John Kerry douche l’enthousiasme des Européens sur la politique climatique de Joe Biden

Public lecture by 68th Secretary of State of the United States John Kerry, Kyiv, September 15, 2017 BY US Embassy Kyiv Ukraine — US Embassy Kyiv Ukraine, CC-BY

L’administration Biden a jeté un froid sur le projet européen en la personne de John Kerry, son envoyé sur les questions climatiques.

Par Michel Negynas.

Les États-Unis sont maintenant en faveur du sauvetage du climat… si ça ne gêne pas la compétitivité de leurs entreprises. C’est-à-dire si tout le monde est soumis aux mêmes règles… Cela paraît du bon sens.

Enfin un peu de bons sens à la Commission européenne

Et justement, c’est aussi ce que dit Frans Zimmermann, commissaire européen en charge du Green Deal, dont l’objectif emblématique est de réduire les émissions de CO2 de l’Europe de 55% entre 1990 et 2030 (personne intellectuellement honnête ne peut y croire, c’est dans neuf ans) et zéro émission à 2050 (ça ne mange pas de pain, c’est pour les générations suivantes)

Mais Frans Zimmermann est néerlandais, c’est-à-dire foncièrement attaché au business. Concernant la taxe carbone aux frontières, qui devrait être mise en place en juin de cette année, il a récemment déclaré (ce qui est un net changement de discours par rapport à ses prédécesseurs) :

C’est une question de survie pour notre industrie. Car si les autres ne vont pas dans la même direction, nous devrons protéger l’Union européenne contre des distorsions de compétitivité et contre le risque de fuites de carbone.

Mince alors, personne n’y avait pensé jusqu’ici ?

Biden entre en scène, John Kerry jette un froid

Mais l’administration Biden a jeté un froid sur le projet européen en la personne de John Kerry, son envoyé sur les questions climatiques. Celui-ci a notamment déclaré, lors d’une interview au Financial Times :

Cela (la taxe) implique des implications sérieuses pour les économies et pour les relations internationales et le commerce. Je pense que c’est quelque chose plus de l’ordre du dernier recours, lorsque vous avez épuisé les possibilités d’obtenir des réductions et de rejoindre une sorte de pacte commun par lequel tout le monde supporte le fardeau.

En fait, Kerry demande que tous acceptent un objectif de zéro émission à la prochaine grand-messe de Glasgow, la COP 26 en novembre. Et il demande à l’Union européenne d’attendre jusque là pour voir s’il est opportun de déclencher sa taxe carbone.

C’est de l’humour Yankee : il sait parfaitement que c’est impossible, les pays du tiers monde sont quasiment exonérés d’efforts dans l’accord de Paris, même la Chine n’a pas d’obligation à court terme. En termes diplomatiques, c’est signifier à l’Europe que sa taxe est tuée dans l’œuf, sauf à déclencher des guerres juridiques, commerciales et politiques.

Des difficultés juridiques et politiques

On se demande vraiment si dans les institutions européennes, certains connaissent vraiment le sujet, et si même il a été un peu étudié, en termes de faisabilité, avant d’être officiellement lancé et approuvé par le Parlement.

La taxe pose évidemment des problèmes juridiques vis-à-vis des règles de l’OMC, ce qui est malvenu, à l’heure où les États-Unis souhaitent y retourner. Des taxes à l’importation basées sur les questions environnementales sont possibles, mais encore faut-il prouver qu’elles sont justifiées. On va voir que ce sera pour le moins compliqué.

Il faudrait calculer le surcoût généré par les mesures internes de l’Union européenne pour chaque activité, et le traduire en taxe à l’importation. Ou alors, taxer tout le monde au prorata du CO2 émis : les entreprises européennes seraient censées être moins taxées à terme.

Dans ce cas, il faudrait que la taxe s’applique indifféremment aux activités intérieures et extérieures, ce qui implique d’uniformiser les différentes taxes disparates en Europe, soit entre systèmes (marchés de quotas, certificats divers) soit entre pays (qu’est ce que la part carbone de la TICPE dans sa globalité, la « contribution climat », comment est-ce décliné en Suède, en Allemagne ?)

Sur le plan politique, nul doute qu’une telle mesure apparaîtra comme du protectionnisme déguisé, avec menaces de mesures de rétorsion.

Des difficultés techniques

Le calcul du contenu carbone des produits, tout le monde en parle, peu se sont essayés sérieusement à le calculer. C’est un casse-tête. Les normes de calcul font l’objet de débats sans fin à l’échelon européen et international. On peut bien sûr ériger en norme un calcul simplifié, plus ou moins bidon, à partir de données standard. C’est peut-être possible à l’intérieur d’un pays comme la France. Au niveau international, c’est autre chose.

Il y a deux problèmes.

La méthode

Différentes approches sont possibles, et aucune n’est plus légitime que l’autre. Or, elles peuvent aboutir à des résultats très différents, pénaliser les uns, avantager les autres : ce sujet au premier abord technique est en réalité stratégique et politique.

Les données 

Soit on utilise des données génériques, au risque de les voir contestées, soit on utilise les vraies données attachées au produit et au procédé pour lequel on fait le calcul : c’est rapidement un travail de romain, avec les coûts afférents. Et cela pose des problèmes de confidentialité et de secrets industriels. Comment prouver par exemple qu’un produit est fait à partir de matières vierges au lieu de matières recyclées ?

De toute façon, sauf à établir une taxe sur un petit nombre de produits simples, avec des calculs bidon, le dispositif nécessitera une usine à gaz : c’est une taxe au CO2 ajouté qu’il faut instituer tout au long des chaînes de production internes, externes ou mixtes par rapport à l’Union européenne.

Des retombées économiques parfois surprenantes

D’abord, comme toutes les mesures protectionnistes, cela peut avoir des effets négatifs généraux. Pour le consommateur, c’est évident, la taxe sera répercutée sur les prix. Et le produit de la taxe, on ne sait pas où il va aboutir.

De plus, il y aura des perdants en Europe et en France. Car les transports à longues distances comptent en général peu dans le bilan CO2, contrairement aux idées reçues. Quelques exemples :

  • Faire du sucre avec de la canne est bien moins énergivore qu’avec de la betterave… exit les betteraviers.
  • Élever des vaches en Argentine dans la pampa ne demande quasiment rien en carbone, contrairement aux élevages européens où un apport artificiel est nécessaire. Exit l’élevage européen.
  • Le lait de soja a bien moins de contenu CO2 et CH4 que le lait de vache : exit les laiteries animales…

Il est clair que beaucoup de produits agricoles profitant d’un ensoleillement plus généreux que le nôtre, auront un avantage indéniable.

Mais cela peut concerner aussi des matières premières et des produits industriels. par exemple, un pays profitant de gisements de gaz locaux énormes, permettant de se passer du charbon pour produire de l’acier, ou utilisant un énorme potentiel hydroélectrique pour son industrie… Globalement, le climat y gagnerait peut-être, mais l’industrie européenne… pas sûr. Les calculs pourraient nous réserver des surprises.

Un monde écofantasmé

Non seulement les objectifs sont irréalistes et compromis d’avance, mais les outils pour les atteindre sont eux-mêmes de l’ordre de l’incantation.

Finalement, le bon sens n’est pas vraiment de retour en Europe.

On n’est jamais si bien battu que par soi-même. (devise shadock)

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