Comptes publics 2020 : et la dette bondit à 115,7 % du PIB

Bruno Le Maire 2016 by Nigel Dickinson Fondapol (CC BY-NC-ND 2.0) — Nigel Dickinson, CC-BY

Ce n’est pas le « néolibéralisme » débridé qui a plongé ces pays dans la faillite mais l’application directe des préceptes du socialisme.

Par Nathalie MP Meyer.

L’INSEE a publié le 26 mars dernier sa première évaluation des comptes publics de la France pour l’année 2020. Des chiffres qui confirment en tout point ce à quoi on pouvait s’attendre dans le cadre des restrictions d’activité imposées face à la pandémie de Covid-19 conjuguées à la politique du « quoi qu’il en coûte » déversée par le gouvernement sur un tissu économique et social à la merci de ses décisions de confinement : le PIB s’est effondré de 8,3 %, le déficit public s’est creusé à 9,2 % du PIB et la dette s’est envolée de 98,1 % à… 115,7 % du PIB.

Dans le détail, on observe que les dépenses publiques ont augmenté de 5,5 % soit une croissance de 5 % en tenant compte de l’inflation à 0,5 %. Si l’on raisonne hors charge des intérêts de la dette, laquelle a beaucoup baissé en raison de la politique de taux bas orchestrée par les banques centrales, cette hausse atteint même 6 % en euros courants soit 5,5 % valeur déflatée (mention en rouge de ma main dans le tableau ci-dessous) :

Rapportées au PIB estimé de 2020, les dépenses publiques se sont montées à 62,1 %, du jamais vu en France depuis plus de 60 ans (en fait, du jamais vu tout court) :

Face à cela, les recettes, c’est-à-dire essentiellement les impôts et les cotisations sociales, se sont logiquement effondrées, mais moins que le PIB, ce qui fait que le taux de prélèvements obligatoires est remonté à 44,7 % du PIB en 2020 contre 44,0 % l’année précédente.

D’où creusement du déficit public de la France (211,5 milliards d’euros après 74,7 milliards en 2019) et envolée record de la dette publique comme indiqué plus haut. Les règles prudentielles de l’Union européennes qui avaient cours avant la crise du Covid (déficit public limité à 3 % du PIB et dette publique limitée à 60 % du PIB) sont définitivement oubliées…

Comme d’habitude, j’ai récapitulé les valeurs évoquées ci-dessus dans mon tableau des comptes publics depuis 2007. (Attention, certaines années moins représentatives politiquement ou économiquement ont été éludées.)

Tableau des principales données de nos finances publiques1

Sources : INSEE Comptes 2020 – PIB 2020Inflation.
Mise à jour : 6 avril 2021.

Unités : habitants en millions – Dépenses publiques, prélèvements obligatoires, déficit public et dette publique en milliards d’euros courants et en % par rapport au PIB.

Note : les comptes 2020 sont provisoires ; les comptes définitifs seront publiés le 28 mai 2021. Le PIB en milliards d’euros est une estimation.

2007 2009 2012 2015 2017 2018 2019 2020
Habitants 64,0 64,7 65,7 66,4 66,8 66,9 67,0 67,4
Inflation 1,5% 0,1% 2,0% 0,0% 1,0% 1,8% 1,1% 0,5%
Croissance 2,3% -2,2% 0,0% 1,2% 2,2% 1,6% 1,5% -8,3%
PIB 1 946 1 939 2 087 2 181 2 295 2 353 2 426 2 290
Dép. publ. 991 1 068 1 151 1 249 1 292 1 314 1 349 1 423
En % PIB 50,9% 55,1% 55,2% 57,0% 56,4% 55,7% 55,6% 62,1%
Pré. oblig. 819 793 913 971 1 038 1 060 1 070 1 024
En % PIB 43,2% 42,1% 43,8% 44,5% 45,2% 45,0% 44,0% 44,7%
Déf. Publ. -50,3 -143,8 -98,2 -79,7 -68,0 -54,1 -74,7 -211,5
En % PIB -2,7% -7,5% -4,8% -3,6% -3,0% -2,3% -3,1% -9,2%
Dette pub. 1 210 1 489 1 855 2 101 2 259 2 315 2 380 2 650
En % PIB 63,8% 78,1% 90,2% 95,6% 98,4% 98,4% 98,1% 115,7%

Donc 115,7 %. Cela commence à donner le tournis.

