Élections en Catalogne : un cocktail politique explosif

Screenshot_2021-02-25 Espagne les indépendantistes sortent grands vainqueurs des élections régionales en Catalogne - YouTube

Les élections catalanes sont une fuite en avant désespérée dont on espère qu’elle ne sera pas tragique.

Par César Casino Capian.

Le 14 février dernier se sont tenues les élections autonomiques en Catalogne, trois ans après la tentative manquée de coup d’État des séparatistes qui avait entraîné le réveil antinationaliste symbolisé par le succès du parti libéral Ciudadanos. Sans aucun doute, l’abstention record a été la clé du scrutin et a révélé un électorat catalan lassé de sa classe politique.

Pourtant, malgré la faiblesse de leur résultat électoral, les indépendantistes se sont montrés jusqu’au-boutistes quant à la mise en œuvre de leur projet sécessioniste, au point d’entretenir un rapport de plus en plus ambigu à la violence.

Eléments de contexte pour comprendre le désastre politique catalan

En Espagne, les Communautés Autonomes bénéficient d’une institution parlementaire propre ainsi que d’un haut degré de décentralisation politique, au titre duquel elles exercent des compétences en matière d’éducation, de santé, de police, de prison, etc. Tous les quatre ans, les électeurs de chaque Communauté Autonome sont appelés aux urnes pour désigner les députés de leur parlement régional, qui désigneront à leur tour un gouvernement régional.

De 1980 à 2003, la Généralité de Catalogne a été gouvernée par Jordi Pujol, président du parti de centre-droit Convergencia y Unio. Pendant plus de vingt ans, le pujolisme a transformé le catalanisme modéré de la haute-bourgeoisie et de l’Église catalane en une idéologie nationaliste féroce et discriminante. À travers un contrôle absolu des médias (1), une politique linguistique d’exclusion de l’espagnol et un endoctrinement scolaire digne de certains régimes totalitaires, Pujol a semé les graines du sentiment indépendantiste qui traverse la Catalogne aujourd’hui.

Les gouvernements espagnols successifs de gauche comme de droite n’ont jamais rien fait pour limiter cette catéchisation des esprits, pour la simple et bonne raison que les quelques députés de Convergencia qui siégeaient au Parlement national jouaient le rôle de faiseurs de majorité en échange des délégations des compétences citées précédemment. L’exercice de ce chantage des minorités sur la majorité est encore la clé de la gouvernabilité espagnole, tout en alimentant la matrice indépendantiste séparatiste.

En 2003, une coalition de gauche, rassemblant le Parti Socialiste Catalan (PSC), Esquerra Republicana de Catalunya (ERC, gauche nationaliste populiste) et un parti écologiste, s’est formée afin de rompre l’hégémonie pujoliste sur le gouvernement catalan. Cet accord, appelé le Pacte du Tinell, prévoyait la réforme du Statut d’Autonomie Catalan pour une « nation catalane socialement avancée » (ce qui en langage séparatiste impliquait le transfert des compétences sur la justice…) et œuvrait pour l’élimination politique du Parti Populaire (PP, centre droit), puisque les trois formations s’engageaient formellement à ne plus former de coalition avec le PP, en Catalogne comme à l’échelle nationale.

Le nouveau Statut d’Autonomie de la Catalogne a été partiellement censuré par le Tribunal Constitutionnel en 2010, notamment sur des parties sensibles telles que la compétence de justice, à la suite d’un recours introduit par le PP. Cet épisode a eu pour effet de rompre l’alliance des gauches et de redonner le pouvoir à Convergencia, et a été perçu par les nationalistes comme la trahison suprême de la part des pouvoirs politiques espagnols et la parfaite excuse pour s’engager dans un processus unilatéral de sécession qui aboutit au référendum de 2017 et à une déclaration unilatérale d’indépendance. À noter que cette course fédéra une liste de partis aussi hétéroclite que la CUP (parti d’extrême gauche anticapitaliste), le parti de centre-droit nationaliste JxCat (les nouvelles sigles de Convergencia) ainsi que la gauche nationaliste et populiste d’ERC.

Aux élections autonomiques de 2017, la victoire du parti libéral Ciudadanos n’a pas permis pas de mettre un terme à la coalition des séparatistes, qui est restée ferme sur son agenda de séparation, jusqu’à la rupture de la coalition en 2020. L’enjeu des élections autonomiques de 2021 était de voir s’il était possible de fracturer ce front indépendantiste.

