Fukushima ? Et si on parlait du tsunami ?

Fukushima city BY GLOBAL 2000(CC BY-ND 2.0) — GLOBAL 2000, CC-BY

Il y a dix ans, au Japon, un tsunami faisait plus de 20 000 morts en quelques heures.

Par Michel Negynas.

Les media n’ont pratiquement pas parlé de ce triste anniversaire.

La catastrophe

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 7, le niveau le plus élevé de l’échelle, s’est produit au large de l’île principale du Japon. Bien que très important, le séisme a peu endommagé les infrastructures de la région, centrales électriques comprises, du fait des normes antisismiques en vigueur au Japon.

Les régions touchées, le Tōhoku et le Kantō, comptaient pour respectivement 8 et 40 % du produit intérieur brut du Japon, alors troisième économie mondiale.

Mais le séisme a engendré un tsunami dont les vagues ont atteint une hauteur estimée à plus de 30 mètres par endroits. Celles-ci ont parcouru jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres, ravageant près de 600 km de côtes et détruisant partiellement ou totalement de nombreuses villes et zones portuaires.

Le bilan est estimé à 23 500 morts. Les effets se sont prolongés bien après la catastrophe, par suite de la détresse psychologique et de la dureté des conditions de vie des 400 000 personnes déplacées. À ce jour, il y aurait encore 70 000 réfugiés, mais ce chiffre est probablement sous-estimé.

Vous n’en entendez pas parler ? Et si je vous dis Fukushima ?

En effet, de la catastrophe, nos media, dans une large majorité, ne retiennent que les conséquences du tsunami sur les réacteurs  nucléaires de Fukushima 1 (à noter qu’à Fukushima 2, le long de la cote à 12 km, il ne s’est rien passé.)

Le Monde titrait :

« Récit : Le tsunami qui a ravagé la centrale de Fukushima Daiichi le 11 mars 2011, puis entraîné l’explosion de trois réacteurs, a laissé des séquelles douloureuses. Retour sur les réactions en chaîne qui ont suivi le raz-de-marée et les dissimulations sur l’état des infrastructures. »

La Tribune a fait pire ; c’est surprenant, de la part d’un journal qui a une orientation économique, et qui devrait s’attacher à une certaine objectivité :

« Dix ans après Fukushima, le Japon rend hommage à ses victimes par Eimi Yamamitsu

IWAKI, Japon (Reuters) – Un instant de silence, des prières et des manifestations antinucléaire ont jalonné la journée du souvenir organisée jeudi, dix ans après la catastrophe de Fukushima qui a fait près de 20 000 morts et d’immenses dégâts environnementaux.

Dans l’après-midi du 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 a provoqué un immense tsunami qui a ravagé les côtes nord-est de la principale île du Japon et détruit la centrale nucléaire de Fukushima dont les réacteurs sont entrés en fusion, conduisant plus de 160000 à fuir pour échapper aux radiations.

À 14 h 46, l’heure exacte du séisme, l’empereur Naruhito et son épouse ont présidé à Tokyo une cérémonie en hommage aux morts tandis que d’autres étaient organisées partout sur l’archipel.

Dix ans après le pire désastre nucléaire enregistré dans le monde depuis celui de Tchernobyl en 1986, certains survivants n’ont toujours pas achevé leur deuil. »

Les journaux régionaux ne sont pas en reste, cf le Journal du Centre :

« Dix ans après Fukushima, les leçons françaises de la catastrophe (note de l’auteur : avec photo de décombres qui ne sont pas ceux des centrales !)

Au-delà de la tragédie humaine et environnementale, le retour d’expérience de Fukushima a permis au parc nucléaire français de se doter d’outils pour appréhender d’éventuelles catastrophes.

11 mars 2011. Il y a dix ans, le nom de Fukushima est entré dans nos mémoires. Dans le tiroir obscur des événements sur lesquels nous n’avons pas de prise mais qui, en écho à notre quotidien, nous somment de prendre conscience. Un séisme de magnitude 9 l’un des plus importants que la planète ait connu avec celui de 2004, suivi d’un tsunami qui a submergé une région du nord-est du Japon et ravagé la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Classé 7, le plus haut degré, sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES), l’accident a été d’une gravité comparable, mais pas totalement égale, à celle de Tchernobyl en 1986. »

Alors là, on n’est même plus dans l’ordre du sous-entendu, on est carrément dans le mensonge. La catastrophe, ce serait l’accident nucléaire, pas le tsunami.

