Être heureux par temps de Covid

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OPINION : une fête improvisée aux Buttes-Chaumont a pourtant fourni l’occasion de commentaires outragés de quelques parangons de la vertu sanitaire. Mais pourquoi paniquer ?

Par Jean-Paul Laplace.

Un soleil bienfaisant. Des petits groupes qui s’installent, se multiplient, éclosent sur l’herbe tendre des Buttes-Chaumont par un beau dimanche 25 avril. Grignotages, bavardages, musique et bonheur d’échanger à l’air libre.

Les masques sont rares et les distances parfois courtes, mais n’a-t-on pas répété depuis quelques semaines que les contaminations survenaient lors de rassemblements en milieu confiné, mal aéré, imposant la proximité par l’exiguïté intérieure.

Alors, grand air et soleil sont bons pour le moral (qui en a bien besoin) et pour l’immunité ! Et tout ce petit monde se dispersera gentiment le soir au signal du sifflet des gardiens du parc préludant à la fermeture programmée par le couvre-feu. Chacun aura conscience de n’avoir encouru qu’un risque faible en extérieur, mais aura engrangé le bénéfice d’une pause moralement nécessaire dans le contexte contraint qui nous est imposé.

Entre spontanéité et réprobation

Cela ne ressemble en rien à ces « événements », de type rave party, soirée privée musicale ou échangiste, dîner fin, qui ont défrayé la chronique au fil des mois. Quelques animateurs ont semble-t-il été réprimandés (pour tapage nocturne ?) sans que tous les participants entassés dans des lieux clos aient été cueillis pour manquement aux règles sanitaires élémentaires, et mis en quarantaine pour protéger le reste de la population. Le bilan est donc mince pour l’ordre public et on en parle peu ; aussi ne saurons-nous jamais combien de citoyens ont été contaminés à leur insu par ces fêtards irresponsables.

Réalistes, nos voisins espagnols ont expérimenté en conditions réelles pour évaluer les contaminations éventuelles résultantes d’un concert-test de rock réunissant le 27 mars à Barcelone 5000 spectateurs dansant masqués mais sans distance sociale. Ce 27 avril les organisateurs ont annoncé que le système de santé publique n’a détecté aucun signe suggérant une transmission pendant l’événement. Certes, le public avait été soumis à un test antigénique avant le concert et portait des masques FFP2.

Dans un cas comme dans l’autre, rien de commun avec cette après-midi de plein air aux Buttes-Chaumont, qui a pourtant fourni l’occasion de commentaires outragés de quelques parangons de la vertu sanitaire. Certains n’ont pas hésité à parler d’indécence de ces comportements, vis-à-vis des soignants, des malades, des morts … Le mot est fort, peut-être à la mesure de la souffrance cachée de ceux qui l’emploient. Mais il me paraît excessif.

Le risque est une chose relative. Notre société veut vivre encore, du moins je l’espère. Alors qui faut-il fustiger ? Ceux qui expriment gentiment leur irrépressible besoin de vivre et profitent du grand air, ou ceux qui se drapent dans l’indignation et s’enferment dans une obsession mortifère ? Peut-être n’y a-t-il pas suffisamment d’espaces verts à Paris ? Chacun se fera son opinion en attendant l’issue de l’enquête ouverte au sujet de l’après midi des Buttes-Chaumont, notamment pour « mise en danger de la vie d’autrui », et alors que tombe à Lyon le verdict pour les organisateurs d’une soirée sonore sur les quais de Saône.

Gestes barrière salvateurs

N’imaginez pas cependant que je prêche pour un relâchement de la vigilance individuelle. Les gestes barrière restent une ardente obligation pour chacun. Mais la communication politique qui a accumulé bien des fautes depuis le début de l’épidémie induit naïvement un laisser-aller qui gagne du terrain.

