Irlande du Nord : retour de la violence politique

A loyalist mural in Belfast commemorazting the 1969 riots BY Wknight94 Wikipedia CC BY-SA 3.0 — Wknight94 , CC-BY

Les émeutes sont de retour dans les rues de l’Irlande du Nord, à quelques semaines du centième anniversaire de son accession au statut de territoire du Royaume-Uni.

Par James Walle.
Un article de The Conversation

Le 7 avril 2021, des manifestants nord-irlandais brûlent la Porte de la Paix à Belfast, construite dans les années 1990 pour séparer les communautés protestantes et catholiques de la ville en guerre.

Pendant plusieurs nuits, de jeunes manifestants loyaux à l’égard de Londres – en colère du fait des conséquences du Brexit, de l’attitude des forces de l’ordre et du sentiment d’aliénation qu’ils éprouvent vis-à-vis du Royaume-Uni – ont allumé des incendies dans la capitale, Belfast, et se sont confrontés à la police. Des dizaines de personnes ont été blessées.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson, qui a lancé un appel au calme, a déclaré que « la résolution des différends passe par le dialogue, et non par la violence ou la criminalité ».

Mais l’Irlande du Nord est née dans la violence.

Depuis sa fondation, le pays est travaillé par de profondes divisions entre deux grands groupes, essentiellement définis comme protestants et catholiques. Aujourd’hui, secouée par l’impact du Brexit, l’Irlande du Nord semble s’engager dans une voie plus sombre et plus dangereuse.

La colonisation de l’Irlande

L’île d’Irlande, dont la partie la plus septentrionale se trouve à seulement une vingtaine de kilomètres de la Grande-Bretagne, est un territoire contesté depuis au moins neuf siècles.

La Grande-Bretagne a longtemps envisagé de coloniser son petit voisin catholique. La première arrivée des Anglais voisins en Irlande remonte à l’invasion anglo-normande au XIIe siècle.

À la fin du XVIe siècle, frustrée par la résistance persistante des Irlandais, l’Angleterre protestante a mis en œuvre un plan agressif visant à coloniser entièrement l’Irlande et à éradiquer le catholicisme irlandais. Connu sous le nom de plantations, cet exercice d’ingénierie sociale a implanté des dizaines de milliers de protestants anglais et écossais dans des zones stratégiques de l’Irlande.

Ces plantations ont offert aux colons des terres boisées bon marché et des pêcheries abondantes. La Grande-Bretagne établit ainsi une base loyale à la couronne britannique – et non au Pape.

La stratégie de plantation la plus ambitieuse de l’Angleterre a été mise en œuvre en Ulster, la plus septentrionale des provinces d’Irlande. En 1630, selon la Fondation historique de l’Ulster, l’Ulster comptait environ 40 000 colons protestants anglophones.

Bien que déplacée, la population catholique irlandaise d’Ulster ne s’est pas convertie au protestantisme. Deux communautés divisées et antagonistes – chacune avec sa propre culture, sa langue, ses allégeances politiques, ses croyances religieuses et son histoire économique – se sont partagé la région.

À qui l’Irlande appartient-elle ?

Au cours des deux siècles suivants, le clivage identitaire de l’Ulster s’est transformé en une lutte politique pour l’avenir de l’Irlande.

Les unionistes – le plus souvent protestants – souhaitaient que l’Irlande continue à faire partie du Royaume-Uni. Les nationalistes – le plus souvent catholiques – souhaitaient l’autonomie de l’Irlande.

Cet affrontement s’est déployé dans les débats politiques, les médias, les sports, les pubs et, souvent, dans la violence de la rue.

Au début des années 1900, un mouvement indépendantiste se développe dans le sud de l’Irlande. La lutte nationale pour l’identité irlandaise ne fait qu’intensifier les conflits en Ulster.

Dans l’espoir d’apaiser les nationalistes du sud tout en protégeant les intérêts des unionistes de l’Ulster dans le nord, le gouvernement britannique propose en 1920 de diviser l’Irlande en deux parties : l’une à majorité catholique, l’autre à majorité protestante, les deux demeurant au sein du Royaume-Uni.

Les nationalistes irlandais du sud ont rejeté cette idée et ont poursuivi leur campagne armée visant à obtenir la séparation d’avec la Grande-Bretagne. Finalement, en 1922, ils ont obtenu leur indépendance et sont devenus l’État libre d’Irlande, aujourd’hui appelé République d’Irlande.

