Le monde s’éloigne à grands pas des accords de Paris

Éoliennes (Crédits : Aoedieart, licence Creative Commons)

Le 11 juin 2019, Spencer Dale Chief Economist de BP présentait le BP Statistical Review 2019 . Un rendez-vous annuel très attendu pour dégager les grandes tendances énergétiques de l’année précédente.

Par Philippe Charlez1

Alors que le monde s’était engagé fin 2015 à réduire ses émissions de GES pour satisfaite l’objectif 2°C 2100, celles-ci continuent de croître à un rythme soutenu. En 2018, elles se sont accrues de 2 %, le rythme le plus élevé depuis 7 ans.

La consommation mondiale d’énergie primaire a augmenté en 2018 de 2,9 %. Les énergies fossiles représentent toujours 85 % du mix contre seulement 7 % pour l’hydroélectricité,  4 % pour le nucléaire et 4 % pour les ENR.

Excepté le charbon dans les pays de l’OCDE, toutes les sources d’énergie se sont accrues : la production d’ENR a augmenté de 15,5 % contre 5,3 % pour le gaz, 3,1 % pour l’hydroélectricité, 2,4 % pour le nucléaire, 1,4 % pour le charbon et 1,2 % pour le pétrole.

Cette tendance haussière est principalement tirée par la forte croissance économique des pays émergents (+4,6 %) en tête. « Palme d’Or » 2018, la Chine (+6,6 % de croissance économique) a ainsi accru sa consommation d’énergie de 4,3 % avec plusieurs items à deux chiffres : +28,8 % pour les renouvelables, +18,6 % pour le nucléaire (mise en œuvre de l’EPR de Taishan) et +17,7% pour le gaz naturel.

La croissance de la consommation diffère significativement entre les pays de l’OCDE (+1,5 %) et les pays émergents (+3,9 %).

Pour les pays de l’OCDE, la progression des renouvelables (+8,6 %) s’appuie principalement sur le gaz (+4,9 %) et l’hydroélectricité (+2,1 %) tandis que la part du charbon se contracte (-3,5 %). Par contre le nucléaire progresse très peu (+0,6 %).

Pour les pays émergents toutes les sources progressent de façon spectaculaire : +24 % pour les ENR, +7,5 % pour le nucléaire, +6,5 % pour le gaz, +3 % pour le charbon et +1,9 % pour le pétrole. Mais, plus important que les croissances relatives est d’analyser comment l’augmentation de la consommation entre 2017 et 2018 s’est répartie.

Répartition de l’augmentation de consommation d’énergie 2018

En 2018, le monde a mis en œuvre 145 GW de puissance renouvelable supplémentaire (soit l’équivalent de 2,5 parcs nucléaires français) pour un coût de 332 G$. Mais, vu le faible taux de charge (18 %) ces nouveaux GW n’ont couvert que 18 % de l’accroissement (32 % dans les pays OCDE et 15 % dans les pays émergents) alors que les énergies fossiles y ont contribué à hauteur de 71 % (57 % pour les pays OCDE et 74 % pour les pays émergents).

Fait nouveau par rapport aux années précédentes, cette croissance a aussi été tirée à la hausse par les États-Unis dont les consommations de pétrole (+2 %) et surtout de gaz (+10,5 %) ont explosé. Cette « gloutonnerie » n’est évidemment pas étrangère au boom des hydrocarbures non-conventionnels qui ont couvert près de 90 % de la croissance énergétique américaine contre seulement 10 % pour les renouvelables.

L’Europe reste quant à elle le meilleur élève du monde. C’est la seule région à avoir réduit à la fois sa consommation (-2 %) et ses émissions (-2 %) mais aussi la part des énergies fossiles : pétrole (-0,4 %), gaz (-1,6 %) et charbon (-5,1 %). Malheureusement, cette contraction de 1 % du mix fossile européen reste anecdotique par rapport à la croissance de ses confrères américain, chinois et indien.

Tant en contenu qu’en évolution, le mix mondial s’éloigne donc à grand pas du chemin vertueux envisagé lors de la COP21. En 2018, les émissions de CO2 ont augmenté de 770 millions de tonnes dont plus de 90 % viennent des pays émergents.

Ces observations appellent quatre remarques :

  1. les renouvelables ne peuvent seuls satisfaire la croissance économique des investissements, qui continue de reposer sur les fossiles. Des investissements même massifs dans les renouvelables ne pourront en rien décarboner la société. La croissance verte apparaît donc comme une dangereuse utopie. Depuis 2006, près de 4000 milliards de dollars ont été investis dans les renouvelables et pourtant les émissions se sont accrues de 10 %,
  2. le nucléaire qui pourrait impacter significativement la décarbonation du mix mondial est de plus en plus marginalisé. Il n’a contribué qu’à hauteur de 4 % à la croissance de la consommation mondiale 2018 et ses investissements ne représentaient que 3 % des investissements énergétiques globaux. Dans un rapport publié le 28 mai 2019, l’IEA a sonné l’alarme en affirmant que « sans le nucléaire, les objectifs d’électricité verte étaient hors de portée».
  3. le premier levier de la transition énergétique est bien la baisse de la consommation d’énergie surtout dans les pays émergents qui possèdent une intensité énergétique deux fois supérieure à celle de l’OCDE. Et pourtant, les investissements dans ce domaine (habitat, transports industrie) restent un parent pauvre avec seulement 12 % des investissements globaux.
  4. la démographie galopante continue d’éroder un peu plus nos objectifs de durabilité. Chaque Terrien émet chaque année 4,4 tCO2. Avant d’ouvrir les yeux, les 100 millions de « petits nouveaux» augmentent donc mécaniquement nos émissions d’un demi-milliard de tonnes.
  1. Philippe Charlez est expert en questions énergétiques à l’Institut Sapiens.
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