Pour que notre société ne soit pas détruite, j’ai plaidé pour que le confinement ne soit pas renouvelé, tablant sur la raison de chacun et la pratique assidue des gestes barrière. La vaccination dont la montée en puissance a été cahotique, est un appoint précieux. Mais elle n’est pas assez massive pour étouffer l’épidémie.

Les tests ont une place dans le dispositif mais sans un isolement rigoureux et contrôlé ils n’ont qu’une portée limitée, à l’intérieur ou aux frontières. La distanciation et le port du masque volontaires restent les deux outils principaux, simples et efficaces, pour se protéger soi-même et protéger nos amis et nos proches du coronavirus et de ses variants.

Par contre, il faut être conscient que cette petite contrainte ne souffre pas de relâchement. Hélas la communication gouvernementale qui répond à d’autres exigences nous fait à nouveau courir le risque d’une grande libération estivale tout à fait prématurée.

Monsieur déconfinement était content de lui à l’été 2020, mais bien silencieux « quand la bise fut venue », lorsqu’est arrivée la deuxième vague de contaminations. Cette deuxième vague dont nous ne sommes jamais vraiment sortis, au profit d’un plateau élevé des contaminations, régulièrement ascendant… jusqu’à la troisième vague qui nous submerge.

Communication maladroite

Cette méprise est en passe de se renouveler. Lors de sa conférence de presse du 22 avril 2021, le Premier ministre nous a laissé entendre que nous avions passé le Cap de Bonne Espérance : « Le pic de la troisième vague semble derrière nous »

L’issue étant annoncée, le retour à la vie normale est attendu à l’été.

Cette euphorie de commande m’a laissé perplexe. J’ai eu beau regarder de près les graphiques qui nous étaient présentés, consulter les chiffres des derniers jours, rien n’indiquait que le pic soit atteint, encore moins dépassé.

Le niveau de circulation virale reste très élevé en France. Un peu supérieur à 30 000 nouveaux cas positifs par jour, alors que l’on teste moins. Chacun peut suivre quotidiennement les chiffres tristement égrenés par Santé publique France sur son site web. Mais en ce 27 avril 2021, les services de réanimation, soins intensifs et surveillance continue, ne désemplissent pas, et le nombre de malades du Covid-19 en réanimation a franchi la barre des 6000.

L’optimisme politique n’est pas de mise alors que la France comptabilise jour après jour quelques 300 morts quotidiens devenus malheureusement routiniers. Ce sont même 400 personnes qui sont mortes du Covid-19 à l’hôpital entre dimanche 25 et lundi 26 avril. Mais dans le même temps les médias et leur public sont obsédés par le risque infinitésimal lié au vaccin Astra Zeneca ! Quelle honte que ce refus de vaccination. Là est la véritable indécence d’une population gâtée.

La communication ne doit pas démobiliser les Français. Il ne faut pas dire « Cela dépend de nous tous » comme l’a fait le Premier ministre à la fin de son discours. Car le tempérament débrouillard des Français leur fait entendre que si tous, c’est-à-dire les autres, font des efforts, eux-mêmes pourront être moins exigeants et se permettre quelques petits écarts ! Non ! Il faut convaincre sans relâche que c’est l’action de chacun qui permettra de s’en sortir.

Il faut vivre pour être heureux de vivre

L’Inde est là pour nous montrer la flambée épidémique que peut induire une fête débridée comme la traditionnelle fête des couleurs. À l’inverse, l’expérience du concert à Barcelone montre que le contrôle individuel de son propre comportement peut être d’une grande efficacité.

Alors ne rejouons pas l’affrontement générationnel des années 1960, des premiers concerts de rock et des attitudes de la génération yé-yé ! La situation d’aujourd’hui est autrement plus sérieuse et c’est une étrange contradiction de la part du pouvoir que de jouer de la peur et de la contrainte tout en s’efforçant à des propos optimistes qui, au final, suscitent des attentes excessives là où le masque reste de rigueur. Il est bon de profiter de la vie ; mais pour cela, d’abord, il faut rester en vie.

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