Comment rembourser ? Par la croissance répond généralement Bruno Le Maire. Sauf que cela semble assez mal parti. Le troisième confinement est acté, la dette va continuer sur sa lancée en ce début d’année 2021 tandis que le redressement du PIB va forcément s’en trouver repoussé à plus tard. Sans compter qu’ensuite, quand le « quoi qu’il en coûte » va se tarir, on va voir arriver faillites et chômage.

Comme toujours en ces circonstances où il est urgent d’agir tout en ne faisant surtout rien, le Premier ministre Jean Castex a donc décidé en décembre dernier d’installer une commission, une de plus, pour réfléchir à « l’avenir des finances publiques ». Présidée par Jean Arthuis l’ancien ministre de l’Économie et des finances de Jacques Chirac, elle est parvenue récemment à une conclusion véritablement révolutionnaire : il faudrait parvenir à mieux maîtriser la dépense publique !

Quelle surprise ! Vraiment, Bruno Le Maire était loin de s’attendre à pareille proposition. N’était-ce pas lui, entouré à l’époque de Gérald Darmanin au budget et de Benjamin Griveaux comme secrétaire d’État à l’économie, qui écrivait en introduction du Projet de loi de finances pour 2018 :

Pour réduire la dette, nous devons réduire notre dépense publique qui est aujourd’hui la plus élevée en Europe. C’est un triste record. Si la dépense publique était la réponse à tout, nous devrions donc avoir le chômage le plus bas et le taux de croissance le plus élevé en Europe. Nous en sommes loin.

Ces déclarations très orthodoxes n’ayant en aucune façon infléchi la cavalcade dépensière de l’État français ni orienté la dette publique à la baisse, malgré la persistance de Gérald Darmanin à affirmer que nos finances publiques étaient très saines avant que le coronavirus ne vienne tout chambouler, il y a tout lieu de penser que les conclusions pas franchement nouvelles de la commission Arthuis pèseront bien peu de choses dans l’avenir de la France.

Du reste, on sait déjà qu’Emmanuel Macron compte axer sa campagne présidentielle de 2022 sur le concept de « solidarisme » dérivé en droit fil de la « nation de citoyens solidaires » qu’il évoquait cet automne avant de nous confiner pour la seconde fois dans une nouvelle couche de limitation des libertés individuelles et de « quoi qu’il en coûte ». Il ne s’agirait pas de laisser penser que le macronisme pourrait avoir le moindre rapport avec l’austérité inlassablement dénoncée par les adeptes de la modern monetary theory ou MMT.

On sait que pour ces derniers, « le déficit et la dette ne posent aucun problème ». Et pour nombre de politiciens très pressés d’accroître la sphère publique, comme Jean-Luc Mélenchon par exemple, l’idéal serait même d’annuler purement et simplement la dette publique. On se décharge du boulet et on repart de plus belle !

Car naturellement, selon ce point de vue, la simple idée de vouloir rembourser la dette est l’indice d’un néolibéralisme ivre d’austérité qui ne rêve que de « casser l’État social », comme dirait l’économiste atterré Thomas Porcher conformément aux éléments de langage favoris de Gérard Filoche et de la CGT.

Pour eux, peu importe que face à l’emprunteur compulsif qu’est l’État français, se trouvent des prêteurs en chair et en os, notamment via toutes les compagnies d’assurance qui investissent dans les titres d’État pour le compte de leurs clients qui ont placé leur épargne en assurance-vie. Et peu leur importe, donc, que le non-remboursement de la dette publique revienne très exactement à spolier l’épargnant, soit directement, soit par l’inflation.

