Ces émotions qui dominent la gestion de la crise sanitaire

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L’industrie médiatique, les compagnies pharmaceutiques, les chaires de recherche et les organisations politiques capitalisent sur les émotions pendant la crise, pour prospérer.

Par Gabriel Lacoste.

La nouvelle récente de la mort d’un adolescent de 16 ans de la Covid-19 est une opportunité de questionnement du rôle toxique que peut jouer notre empathie dans les drames collectifs.

Émotions et risques de l’empathie

Hier, j’ouvre mon fil d’actualité. Je tombe sur cette histoire qui a fait le tour des médias québécois. « Le virus fait sa plus jeune victime au Québec ».

Mes sentiments ? Peur et découragement. Peur de qui ? Des personnes empathiques qui utiliseront cette nouvelle pour convaincre les décideurs de nous séquestrer encore plus longtemps.

Je sais que leur attente est de me voir exprimer de la peine pour cette très jeune personne, puis éviter de rencontrer mes amis pour que cela ne se répète pas. Je devine que ma réponse les choque. Ils détestent les personnes sans cœur et je semble en être une. Je les comprends, mais…

L’intervention en situation de crise

J’ai été responsable d’une équipe d’intervenants sociaux et je suis intervenu quotidiennement dans des situations de crise. Or, une règle de base pour bien gérer une crise est d’en éloigner ceux qui sont envahis par leurs émotions, car ils vont éteindre l’incendie avec des bidons d’essence.

À titre d’illustration : j’occupe un poste de responsable dans un centre d’hébergement où résident des hommes impulsifs, agressifs et judiciarisés. Un référent X suit de près Bob, mais pas Gilles. Bob a une altercation avec Gilles. Le ton monte. Les deux s’insultent et se menacent. X écoute la version de Bob. Il est bienveillant à son égard et pense qu’il a bien agi en s’affirmant ainsi. Il insiste pour que Gilles soit expulsé du centre.

Je demande à X de prendre en compte la globalité de la situation, d’entendre le point de vue de Gilles, puis de ses voisins, mais aussi de comprendre que le juge exigera un rapport sur l’évolution de Bob, des risques qu’il peut présenter. X, toujours envahi par ses émotions, se sent jugé par mes questionnements, a l’impression que je ne défends pas son point de vue dans ce conflit, et s’en plaint à son syndicat.

Dans cette situation, comprenez-vous les risques engendrés par l’empathie que X éprouve envers Bob ?

Maintenant, supposez qu’au lieu d’éloigner X de la situation afin qu’il prenne du recul, davantage de personnes émotives soient invitées à se mêler de l’affaire. Des journalistes, des groupes de défense des droits, des activistes viendraient opiner, prendre position, se battre pour un camp ou pour un autre. Quelles seraient les conséquences ?

Vraisemblablement, une affaire gérable à un niveau personnel deviendra une crise d’ampleur nationale.

Émotions et effet multiplicateur des médias

Eh bien, lorsqu’il est question d’un jeune de 16 ans qui meurt de la Covid-19, c’est ce qui se passe.

Les médias s’invitent. Chacun se mêle de l’affaire et y va de ses commentaires. Les demandes de resserrer les règles sanitaires, les insultes envers les dissidents augmentent. Certains perdent leur commerce et leur emploi. Des individus isolés le sont davantage. Des jeunes voient leur parcours scolaire gravement perturbé.

Des personnes apeurées annulent leur rendez-vous médicaux, et ne sont pas dépistées à temps d’autres pathologies. Les gestionnaires des hôpitaux multiplient les tracasseries administratives et alourdissent le travail des infirmières. D’autres, épuisés, s’absentent de leur travail.

Bref, la société se désorganise et la production de biens et de services cruciaux en pâtit.

Au final, ce sont les gens comme moi qui seront pointés du doigt et rendus responsables de la situation, pas les journalistes qui ont utilisé le décès d’un adolescent de 16 ans pour souffler un vent de panique.

Un drame individuel se transforme en conflit national. Et tout ça pour sauver des vies ? Probablement pas.

Le rôle de la raison

Comprenez-moi bien : l’empathie est essentielle. Cependant, elle doit être guidée par la raison, sinon elle devient arbitraire et discriminatoire.

Sans la raison, une trop grande compassion entraînera une réponse impulsive, sourde aux conséquences en termes de coûts/bénéfices ; sans la raison, le sort de la personne dont la souffrance s’offre à nos yeux influera davantage nos décisions. Finalement, tous ceux qui, comme moi, chercheront à brider cette sympathie au nom d’un bien plus grand seront rangés rapidement dans la catégorie des méchants et seront insultés ou ridiculisés en public.

Voilà qui est dangereux.

La responsabilité des foules compassionnelles

Durant cette crise, l’emphase est de mise chez les experts, les médias ou les gouvernements du monde entier. Cependant, le rôle des foules empathiques à l’excès qui transforment ces drames individuels en arène nationale mérite d’être pointé du doigt.

À d’autres époques, ce sont ces foules que les démagogues haranguaient pour réveiller une réponse guerrière. Le courage du pauvre soldat qui risque sa vie a été l’étendard facile à agiter devant les pacifistes contestataires. De nos jours, les guerres ne sont plus aussi populaires.

Aujourd’hui, partir en croisade contre les interactions sociales constitue aussi une agression importante à l’encontre de la société civile. Or, ce n’est plus du courageux soldat qui risque sa vie dont il s’agit, mais de la pauvre infirmière épuisée ou du jeune de 16 ans décédé du Covid-19.

Je suis attristé de cette mort, mais je déteste l’usage qui en est fait.

L’industrie médiatique, les compagnies pharmaceutiques, les chaires de recherche et les organisations politiques vendent leur produit grâce à un public qui carbure à cette compassion belliqueuse. Ils capitalisent dessus pour prospérer.

C’est à eux de prendre une pause, de réfléchir, se remettre en question et s’améliorer, car le dommage, la colère et la peur qu’ils génèrent doivent clairement leur être attribués.

 

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