« L’effet Illa » : quand Sanchez sacrifie santé et économie à ses intérêts politiques

La campagne électorale de 2021 s’est tenue dans une situation sanitaire particulièrement complexe qui aurait largement suffi à justifier le report du scrutin. Dès lors, comment expliquer qu’en pleine troisième vague de la pandémie, Sanchez ait choisi son ministre de la Santé, Salvador Illa, comme candidat à la Généralité de Catalogne ?

Salvador Illa était le profil parfait pour que le Parti Socialiste Catalan (PSC) atteigne ses deux objectifs : remporter les élections, puis rompre la coalition indépendantiste en facilitant l’avènement d’un nouveau gouvernement des gauches catalanes, auquel le PSC aurait même pu participer.

Tout d’abord, sa surexposition médiatique en tant que ministre de la Santé lors de la pandémie était un atout capital pour remporter les élections. Son profil de social-démocrate catalan, au ton calme et à la voix posée, pouvait être idéal pour pacifier les débats et séduire cet électorat de gauche modérée opposée à l’indépendance qui avait voté Ciudadanos en 2017.

Mais son point fort était le potentiel de séduction qu’il pouvait exercer auprès d’une partie de l’électorat d’ERC : l’affrontement maintenu lors de la pandémie avec la figure montante du PP et de la droite espagnole, la présidente de la Communauté de Madrid Isabel Diaz Ayuso, a été vu d’un très bon œil par cette gauche catalane viscéralement opposée au PP et qui voit dans Madrid la source de tous ses tourments.

En remportant les élections puis en arrivant à rompre la coalition nationaliste, Sanchez aurait obtenu une double victoire. Tout d’abord, il aurait redonné au PSC une place importante dans la politique catalane, ce qui n’était plus arrivé depuis la coalition tripartite de 2003. Mais en fracturant l’axe indépendantiste, il aurait aussi sorti la Catalogne de sa dichotomie indépendantistes/unionistes et démontré l’efficacité du « dialogue » avec le nationalisme, une voie de résolution du conflit constamment défendue les socialistes.

Une campagne d’élections entre l’absurdité et la violence

La campagne électorale a commencé le 28 janvier dans un contexte ubuesque, puisque les meetings pouvaient se tenir alors que la restauration, les commerces et les salles de sport étaient soumis à de fortes restrictions. Pire encore : malgré les importantes limitations à la liberté de circulation entre les villes et provinces, on pouvait circuler sans aucune contrainte d’un bout à l’autre de la Catalogne pour se rendre à ces mêmes meetings.

Sur le plan des idées, la campagne n’a donné lieu à aucun autre débat autre que la discussion autour de la névrose obsessionnelle de l’indépendance à tout prix des nationalistes. La seule véritable surprise est venue du parti de droite Vox, dont la raison d’être est la recentralisation des compétences. On peut donc imaginer, dans le contexte catalan, avec quelle facilité s’est formé un cordon sanitaire à l’encontre de Vox. Les tentatives d’orientation du débat autour de thèmes tels que l’insécurité, l’immigration illégale ou l’absurde fiscalité catalane sont restées vaines.

Le respect des opinions divergentes si propre aux Catalans s’est aussi exprimé à travers les violences commises de la part de certains militants indépendantistes et « antifascistes » de la CUP, lors des meetings et actes politiques de Vox à Barcelone, Blanes, Gérone, etc. La Généralité de Catalogne n’a rien fait pour assurer le respect du jeu démocratique puisque la police autonomique a reçu l’ordre de ne pas intervenir et a accusé Vox d’être l’instigateur de ces violences par sa seule présence en Catalogne.

 

Twitter ne pouvait pas manquer à la fête et a censuré pour une semaine le compte de Vox en raison de la diffusion d’un hashtag #StopIslamisation.

Des résultats d’élections en demi-teinte pour Sanchez et les séparatistes

L’abstention record due à la peur des conditions sanitaires et à l’imbroglio dans l’organisation du scrutin (les positifs à la Covid-19 étaient autorisés à se rendre aux urnes) a conditionné les résultats des élections : elle a chuté de 25 %, passant de 80 % en 2017 à seulement 53 %. De plus, on peut supposer qu’elle a désavantagé les partis constitutionnalistes, dont l’électorat est moins mobilisé que l’électorat nationaliste.

