Ouïghours : le boycott de la Chine n’est pas la solution

Le vrai sujet n’est pas de restreindre les échanges mais d’agir pour qu’ils soient mieux équilibrés et mieux régulés dans le sens de la préservation des intérêts des partenaires de la Chine.

Par Pierre Robert.

Le Xinjiang, région la plus occidentale de la Chine regroupe des populations qui ne font pas partie de l’ethnie majoritaire Han. Elle est depuis des années secouée par de terribles évènements qui affectent en premier lieu le sort des 12 millions de Ouïghours qui y résident.

Une situation qui s’envenime entre autorités chinoises et Ouïghours

Il faut d’abord rappeler qu’entre 1990 et 2016 des membres de ce groupe rattachés à la mouvance islamiste ont commis un grand nombre d’attentats terroristes meurtriers. Touchant avant tout des civils, ils ont ensanglanté la région mais aussi celles du Yunnan et de Pékin. En réaction, les autorités centrales n’ont pas fait dans le détail.

Selon Amnesty international, un million de Ouïghours ont été internés dans des camps du Xinjiang (soit près de 10 % de la population) et certains ont été soumis à du travail forcé. Selon le chercheur allemand Adrian Zenz de nombreuses femmes ont également dû subir des mesures de stérilisation.

La Chine dément catégoriquement les deux dernières accusations et affirme que les camps sont des centres de formation professionnelle destinés à éloigner la population de l’extrémisme religieux et du séparatisme.

Face à ces drames, les pays occidentaux ont mis beaucoup de temps à réagir. Comment reprocher à Pékin de lutter contre des mouvements terroristes alors qu’ils sont eux-mêmes confrontés à des phénomènes du même ordre ?

Mais leur attitude a brusquement changé lorsque sous l’administration Trump les relations entre les États-Unis et l’Empire du milieu se sont fortement dégradées. Il est alors apparu de plus en plus clairement que ce qui se passait au Xinjiang allait bien au-delà de la seule répression de groupes extrémistes.

En janvier 2020 Washington et Londres ont pris position contre le traitement que la Chine inflige à cette minorité musulmane, Londres évoquant la barbarie de la Chine et Washington assimilant la répression à un génocide.

Dans la foulée, le 22 février 2021, les députés canadiens ont adopté une motion non contraignante assimilant également le traitement réservé par la Chine à sa minorité ouïghoure à un génocide, au grand dam de Pékin qui l’a qualifiée de provocation malveillante.

Deux jours plus tard, Jean-Yves Le Drian, intervenant au nom de la France devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, a dénoncé un « système de répression institutionnalisé » et « des pratiques injustifiables » à l’encontre des Ouïghours. Le même jour, un avocat parisien a déposé une plainte contre Nike pour « pratiques commerciales trompeuses et complicité de recel de travail forcé. »

La tentation des rétorsions commerciales

En Occident, nombreux sont désormais ceux qui en appellent à des mesures de rétorsion économique en s’appuyant notamment sur un rapport de l’Australian Stratégic Policy Institute (ASPI) publié en mars 2020 sous le titre « Ouïgours à vendre ».

Selon ce think tank, entre 2017 et 2019, plus de 80 000 travailleurs forcés Ouïghours auraient été transférés ailleurs en Chine dans des usines faisant partie des chaînes d’approvisionnement de grandes marques très connues dans le monde. L’ASPI met nommément en cause 83 firmes multinationales de l’électronique, du textile et de l’automobile (comme Apple, Sony, Samsung, Microsoft, Gap, Nike mais aussi BMW ou VW).

La plupart se sont engagées auprès de leurs consommateurs à mettre un terme à leurs relations avec ces fournisseurs mais ce n’est pas le cas de Nike qui continue ouvertement à travailler avec un sous-traitant où, selon l’ASPI, auraient été transférés 600 Ouïghours. Ses consommateurs ont donc été appelés en France à déposer plainte en ligne contre la marque sur une plateforme dédiée.

