L’affaire Halimi met-elle fin au débat sur la légalisation du cannabis ?

Cannabis Plant By: Brian Shamblen - CC BY 2.0

Suite à l’affaire Halimi, Macron plaide pour la tolérance zéro envers les consommateurs de cannabis, alors qu’il parlait de légalisation au moment de la campagne présidentielle en 2016.

Par Théophile Gacogne.

Le 14 avril dernier, la Cour de cassation confirmait l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré, le meurtrier de Sarah Halimi, qui avait assassiné la vieille dame lors d’une « bouffée délirante », après avoir consommé du cannabis.

Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron plaide pour la tolérance zéro envers les consommateurs de cannabis, alors qu’il évoquait sa légalisation au moment de la campagne présidentielle en 2016. Est-ce que la réaction du Président est liée à l’affaire Halimi ? Probablement… Est-ce que le cannabis est vraiment le grand coupable ? Rien n’est moins sûr.

Un crime antisémite horrible

Dans la nuit du 4 avril 2017, Kobili Traoré entre chez sa voisine, Sarah Halimi, âgée de 65 ans, il la roue de coups avant de la jeter par la fenêtre du troisième étage. Il hurle Allahu akbar, profère des injures, récite des extraits du Coran et assure avoir « tué le sheitan » (démon en arabe). Quelques dizaines de minutes plus tard, les secours arrivent et découvrent le corps sans vie de Sarah Halimi.

Selon les témoignages de sa famille et de ses voisins, Kobili n’était pas dans son état normal depuis plusieurs jours. Quelques heures avant les faits, il consulte un exorciste, imagine que son beau-père souhaite l’empoisonner. Il insulte également l’aide-soignante qui prend soin de sa sœur handicapée et lui demande de quitter le logement car elle n’est pas musulmane.

Le soir, il fume du cannabis chez un ami en regardant un film, et retourne chez lui à 3 heures du matin. Il va effrayer ses voisins maliens qui devront se barricader, avant de pénétrer chez Sarah Halimi qu’il réveille en pleine nuit.

Pas de jugement, une incompréhension et des raccourcis trop rapides

Le caractère antisémite du meurtre est retenu. L’homme aurait plusieurs fois traité sa voisine de « sale juive ». En revanche, Kobili n’est pas considéré comme responsable, ni maître de ses actes aux moments des faits. La Cour de cassation indique donc qu’il sera interné en hôpital psychiatrique avec une sûreté de 20 années, mais qu’il ne sera donc pas jugé.

La décision a choqué une partie des Français, ce qui est compréhensible. Le présentateur TV Arthur a notamment déclaré dans une vidéo visionnée plus de deux millions de fois :

Je vais me mettre à fumer des pétards parce qu’il semblerait qu’en France quand tu es sous l’effet de la drogue tu ne vas pas en prison. On ne te juge même pas. Tu peux voler, braquer une banque, tu peux rouer de coups une vieille dame, tu peux lui casser le visage en mille morceaux et la jeter par-dessus la fenêtre en la traitant de sale juive, et tu ne vas pas être jugé.

Marine Le Pen y est aussi allée de son petit mot :

Ainsi les crimes commis sous l’emprise de la drogue feraient échapper les criminels à la responsabilité de leurs actes ? C’est la double peine pour les victimes !

Mais c’est surtout Emmanuel Macron, lors d’un long entretien au journal Le Figaro, qui a surpris le petit monde juridique français en abondant dans le sens de la présidente RN en déclarant :

Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors « comme fou » ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale. Sur ce sujet, je souhaite que le garde des Sceaux présente au plus vite un changement de la loi.

Dans les faits, les sept experts psychiatres qui ont étudié le cas de Kobili expliquent que la bouffée délirante est peut-être due à une prise régulière de cannabis depuis l’adolescence, mais qu’elle n’explique pas tout. Au moment des faits, le meurtrier était atteint d’un trouble psychique ayant aboli son discernement, mais le taux de THC dans son sang était relativement bas.

