L’hommage ambigu des politiques aux 100 000 victimes du Covid

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Célébrer aujourd’hui « collectivement » et en « différé » les victimes du covid effacera-t-il ces moments volés même au nom de l’urgence sanitaire ? Il est à craindre que non.

Par Frédéric Mas.

La France est sur le point d’atteindre la barre des 100 000 morts du covid, et déjà s’élèvent des voix dans le monde politique pour transformer cette défaite tragique de notre modèle sanitaire et politique en célébration nationale, en hommage.

Célébrer les victimes du Covid

Ce mercredi, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a déclaré au sortir du conseil de défense qu’il y aura « évidemment ce moment d’hommage et de deuil pour la Nation », sans doute à l’image de ce qui s’est fait ailleurs en Europe. Le Royaume-Uni et la Suisse ont observé une minute de silence, la Chine a décrété une journée de deuil national, tandis que l’Espagne en décrétait dix.

Le même jour, l’ancienne ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem publiait une tribune dans Le Monde pour défendre l’idée d’une journée nationale afin de conjurer le traumatisme que la crise sanitaire a provoqué dans le pays.

De fait, la crise sanitaire a plongé le pays dans un état de dépression, économique, social et psychologique inédit depuis l’après-guerre. Dans le classement lugubre des victimes du covid, le pays se retrouve derrière l’Italie et le Royaume-Uni, mais devant l’Allemagne, l’Espagne ou la Pologne.

Statistique: Nombre de personnes décédées à cause du coronavirus (COVID-19) dans le monde au 12 avril 2021, selon le pays ou territoire | Statista
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Reconnaître l’épreuve traversée par les Français touchés par la maladie peut apparaître comme une démarche humaine et de bon sens.

Seulement faire son deuil est avant tout une démarche individuelle, personnelle même. Les milliers de Français qui ont perdu un proche pendant l’année écoulée ont dignement supporté cette épreuve sans demander l’onction du gouvernement. Et quand l’État s’est manifesté sur le sujet, on ne peut pas dire qu’il fut terriblement empathique.

En mars 2020, au plus fort de la crise sanitaire, Édouard Philippe alors Premier ministre rappelait au plus fort du confinement, qu’il était interdit de se déplacer pour assister aux enterrements de nos proches : « Nous devons limiter au maximum nos déplacements. Même dans ces circonstances, nous ne devons pas déroger à la règle fixée. » Des milliers de foyers n’ont pas pu faire leur deuil.

Célébrer aujourd’hui « collectivement » et en « différé » les victimes du covid effacera-t-il ces moments volés même au nom de l’urgence sanitaire ? Il est à craindre que non.

Faire des victimes un « symbole », c’est en quelque sorte les placer hors de l’histoire, hors de portée du débat public ordinaire. Or sacraliser un épisode politique aussi désastreux comporte des risques.

Un hommage très ambigu

Le premier est d’oublier que cette catastrophe ne fut en rien naturelle. Elle est la conséquence directe d’un modèle politique à bout de souffle et un système de santé incapable de faire face à une crise d’ampleur. L’inertie de l’appareil politico-bureaucratique français a sa part de responsabilité dans la gestion de la crise, et les mauvaises décisions doivent être sanctionnées.

Le second est de s’engager dans le jeu dangereux de la concurrence victimaire : face aux victimes du covid qu’on voit, il y a les victimes des restrictions sanitaires qu’on ne voit pas, et qu’on ne comptabilisera jamais. Les opérations déprogrammées pour accueillir les victimes du covid, les milliers de vies gâchées par la destruction du commerce et de l’industrie, la crise économique qui va aussi se traduire par une dégradation générale des conditions de vie : tout ça n’apparaîtra jamais dans les statistiques.

Le troisième risque est d’éviter de regarder en face ce qui a été la cause de notre échec collectif : célébrer l’union sacrée face au covid permet d’éviter de demander des comptes aux gouvernements qui se sont succédés, et qui ont leur part de responsabilité dans la dégradation de notre système de santé. Madame Vallaud Belkacem appartenait au même gouvernement que Marisol Touraine, Jean Castex a succédé à Edouard Philippe sous l’autorité du même président de la République.

100 000 morts du covid, c’est évidemment beaucoup trop. Saluer la mémoire des victimes, pourquoi pas ? Institutionaliser un hommage, instrumentaliser politiquement la douleur des familles, certainement pas.

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