Que dit l’Organisation mondiale de la santé ?

L’OMS a publié des études rassurantes dès 2013. Il n’y a pas de morts à déplorer sur le coup. Il est possible qu’à la longue, soient découvertes des maladies chez les travailleurs qui ont été les plus exposés au tout début, quelques dizaines tout au plus. Mais les populations ont été exposées à des doses minimes. Par contre, leur évacuation a eu des effets négatifs sur les personnes les plus fragiles.

Les conséquences sanitaires seront à l’évidence très faibles ; sur le long terme, les rejets en mer ne seront pas supérieurs, en définitive, à n’importe quelle centrale nucléaire.

Mais gageons que dans vingt ans, ces répercussions feront l’objet encore de débats féroces de la part des anti nukes.

Il n’est pas question ici de soutenir que l’accident est anodin. Ses conséquences économiques, entre autres, ont été considérables. Mais elles sont à replacer dans le contexte global du désastre d’origine naturelle.

Des enseignements tirés à contresens

Le constat est plutôt rassurant :

  • Ces réacteurs sont les plus anciens du Japon, et la tranche la plus ancienne devait être décommissionnée quelques mois plus tard. On peut supposer que l’entretien n’était pas à son optimum.
  • Ces réacteurs sont du type à eau bouillante, réputés moins sécurisants, avec une enceinte de confinement plus fragile, et surtout, ils étaient démunis de valves de surpression en cas de dégagement d’hydrogène : c’est ce qui a provoqué les explosions.
  • Tepco, l’opérateur, est réputé pour ne pas être au top des mesures d’entretien et de sécurité. En particulier, il semble qu’il ait négligé de faire des exercices d’entraînement à des crises sévères.
  • La gestion de l’accident dans les premiers jours a été catastrophique, la direction de Tepco, qui n’était pas sur place, donnant des ordres mal à propos. Pour sauver la situation, le directeur de la centrale a dû prendre sur lui de désobéir, chose impensable pour un Japonais.
  • Le tsunami était énorme, bien plus important que les hypothèses ayant servi à dimensionner les installations, avec une vague de 14 mètres au droit de la centrale.

La situation ne pouvait guère être pire. Or, on ne déplore aucune victime ! Évidemment, il est indispensable d’analyser tous les dysfonctionnements pour en tirer des leçons à appliquer sur toutes les centrales nucléaires en fonctionnement, ce qui a été fait, en particulier en France. Mais on aurait pu penser que le constat global aurait dû être plutôt rassurant.

Eh bien c’est l’inverse qui s’est produit. L’Allemagne a presque immédiatement décidé de précipiter l’arrêt de ses réacteurs, alors même qu’ils n’avaient jamais fait l’objet du moindre incident sérieux. Et on ne cesse de brandir le totem de Fukushima pour dénoncer les dangers du nucléaire.

La France s’est dotée d’un parc de réacteurs à eau pressurisée. Il existe 300 réacteurs de ce type dans le monde, certains vieux de plus de 40 ans. Un seul accident est à signaler, celui de Three Miles Island, aux USA, qui a conduit à la fusion du réacteur ; pas un poil de radioactivité n’a été dispersé dans l’environnement.

Tchernobyl est un cas à part, c’est davantage une catastrophe du communisme que du nucléaire, tant on y était éloigné de normes élémentaires de sécurité.

Alors pourquoi ?

Oui, pourquoi on ne retient que Fukushima, alors que c’est l’épiphénomène d’un désastre considérable ? Outre le militantisme anti nuke, il existe peut-être une explication purement phonémique. Certains mots sont souvent à l’origine d’une médiatisation par leur contenu phonétique, devenant en quelque sorte des totems : agent orange (étrange), dioxine (toxine), métaux lourds…

Ici, le shima de Fukushima, fait mouche, car il est associé à Hiro dans notre inconscient. Avec nucléaire et Japon, tout est réuni pour que la bombe explose dans nos pauvres petits cerveaux, dans la partie intuitive de nos neurones, comme dirait Daniel Kahneman. Tohoku et Kanto, ça ne dit rien.

Les activistes le savent, ils sont d’habiles utilisateurs du nudge, qui résulte directement de ces considérations.