Paul Bensussan, l’un des sept experts, apporte des éléments intéressants et explique sur BFMTV :

On s’imagine qu’il a fumé un peu ou beaucoup de cannabis et qu’il a démarré un état délirant, ce n’est pas du tout cela.

Il continue en expliquant que Kobili Traoré consomme du cannabis depuis son adolescence et qu’il n’avait jamais déliré de la sorte.

L’expert explique ensuite :

Il y a extrêmement peu de troubles psychotiques, donc les effets attendus du cannabis n’étaient évidemment pas ceux-là, ce n’est pas comme s’il avait pris du LSD. Ça fait 15 ans que cet homme fumait, essentiellement pour s’abrutir, ou s’endormir. Là il ne trouvait pas l’apaisement parce qu’il a démarré un trouble psychotique.

Les experts admettent que le cannabis puisse être un élément déclencheur, mais pas la principale raison ayant poussé Kobili à commettre ce meurtre atroce et que le cannabis n’offre évidemment pas un permis de tuer.

La légalisation du cannabis aux oubliettes

Cette affaire tombe peut-être à point nommé pour le président Macron. En 2016, celui qui n’était alors que candidat à la présidentielle évoquait sur France Inter « l’efficacité » que la légalisation pourrait avoir sur les trafics et sur la consommation de cannabis.

Dans son livre Révolution, il demandait que les spécialistes soient entendus à ce sujet, tous étant d’accord pour reconnaître que la pénalisation systématique du consommateur n’avait aucun effet bénéfique.

Quelques mois plus tard, en 2017 au journal Le Figaro, il commençait déjà à évoquer la tolérance zéro et les contraventions systématiques pour tous les consommateurs, en excluant toutefois les poursuites judiciaires pour désengorger les tribunaux.

Aujourd’hui, il est bien plus sévère encore et explique toujours au Figaro que « dire que le haschisch est innocent est plus qu’un mensonge. Sur le plan cognitif, les effets sont désastreux ». Il va chercher à « éradiquer » les trafics « par tous les moyens » et culpabilise le consommateur qui « se roule un joint dans son salon et à la fin on alimente la plus importante des sources d’insécurité ».

Pourtant, le consommateur ne réclame rien de plus que la sécurité d’une vente libre et contrôlée, justement pour ne pas passer par les trafics illégaux qui effectivement génèrent violence et délinquance.

Comme je l’expliquais dans un précédent article, la France dépense chaque année plus d’un demi-milliard d’euros pour lutter contre le cannabis, avec l’un des résultats les plus médiocres d’Europe. Depuis 30 ans, la répression ne fonctionne pas, le nombre de consommateurs augmente. Macron l’a évidemment compris puisqu’il évoquait sa légalisation dans son livre.

On reste donc bloqué sur une bataille politique instrumentalisant comme trop souvent quelques faits divers. Emmanuel Macron a décidé de prendre le pari de la tolérance zéro, comme le réclament le RN et une partie des Républicains, plutôt que de chercher à prendre des voix du côté de la gauche et des écologistes, presque tous favorables à la dépénalisation et la légalisation.

Dans le camp LREM, on connaît le positionnement du ministre de l’Intérieur, farouchement opposé à la légalisation. Cependant, Emmanuel Macron et Gérald Darmanin semblent nager à contre-courant. La députée LREM Caroline Janvier, qui doit rapporteuse de la mission d’information commune sur la question de la légalisation du cannabis s’est exprimée en sa faveur.

Pour la députée, la légalisation reste le « meilleur moyen de lutter contre les effets délétères du cannabis et du trafic ». Plus de 250 000 personnes ont participé à cette étude qui sera rendue publique début mai 2021 et dont il ressortirait que 80 % des participants sont favorables à une autorisation de la consommation et de la production de cannabis.

Pour elle, ce n’est donc qu’une question de temps avant que la légalisation arrive en France. Les dernières déclarations du président de la République nous laissent cependant penser qu’il faudra attendre encore quelques années.

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