Immigration : une querelle intéressée et contre-productive

Screenshot_2021-05-03 Cérémonie d'hommage national en mémoire de la policière tuée à Rambouillet AFP Images - YouTube — AFP on Youtube,

Il ne faut pas se tromper de problème en favorisant le plan des islamistes de diviser la société. La dénonciation de l’immigration comme cause du terrorisme est exactement ce qu’ils souhaitent. 

Par Yves Montenay.

C’est reparti ! Une femme policier a été tuée par un islamiste, après d’autres Français. Vite, certains politiques proclament qu’il faut arrêter l’immigration. Que la colère monte contre les assassins, c’est normal. Ce qui l’est moins, c’est d’utiliser un mot qui ne veut rien dire pour exploiter électoralement cette colère.

Commençons d’abord par déblayer le sens de ce mot, qui est variable suivant l’interlocuteur et son opinion politique, et ensuite voyons si l’arrêter ne déclencherait pas d’autres graves conséquences et empêcherait vraiment le terrorisme dont la vraie raison est ailleurs.

Immigration : de quoi parlons-nous ? 

Au sens exact du terme, l’immigration c’est le nombre de personnes nées à l’étranger et s’installant en France chaque année, soit environ 200 000 personnes. Chiffre qu’il faut diminuer des départs des immigrants des années précédentes, que personne ne connaît mais qui est important, notamment pour les étudiants ayant fini leurs études, et repartant soit dans le pays d’origine, soit à l’étranger, où j’en rencontre beaucoup… souvent les meilleurs. Et qui partent pour la même raison que les meilleurs étudiants français.

Mais, dans le langage courant, le mot, immigration a pris un autre sens. C’est l’ensemble des immigrés et leurs descendants. La publicité récente du Musée de l’histoire de l’immigration qui vient d’ouvrir Porte Dorée à Paris évoque un quart de la population ayant au moins un grand-père étranger, ce qui donnerait 17 millions aujourd’hui.

Ce chiffre arrondi à 20 millions voire davantage est utilisé parce qu’il fait peur, mais il comprend une forte proportion de Français ayant un grand-parent sur quatre italien, espagnol ou portugais, donc des citoyens que personne ne peut qualifier d’immigrés, même au sens le plus large.

Il y a aussi des millions de personnes ayant au moins un grand-père maghrébin. Même remarque : si c’est le seul grand-père de cette origine, les petits-fils en question n’ont rien non plus d’immigré au sens courant, même si par respect pour ce grand-père certains ont un prénom d’origine arabe ; et pas forcément arabo- musulman comme le dit pour effrayer.

Bref, méfiez-vous des chiffres, tous ceux qui dépassent 10 millions n’ont probablement aucun sens concret.

Une confusion entretenue entre immigration, origine et religion

Restons une seconde sur une immigration définie comme correspondant « aux deux premières générations ». Je vais me baser sur le recensement de 2015 dont les résultats sont parus en 2018 : environ 3,9 millions d’immigrés extra-européens, à peu près autant pour leurs descendants directs. Soit 7,8 millions de personnes, mais qui comprennent par convention les enfants de la moitié des couples mixtes, en général assimilés ou en voie de l’être. Reste environ 7 millions de personnes.

Ce chiffre comprend les Asiatiques dont de nombreux Vietnamiens, les Arabes chrétiens, libanais ou irakiens… et bien d’autres origines. Il comprend aussi les subsahariens chrétiens ivoiriens par exemple.

L’analyse de l’Institut Montaigne

Le fameux sondage de l’institut Montaigne est peut-être l’étude la plus fouillée sur l’islam en France.

Il en ressort que les personnes qui se déclarent musulmanes représentent 5,6 % de la population métropolitaine de plus de 15 ans soit environ 3 millions de personnes.

Après correction des chiffres de l’INSEE pour enlever les moins de 15 ans, dont il est trop tôt pour juger de la religion une fois adulte, on peut en déduire qu’environ deux millions de personnes originaires des pays musulmans et de leurs descendants ont abandonné l’islam, en France ou dans le pays de départ.