En outre, pour lui donner un maximum de retentissement, cette action va être relayée par une pléiade d’influenceurs très présents sur Instagram. En mobilisant la puissance des réseaux, l’objectif des promoteurs de cette opération est de pousser le ministère de la Justice à s’emparer du sujet et à en faire un enjeu politique.

Notre pays n’est bien sûr pas le seul concerné par ce type de procédures alors que la menace de boycott et de poursuites judiciaires continue à peser sur les autres firmes ciblées par le rapport d’ASPI si elles ne respectent pas leurs engagements.

Dans le contexte de tensions commerciales croissantes entre des pays hier encore partenaires ce type d’actions est donc appelé à se multiplier. Elles pourraient rencontrer un réel succès et pousser encore un peu plus à la fragmentation économique du monde.

À terme, le risque est qu’il se divise en zones économiques hostiles, ce qui mettrait fin au libre-échange conformément à ce dont rêvent tous les adversaires de la mondialisation libérale. Cette voie dont on a fait la tragique expérience dans les années 1930 est bien évidemment dangereuse ; elle n’est pas une réponse adaptée aux graves atteintes à la liberté dont la Chine se rend coupable.

Les armes de la paix

Si on peut comprendre que l’indignation monte en Occident contre la politique de répression menée par les autorités chinoises envers une partie de leur population, on peut aussi constater qu’elle ne soulève aucune objection de la part des pays musulmans et d’une majorité des pays de l’ONU.

On peut le déplorer mais face aux critiques des pays occidentaux sur son action au Xinjiang, Pékin a obtenu il y a peu à New York le soutien d’une majorité de 54 pays qui ont expressément défendu ses actions. Seuls 23 pays les ont dénoncées.

Si maintenant on se cantonne au terrain économique, il suffit de constater que les sanctions économiques en général et le boycott en particulier n’ont jamais conduit un pays incriminé à modifier ses positions. Le boycott de firmes occidentales dont on met en doute la moralité nuit aux échanges commerciaux à travers un processus où tout le monde est perdant et qui fait monter les tensions internationales, ce qui n’est jamais sans danger.

Le combat doit se poursuivre sur le terrain politique en continuant à se battre à l’ONU pour exiger une enquête internationale, en ciblant les entreprises chinoises qui fournissent le matériel de surveillance et de répression de la population et en sanctionnant autant que possible les coupables identifiés (restrictions de déplacement, confiscation de leurs avoirs à l’étranger).

Pour le reste, le vrai sujet n’est pas de restreindre les échanges mais d’agir pour qu’ils soient mieux équilibrés et mieux régulés dans le sens de la préservation des intérêts des partenaires de la Chine.

Il faudrait ici se souvenir du legs de Samuel Pisar, un grand avocat international et un homme d’exception qui avait survécu à la barbarie des camps nazis. En 1970, à un moment où les tensions Est-Ouest sont très fortes et où la possibilité d’une guerre nucléaire n’est pas une vue de l’esprit, il publie Les Armes de la Paix, livre dans lequel il soutient que l’intensification des relations économiques entre l’Union soviétique et l’Occident diminue les risques de conflit.

C’est en multipliant les échanges de biens, et par conséquent les communications entre les individus, en associant les technologies et les recherches qu’on parvient à atténuer les crispations et à préserver la paix. Sauf cas extrême et en dehors des produits considérés comme sensibles, ce n’est pas en interdisant les transactions que ce but peut être atteint.

Pour Edgar Faure, un des hommes politiques français les plus brillants de sa génération, toute autre politique conduit nécessairement à une impasse. Ce qu’il a écrit en commentant l’œuvre de Pisar doit nous faire réfléchir :

« L’histoire nous enseigne que les blocus ne réussissent jamais, et pour les peuples comme pour les êtres, le syndrome d’impasse conduit rarement à un épilogue pour bibliothèque rose » – Le Figaro du 26 février 1979

 

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