Peu leur importe également que le niveau des dépenses publiques de la France soit déjà le plus élevé des pays du monde développé (de l’ordre de 56 % du PIB avant la crise du Covid). Thomas Porcher s’est même payé récemment le petit plaisir d’affirmer que nous sortirions de 10 ans de baisse des moyens consacrés aux retraites, à la santé ou à l’éducation :

Si on maîtrise la hausse de la dépense publique, on va la maîtriser sur quoi ? On va la maîtriser sur les retraites, sur l’éducation, sur la santé, comme cela a été fait sur les 10 dernières années.

C’est bien évidemment complètement faux. La décrépitude de notre système de santé révélé au grand jour par la pandémie est à chercher du côté de la mauvaise utilisation de moyens qui figurent néanmoins parmi les plus élevés des pays de l’OCDE (11,2 % du PIB en 2018 au troisième rang ex-aequo avec l’Allemagne). Le reste est à l’avenant ainsi que je l’expliquais récemment dans l’article « La France, cet ENFER néolibéral… Non mais vraiment ? »

Comme il est malgré tout assez difficile de prétendre sans rougir que la dépense publique française est basse ou en déclin, la nouvelle idée véhiculée actuellement par l’extrême-gauche – et Thomas Porcher – consiste à dire qu’il n’y a aucun rapport entre dette publique et dépenses publiques afin d’accréditer l’idée que le désir néolibéral de rembourser la dette n’est que le prétexte officiel d’un dessein plus sombre : la fameuse casse du service public et de l’État social.

Encore une jolie torsion de la réalité. Stricto sensu, il y a accroissement de la dette publique chaque fois que les administrations publiques se retrouvent en déficit, c’est-à-dire chaque fois que les dépenses excèdent les recettes – c’est-à-dire tout le temps depuis 1973 quand on parle de la France. Dès lors, solutions des Porcher, Mélenchon, Filoche et les autres :

Accroitre l’impôt par la taxation des riches et le retour des fameux 100 milliards d’optimisation fiscale – sachant que sans ces sommes, la France est déjà au top niveau mondial pour les prélèvements obligatoires (44 à 45 % du PIB selon les années).

Si cela ne suffit pas, annuler la dette – et recommencer à dépenser, embaucher des fonctionnaires, etc. Jusqu’à se trouver dans la situation de la Grèce en 2015 ou du Royaume-Uni en 1976 ?

Car il ne faudrait pas se tromper : ce n’est pas le « néolibéralisme » débridé qui a plongé ces pays dans la faillite mais l’application directe des préceptes du socialisme (avec ses comparses clientélisme et syndicalisme dévoyé) qui, comme le disait Margaret Thatcher, finit toujours par se trouver à court de l’argent des autres.

La troisième solution qui consisterait à réduire les dépenses publiques, dont on observe chaque année qu’elles augmentent sans faire de la France un pays de prospérité, n’entre bien évidemment pas en ligne de compte.

Vues les circonstances pandémiques, m’objecte-t-on souvent, il n’est pas anormal de voir les comptes publics se dégrader. Eh bien, oui et non.

Ce n’est pas la même chose de démarrer une année de crise telle que 2020 avec une accumulation de déficits budgétaires et une dette de presque 100 % du PIB (cas de la France) ou avec des surplus budgétaires et une dette publique de seulement 60 % (cas de l’Allemagne). La France a eu 10 ans pour se remettre de la crise de 2008 et elle n’a strictement rien fait.

Mais quel homme politique élevé dans le dogme du triple l’État-providence, stratège et nounou comme c’est le cas en France voudrait sincèrement s’atteler à la baisse des dépenses publiques ? Elles forment son indispensable terrain de jeu, ce par quoi il montre qu’il « fait quelque chose », ce par quoi il montre qu’il a une certaine idée de la France et des activités humaines, ce par quoi il impose son volontarisme, ses rêves et son sens du bien.

Alors qui aura le courage de mettre fin au constructivisme, à la gabegie et au clientélisme qui détruisent la France ? Les paris sont ouverts.

Sur le web

  1. L’INSEE révisant ses données en continu, ce tableau a été mis à jour conformément à la dernière publication et peut présenter plusieurs petites différences avec mes tableaux antérieurs.
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