Tsunami VS Fukushima

Le séisme principal a engendré un tsunami avec des vagues jusqu’à 15 mètres de hauteur selon les observations par Port and Airport Research Institute, et avec des pics jusqu’à 39 mètres enregistrés à Miyako.

Les régions touchées, le Tōhoku et le Kantō, comptent pour respectivement 8 et 40 % du produit intérieur brut du Japon, alors troisième économie mondiale, et les trois préfectures les plus touchées, Iwate, Miyagi et Fukushima.

La centrale est équipée de réacteurs nucléaires baptisés « réacteurs à eau bouillante » (REB). Le fluide qui traverse le cœur est de l’eau déminéralisée qui, portée à ébullition au contact des barres de combustible, se transforme en vapeur et actionne des turbo-alternateurs pour produire de l’électricité.

Fukushima I est équipée de six réacteurs, mis en service entre 1971 et 1979, dont cinq selon l’architecture Mark 1. Ils ont été construits par General Electric,Toshiba et Hitachi.

Un scandale qui éclate en 2002 révèle que durant les années 1980 et 1990, TEPCO a falsifié une trentaine de rapports d’inspection constatant des fissures ou des corrosions sur les enveloppes des réacteurs dont ceux de la centrale de Fukushima. La direction de TEPCO doit démissionner et plusieurs réacteurs sont alors fermés. En 2007, on apprend que TEPCO a en fait dissimulé 199 incidents entre 1984 et 2002.

Dans un rapport remis le 28 février 2011 à l’Agence japonaise de sûreté nucléaire, TEPCO admet avoir de nouveau falsifié plusieurs rapports d’inspection : elle n’a en réalité pas contrôlé 33 éléments des six réacteurs de Fukushima-Daiichi. Parmi ceux-ci figurent un moteur et un générateur électrique d’appoint pour le réacteur numéro 1, ainsi qu’un tableau électrique qui n’avait pas été vérifié depuis 11 ans.

Le 31 mars, le Wall Street Journal révèle que les plans de gestion d’urgence de TEPCO, bien que conformes à la législation japonaise, ne correspondent qu’à des incidents mineurs, ce qui n’a pas permis à l’opérateur de réagir efficacement durant les premiers jours de la crise. Interrogé sur cette question, un porte-parole de l’Agence japonaise de sûreté nucléaire déclare : « Nous sommes douloureusement conscients que ces plans étaient insuffisants. »

Après l’irradiation de trois sous-traitants le 24 mars, l’Agence japonaise de sûreté nucléaire notifie immédiatement à l’opérateur de revoir ses mesures de radioprotection sur le site. Malgré cela la chaîne de télévision japonaise NHK révèle le 31 mars que la dosimétrie des travailleurs sur le site n’est pas précisément suivie car TEPCO n’a plus assez de dosimètres. Cela déclenche des réactions furieuses de la part des autorités japonaises.

Le 29 décembre 2011, NHK World révèle que les générateurs de secours, tombés en panne lors de l’accident nucléaire de Fukushima, avaient déjà subi une inondation 20 ans plus tôt à la suite d’une fuite d’eau. À cette occasion, deux des générateurs de secours étaient tombés en panne. Malgré cet incident, TEPCO avait seulement fait installer des portes étanches mais n’avait cependant pas déménagé en hauteur ces générateurs.

Au 11 mai 2011, le bilan du séisme et du tsunami est de 14 981 morts et environ 9850 disparus selon la police japonaise. Au 11 juin 2011, trois mois après la catastrophe, on dénombre 23 500 morts et disparus, sans plus d’espoir de retrouver des disparus survivants. Plus de 90 000 personnes sont toujours sans domicile, réfugiées dans des centres d’accueil. Le 11 août, 5 mois après la catastrophe, le bilan était de 15 689 morts et 4744 disparus, d’après l’Asahi Shimbun.

Sur la préfecture de Fukushima, le bilan officiel et provisoire de la gestion post-accidentelle de cette catastrophe, tenu par l’Agence à la reconstruction japonaise, s’élève à 1656 morts en février 2014 (1415 morts en juin 2013, 1263 morts en août 2012), surtout liées aux évacuations et à la relative fragilité des évacués, soit plus que les 1607 morts dus au séisme et au tsunami, et plus de 150 000 déplacés, indifféremment pour le séisme, le tsunami ou pour l’accident nucléaire.

 

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