En Ulster, les détenteurs du pouvoir unioniste acceptent à contrecœur la partition comme la meilleure alternative au maintien dans la Grande-Bretagne. En 1920, la loi sur le gouvernement de l’Irlande a créé l’Irlande du Nord, le tout dernier membre du Royaume-Uni.

Une histoire mouvementée

Dans ce nouveau pays, les catholiques irlandais de souche étaient désormais une minorité, représentant moins d’un tiers des 1,2 million d’habitants de l’Irlande du Nord.

Traumatisés par la partition, les nationalistes refusent de reconnaître l’État britannique. Les instituteurs catholiques, soutenus par les dirigeants de l’Église, n’acceptent pas les salaires versés par l’État.

Et lorsque l’Irlande du Nord a institué son premier Parlement en mai 1921, les politiciens nationalistes n’ont pas occupé les sièges auxquels ils avaient été élus au sein de l’assemblée. Le Parlement d’Irlande du Nord est devenu essentiellement protestant et ses dirigeants pro-Britanniques ont mis en œuvre une grande variété de pratiques anticatholiques, discriminant les catholiques en matière de logement public, de droit de vote et d’embauche.

Dans les années 1960, les nationalistes catholiques d’Irlande du Nord se sont mobilisés pour exiger une gouvernance plus équitable. En 1968, la police a répondu violemment à une marche pacifique protestant contre l’inégalité dans l’attribution des logements sociaux à Derry, la deuxième plus grande ville d’Irlande du Nord. En 60 secondes d’images télévisées inoubliables, le monde entier a vu des canons à eau et des officiers brandissant des matraques qui attaquaient sans retenue des manifestants sans défense.

Le 30 janvier 1972, lors d’une autre marche pour les droits civiques à Derry, des soldats britanniques ont ouvert le feu sur des manifestants non armés, tuant 14 personnes. Ce massacre, connu sous le nom de Bloody Sunday, a marqué un point de basculement. Un mouvement non violent pour un gouvernement plus inclusif s’est transformé en une campagne révolutionnaire visant à renverser ce gouvernement et à unifier l’Irlande.

L’Armée républicaine irlandaise, un groupe paramilitaire nationaliste, a eu recours à des attentats à la bombe, à des assassinats ciblés et à des embuscades pour obtenir l’indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de la réunification de l’Irlande.

Les groupes paramilitaires qui étaient alignés de longue date sur les forces politiques pro-Royaume-Uni ont réagi de la même manière. Connus sous le nom de loyalistes, ces groupes ont collaboré avec les forces de sécurité de l’État pour défendre l’union de l’Irlande du Nord avec la Grande-Bretagne.

Ces violences, désignées par euphémisme par troubles, ont causé 3532 morts entre 1968 et 1998.

Les conséquences du Brexit

Les troubles se sont apaisés en avril 1998 lorsque les gouvernements britannique et irlandais, ainsi que les principaux partis politiques d’Irlande du Nord, ont signé un accord de paix historique sous l’égide des États-Unis. Cet accord, dit du Vendredi Saint, a établi un partage du pouvoir entre les deux parties et conféré au Parlement nord-irlandais davantage d’autorité sur les affaires intérieures.

L’accord de paix est entré dans l’histoire. Mais l’Irlande du Nord est restée profondément fragmentée par les politiques identitaires et paralysée par une gouvernance dysfonctionnelle, selon mes recherches sur le risque et la résilience dans le pays.

Depuis, la violence a périodiquement éclaté de nouveau.

Puis, en 2020, le Brexit est arrivé. Le retrait négocié du Royaume-Uni de l’Union européenne a créé une nouvelle frontière en mer d’Irlande qui a éloigné économiquement l’Irlande du Nord de la Grande-Bretagne et l’a rapprochée de l’Irlande.

Tirant parti de l’instabilité causée par le Brexit, les nationalistes ont renouvelé les appels à un référendum sur la réunification formelle de l’Irlande.

Pour les unionistes fidèles à la Grande-Bretagne, cela représente une menace existentielle. Les jeunes loyalistes nés après l’apogée des troubles craignent particulièrement de perdre une identité britannique qui a toujours été la leur.

Les récents épisodes de désordre dans les rues suggèrent qu’ils défendront cette identité par la violence, si nécessaire. Dans certains quartiers, les jeunes nationalistes ont riposté en faisant eux aussi usage de violence.

En cette année de centenaire, l’Irlande du Nord vacille au bord d’un précipice douloureusement familier.

Sur le webThe Conversation

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