Il en ressort également de ce sondage qu’il n’y a ni communauté musulmane, ni communautarisme musulman : le sentiment d’appartenance est avant tout individuel, il existe peu d’engagement associatif au nom de l’islam.

L’Institut Montaigne distingue trois groupes de musulmans : 

  • 46 % en adéquation avec la société française,
  • 25 % de très pieux mais acceptant les lois de la République, dont la laïcité, qui signifie pour eux la liberté d’être musulman,
  • 28 % qui font de l’islam une raison de révolte contre la société française, sans pour autant être traditionalistes.

Ce dernier groupe rassemble donc environ 900 000 personnes, ce qui a jeté un froid lors de la publication du sondage. C’est effectivement beaucoup, mais très loin des 20 millions d’immigrés dangereux jetés en pâture à l’opinion.

Mais il y a aussi un aspect économique : vous oubliez les chômeurs qui s’engraissent sur notre dos répondent souvent les immigrophobes.

Des chômeurs ?

J’ai vu passer dans les réseaux sociaux la photo d’un groupe de noirs hilares, avec comme comme légende « on se la coule douce pendant que ces crétins de Français nous entretiennent ». Cette légende avait été ajoutée à une photo copiée d’un site anglais.

Je ne dis pas que de tels cas n’existent pas, mais je soupçonne que c’est également le cas d’un certain nombre de chômeurs d’autres origines. Mais la répétition de ce genre d’affirmation fausse l’image que le grand public a de l’immigration.

Il faut en effet se souvenir qu’un immigré est quelqu’un qui a des dettes envers sa famille, qui a payé les passeurs ou l’entrée régulière, et qui, dettes ou pas, sait que ses proches attendent impatiemment de recevoir de l’argent de France. En 2019, les envois de fonds des émigrés en Afrique étaient supérieurs à l’aide publique des États du nord, qui auraient vraisemblablement été obligés d’en faire davantage sans ces envois.

On cherche donc activement du travail, et on trafique si on n’en trouve pas. Et il est plus difficile d’en trouver si l’on est discriminé du fait du cercle vicieux dont j’aborde plus bas, ou si le logement est loin des transports en commun comme c’est en général le cas des grands ensembles qui ont été construits sur des terrains peu coûteux car peu accessibles.

Essayons de chiffrer ce chômage

L’INSEE nous dit qu’il est de 16,3 % pour les immigrés dont 19,3 % pour les actifs nés hors de l’Union européenne, c’est-à-dire sans les Espagnols, les Italiens… ni les Roms pour parler d’une petite minorité très visible, et dont une partie des Français ignore qu’elle est chrétienne.

Le chômage est de 8,6 % pour les personnes nées en France, donc deuxième génération comprise. Il y a donc nettement plus de chômeurs chez les immigrés au sens strict, et ce sont les Africains qui sont les plus atteints. Mais cela veut dire aussi que plus de 80 % travaillent…

La deuxième génération travaille moins que la première, car elle est en moyenne jeune et poursuit ses études selon l’enquête Trajectoires et origines de 2008. Les femmes sont moins touchées que les hommes, ce qui illustre leur meilleur succès scolaire dont j’ai recueilli de multiples témoignages.

Par ailleurs le problème du « ni étude ni emploi officiel » est circonscrit à une partie des jeunes célibataires masculins, ce qui est confirmé par les recherches sociologiques disant que ce problème chute avec le mariage, probablement sous la pression de la femme et des sœurs : il serait temps que tu bosses !

Et maintenant, voyons l’apport économique des 80 % qui travaillent.

Le rôle économique des immigrés et de leurs descendants

Nous avons évoqué les soignants, très nombreux à être de la première ou deuxième génération. On pourrait ajouter les caissières de supermarché, les employés de banque, les experts-comptables, voire tous les cadres supérieurs, journalistes et débatteurs dont nous voyons le nom de famille dans la presse.

