seuls.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

  1. Historien de la presse, maître de conférences, chercheur associé au GRIPIC, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA).
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  • JOURNALISTES, QUELQUES MOTIFS DE DÉSESPOIR
    Il ne faudrait pas oublier la désinformation des journalistes et même la propagande sur l’évolution de notre société vers le mondialisme et sa société ouverte. Ou les errements des gauchistes déguisés en écolos au sein du gouvernement. Ou encore les incertitudes des vaccins en phase d’expérimentation. Et l’impact de l’immigration sur la montée de la violence en France. Etc. Circulez, y’a rien à voir nous dit la presse unanime. Les affaires Benalla, Marion Maréchal… c’est pour occuper le peuple pendant que nos dirigeants continuent de déconstruire (détruire ?) la France.

    • Tout à fait d’accord.
      Ce n’est pas parce que sur qq affaires, les journalistes ont rapporté des faits un peu différemment que ce que le gouvernement aurait souhaité que le terme de « résilience » puisse s’appliquer.
      Pour l’affaire Benalla, tout est vite rentré dans l’ordre et est vite sortie des première pages pour disparaitre de l’affiche alors que dans d’autres pays un gouvernement ne s’en serait jamais remis.

      Le journalisme français n’est que la caisse de raisonnance du socialisme et de l’écologisme càd du gauchisme en général et encore plus lorsqu’un gouvernement de gauche est en activité. Depuis Hollande, les journalistes sont définitivement devenu la caisse de raisonnance des errements gauchisants, étatiques et collectivistes de nos gouvernants. Même la presse dite « d’opposition » est acquise à ces thèmes n’en critiquant bien souvent que la forme ou la mise en place.

      Donc « résilience »? Non, surement pas. Suivisme plutôt. On ne mord pas la main qui assure votre survie financière.

  • il en est des journalistes comme des hommes politiques ; il y a ceux qui en ont dans le ventre et font leur métier , et ceux qui s’abaissent devant le pouvoir par pur intérêt personnel ; j’admire les premiers et j’abhorre les seconds ;

    • Il n’y a plus que 2 sortes de journalistes : ceux qui font semblant et font attention à chacun de leurs pas en ayant toujours peur d’en faire un et puis les lèche-bottes de nature associés pour l’occasion aux aficionados du régime.
      Les autres on ne les entend pas sauf ici mais en si faible nombre. . .

  • journalistes tous passés par sciences po puis biberonnés aux subventions étatiques dans les médias mainstream…

  • Moi j’ai l’impression que pour l’immense majorité la presse ne fait pas son travail de manière neutre, alors qu’elle se revendique comme telle. Si par contre elle annonce clairement une ligne éditoriale, on sait éventuellement à quoi s’en tenir. Mais c’est rarement le cas. Il suffit de regarder les principaux journaux, et journaux télévisés comme celui de TF1 pour comprendre, comme le dit l’article, que ce ne sont que des commentaires bien-pensants dictés par les sbires en communication (propagande) du gouvernement. Et le pire étant que si une ligne éditoriale est à l’envers de celle « officielle » du gouvernement (Cnews par exemple) alors elle sera mise au ban de la société, dans le sens « complotiste » ainsi que ses lecteurs/téléspectateurs, le tout sans avoir eu le temps de dire ouf.

  • Article d’un universitaire gauchiste qui cherchent à faire l’amalgame entre l’extrême droite et Macron, comme le révèle cette phrase « certaines des figures les plus clivantes de la chaîne CNews ». Cette chaîne est la seule à être impartiale et à donner la parole à la droite « clivante » selon ce monsieur. La gauche islamiste par contre n’est pas clivante?

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