Pourtant, les partis indépendantistes (ERC, JxCat, CUP et PdeCat) n’ont pas brillé. Certes, ils ont obtenu 51 % des voix ; grâce à un système électoral qui favorise les zones où sont majoritaires les idées nationalistes se sont transformées en une majorité absolue de 74 députés sur 135. Ils l’ont immédiatement revendiquée comme un plébiscite pour l’indépendance. On remercie Jesus Cacho, qui dans un excellent article pour Vozpopuli, nous rappelait qu’il n’en est rien et que les chiffres parlent d’eux-mêmes :

« Les trois formations indépendantistes (ERC, Junts et la CUP), qui ont obtenu en 2017 un total de 2 079 340 votes, ont chuté dimanche dernier à 1 360 696, ce qui équivaut à affirmer que le cœur du séparatisme a perdu 718 644 votes en 3 ans, c’est-à-dire 34,6 % de ses voix. Ce chiffre de 1 360 696 représente 16,6 % de la population total de la Catalogne (7 772 203 personnes selon le recensement de 2020) et 25,04 % des inscrits sur les listes électorales. […] La première conclusion est inévitable, l’indépendantisme a perdu 11 points entre 2017 et 2021, et de ce fait le vote séparatiste se retrouve aujourd’hui à des niveaux similaires à 1980. L’autre conclusion, encore plus destructrice, est qu’avec 17 % de la population et 26 % des inscrits sur les listes électorales, on n’obtiendrait pas même l’indépendance d’un escalier dans une copropriété ».

Quant à Sanchez, on peut affirmer qu’il a perdu son pari de rupture de l’axe séparatiste. Salvador Illa a obtenu 23,4% des voix, supplantant ainsi Ciudadanos comme premier parti de Catalogne. Ce n’est pas un mauvais résultat, mais c’est simplement une victoire inutile, puisque l’effet Illa n’a pas complètement eu lieu, dans la mesure où le lendemain du scrutin, ERC a déclaré qu’il ne romprait pas le front indépendantiste et a entamé des négociations avec JxCat et la CUP. L’asymétrie Barcelone-Madrid perdure : la gauche nationaliste refuse le dialogue à l’échelle autonomique, préférant un rapport de force au sein du Parlement national avec le gouvernement Sanchez, qui dépendra de ses quelques députés pour maintenir sa majorité.

La droite constitutionnaliste classique (PP et Ciudadanos) est la grande perdante du scrutin : minée par l’abstention, elle n’a réuni que 9 % des voix . Avec ses trois députés, le PP s’est même fait dépasser par Vox  et a confirmé sa position d’exclu du jeu politique catalan. La victoire a donc été obtenue par Vox, dont le discours de résistance à l’hégémonie nationaliste lui a permis d’obtenir 11 députés, plus que Ciudadanos et le PP réunis. Les prochaines sessions parlementaires s’annoncent musclées.

De nouvelles perspectives de sécession ?

Le gouvernement qui résultera de ces élections est encore incertain, même si l’on peut être sûr qu’ERC en aura la clé. Les discussions entre partis nationalistes ont débuté et il fait peu de doute qu’elles aboutiront. Compte tenu des relations exécrables et de l’absence de programme politique commun, la question de la pérennité d’une telle coalition se poserait dans toute région du monde, sauf en Catalogne.

Mais tout porte à croire que le nationalisme est conscient de sa perte de vitesse au sein de la société catalane et qu’il fait tout pour la camoufler, y compris en montrant du muscle. Ce n’est évidemment pas un hasard que la condamnation et détention pour apologie du terrorisme et injures à la Couronne de Pablo Hasél, rappeur égérie de la bourgeoisie catalane en mal de révolution populaire, ait été l’excuse parfaite pour le déclenchement d’émeutes. Depuis une semaine, les rues de Barcelone sont en feu et les commerces vandalisés par les militants indépendantistes d’Arran, l’organisation de jeunesse de la CUP.

 

Sans surprise, le gouvernement catalan a tardivement et timidement condamné les violences commises par ses alliés, mais a surtout désavoué sa police autonomique, pourtant cible de jets de pierres et de violences de tous types.

Les élections catalanes sont une fuite en avant désespérée dont on espère qu’elle ne sera pas tragique. Ce qui est évident, c’est que la Catalogne sort perdante du scrutin. Sa Barcelone olympique de 1992 est très loin : son PIB par habitant recule, les entreprises fuient la région en quête de stabilité politique, l’insécurité lasse ses habitants et ses rues sont en feu tous les soirs depuis une semaine. Son prochain gouvernement sera encore une invraisemblable course au populisme. Quant aux perspectives d’alternance, elles se résument à une droite constitutionnaliste modérée réduite à néant et à la mise en orbite de la droite la plus radicalement hostile à la décentralisation. Le cocktail explosif est servi.

 

Sources :

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