Personnellement, je tiens à ajouter que sont aussi économiquement importants beaucoup d’actifs d’en bas, telles les nounous africaines ou asiatiques qui rendent l’immense service à l’économie française de permettre à des mères de famille très qualifiées de pouvoir continuer à travailler.

Et, pour continuer avec les emplois modestes, notons que 27 % des maçons, 23 % des chauffeurs de taxi, 30 % des domestiques et des concierges sont des immigrés…  (tiré de On a tous un ami noir, François Gemenne, spécialiste des migrations à l’université de Liège).

Et il n’y a pas que les salariés : le taux d’entreprenariat des immigrés est supérieur à celui des Français : il s’agit d’une première intégration classique, quand on parle mal la langue et que l’on n’a pas de relations. Or un entrepreneur ne coûte rien à la collectivité, il lui apporte au contraire des cotisations et des taxes.

Bref, la pandémie vient de nous rappeler que presque tout le monde est essentiel, que l’économie est nécessaire à la santé et réciproquement. Et que c’est vrai pour bien d’autres nécessités, à commencer par la nourriture : nous allons habituellement chercher nos saisonniers au Maroc, ce qui est difficile aujourd’hui et menace nos récoltes.

Et ce n’est pas propre à la France.

The Economist du 1er mai 2021 se félicite de l’immigration massive et variée aux États-Unis, expliquant que ça lui donne un avantage intellectuel et créatif sur la Chine qui est au contraire en train de se refermer. C’est évident pour les étudiants et des cadres supérieurs, pour lesquels les États-Unis écrèment le monde entier mais c’est vrai également pour les migrants latino-américains bloqués par Donald Trump à la frontière mexicaine et réclamés par les agriculteurs américains qui manquent de bras !

Et les territoires perdus ?

Cela fait des années que nous somme alertés sur les zones de non-droit mais  intellectuellement paralysés par l’extrême gauche qui présente les délinquants en victimes systémiques du racisme et de la discrimination.

Il faut reprendre le contrôle de ces territoires. Et pas seulement pour le principe mais aussi pour protéger la grande majorité de leurs habitants, issus de l’immigration ou pas, qui sont de plus en plus harcelés, voire réprimés, par les islamistes. Ils seraient les premiers à se féliciter d’un retour à la normale, d’autant que non seulement ils pâtissent de la situation actuelle mais qu’en plus l’amalgame leur nuit et notamment explique les discriminations, et donc le cercle vicieux du chômage et du retard qu’il entraîne pour l’intégration.

C’est une des raisons du projet de loi sur le séparatisme, dont l’intitulé change au fil des débats.

Qu’en pensent les Français ?

Selon le sondage réalisé pour le journal Le Figaro et France Info les 28 et 29 avril, 64 % des Français sont en colère en pensant aux attentats. Parallèlement 74 % sont favorables à la loi en projet, et 60 % trouvent efficaces ses quatre principales dispositions :

  • doubler le temps de surveillance des islamistes sortant de prison,
  • fermer les locaux dépendant d’un lieu de culte faisant l’objet d’une fermeture administrative,
  • tenir les individus fichés à l’écart des rassemblements,
  • faciliter les interventions au domicile des personnes soupçonnées en amont des procédures judiciaires.

Et surtout les trois quarts des sondés sont prêts à livrer leurs données personnelles et à autoriser l’usage généralisée des algorithmes de collecte et d’analyse de données pour motif grave.

Tout cela va dans le sens du perfectionnement de la répression, mais il est bien évident que cela ne supprime pas le problème. Revenons à sa source et demandons-nous si la question est bien posée.

L’immigration est-elle vraiment la cause des attentats ?

La réponse spontanée est que les assassins sont musulmans, les musulmans viennent de l’immigration, donc supprimons l’immigration. Je résume ici la réaction de Philippe de Villiers et de bien d’autres.

Attention : si on prend ce raisonnement à la lettre, et le mot immigration au sens courant, la supprimer signifie renvoyer une dizaine de millions de personnes. Je pense que personne de sérieux n’approuve cette idée et n’ignore le coup terrible que cela porterait à l’économie française et à la paix civile, une partie de la population s’élevant forcément contre cette gigantesque injustice.

D’autres diront : il faut renvoyer « seulement » l’immigration musulmane soit environ trois millions de personnes. C’est plus que délicat côté principe et valeurs, et puis comment savoir si une personne est musulmane quand une part de la population d’origine maghrébine ne l’est plus tant en France que dans le pays de départ : chez les jeunes Tunisiens on trouve à la fois les deux personnes qui ont tué des Français en France, et 33 % qui ne sont plus musulmans et qui enragent des contraintes que la société traditionnelle fait peser sur eux.

D’autres évoquent une mesure partielle : interdire toute nouvelle immigration. Mais l’immigration ancienne étant toujours là, qu’est-ce qui empêchera tel individu solitaire de se radicaliser sur Internet ? Car on sait maintenant que ce qui passe les frontières pour produire du terrorisme, c’est l’activité des islamistes sur les réseaux sociaux. Voir notamment Le Monde du 13 novembre 2020.

Internet et surtout ceux qui sont derrière

Le débat sur l’immigration a donc le grave inconvénient d’occulter le véritable champ de bataille, les médias et notamment Internet.

Depuis 2015, les messages sont surveillés. Ils restent moins de temps mais sont très nombreux. La lutte contre le terrorisme se fait surtout à partir des données numériques et notamment les saisies de téléphone.

Ces progrès sont ralentis par la multiplication des messageries cryptées, présentées par les opérateurs comme garantie de la vie privée mais largement utilisées par les mafias de tout poil.

De toute façon le travail des services de renseignement est difficile, s’agissant de plus en plus souvent de personnes agissant seules. C’est une raison supplémentaire de ne pas impliquer l’immigration en général. Voir l’image très excessive, mais parlante : « il ne faut pas lancer des bombes atomiques sur la France pour éliminer quelques rats ».

Mais Internet n’est qu’un outil. Derrière, se trouve toute une foule d’acteurs cherchant à diviser, à fanatiser soit pour des raisons religieuses soit pour des raisons géopolitiques.

Cela va du télé-évangéliste saoudien aux Frères musulmans qui ont encore un réseau solide en France, des activistes d’Al Qaïda et de l’État islamique au ministère turc des Affaires religieuses ; et j’en oublie beaucoup.

Cela vient aussi de puissances non musulmanes mais qui cherchent à diviser et affaiblir les pays occidentaux. Chauffer l’opinion contre l’immigration n’est qu’un moyen parmi d’autres de susciter la zizanie, et ça marche ! Outre les renseignements obtenus par nos services, la simple logique et la lecture des sympathisants français de ces pays sont édifiantes.

Toute personne responsable ne peut qu’être effrayée par les violences islamistes.

Mais la frayeur est mauvaise conseillère, et la compassion envers les victimes ne doit pas virer à une vision catastrophique de la situation. Matériellement, le terrorisme n’est qu’un problème minuscule, sa menace est psychologique et sociétale.

Donc il ne faut pas se tromper de problème et favoriser le plan des islamistes de diviser la société. La dénonciation de l’immigration comme cause du terrorisme est exactement ce qu’ils souhaitent.

De plus, elle présente l’inconvénient, à mon avis dirimant, de sacrifier la justice en accusant une partie de la population qui n’y est pour rien, et de disqualifier des actions humanitaires, certes parfois naïves ou contre-productives, mais qui cherchent à sauver notre honneur.

La question de l’intégration est extrêmement importante et passe par le respect de la loi. Mais elle est sabotée par les accusations de terrorisme que l’on fait peser sur une partie de la population. C’est une erreur pour les plus sincères, une manœuvre pour ceux qui le sont moins et se prêtent à une manipulation géopolitique par ambition électorale.

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