Tomasz Michalski : « Se fermer par réaction à la pandémie serait la pire chose que la France pourrait faire »

Le Professeur associé de macroéconomie à HEC Paris explique l’importance de l’intégration du pays dans les chaînes de valeur internationales et tord le cou à certaines idées fausses sur les importations et les relocalisations.

Par Guillaume Périgois.

Contrepoints : Comment rendre compte de la réalité des importations et des exportations en France aujourd’hui ?

Tomasz Michalski : Les gens ont souvent cette vision d’une entreprise qui importe des biens intermédiaires et exporte des biens finaux. Mais la réalité est quelque peu différente car les échanges sont plus complexes.

Ce qui est important dans le monde d’aujourd’hui, c’est de faire partie des chaînes de valeur mondiales. Beaucoup d’échanges commerciaux se font soit au sein des entreprises elles-mêmes, soit au sein de grandes chaînes logistiques.

Si nous prenons l’exemple de l’industrie automobile, une seule pièce automobile franchira parfois plusieurs fois les frontières, étant modifiée par différentes entreprises, avant d’être intégrée dans un véhicule qui sera ensuite exporté.

Comme la France est proche de marchés énormes comme le marché européen, toute barrière commerciale entre, par exemple, la France et la Belgique, l’Allemagne ou l’Italie, serait désastreuse.

Selon l’OCDE, 22 % des exportations françaises en 2016 sont constituées de valeur ajoutée étrangère (c’est-à-dire de biens intermédiaires importés). Ce chiffre est en constante augmentation depuis 1995, où il était déjà de 17 %. Cela montre combien les exportations et les importations sont imbriquées : de nombreux produits contiennent des milliers de pièces, dont beaucoup sont fabriquées ailleurs.

Selon Eurostat, 3,3 millions d’emplois en 2017 dépendent des exportations hors Union européenne – sans compter les exportations intra-Union européenne, qui représentent environ les deux tiers des exportations françaises chaque année.

Les chaînes de valeur mondiales représentent le phénomène le plus important des vingt dernières années, en particulier dans ce qui est aujourd’hui la zone euro, car les taux de change constituent également une sorte de barrière aux échanges.

Qu’est-ce qui explique l’intégration ou non d’un pays ou d’une région dans ces chaînes de valeur ?

Tomasz Michalski : L’intégration d’un pays dans une chaîne de valeur mondiale dépend des entreprises elles-mêmes, bien sûr, mais au niveau national, elle dépend aussi de l’éducation de la main-d’œuvre et des infrastructures.

Si vous avez ces éléments, ce qui est le cas de la France, cela signifie que vous pouvez occuper une position à forte valeur ajoutée dans la chaîne de valeur mondiale. La France est donc clairement du côté des bénéficiaires de ces évolutions récentes.

Pour les petites et moyennes entreprises qui sont dans des industries hautement spécialisées, les marchés internationaux sont le seul moyen d’obtenir des marchés suffisamment importants. Les exportations sont absolument cruciales pour leur croissance et leur développement.

Et les importations ?

Tomasz Michalski : En ce qui concerne les importations, l’ouverture au commerce fait baisser le prix des produits et élargit la variété des produits. Les gens aiment avoir le choix, en matière d’habillement et d’alimentation par exemple. S’il existait une volonté politique de relancer le textile, cela se traduirait par la fermeture des frontières à la concurrence étrangère et signifierait des prix plus élevés et une plus faible variété de vêtements.

Les résultats du sondage OpinionWay pour Contrepoints sont intéressants. Je ne m’attendais pas à ce que 37 % des Français soient favorables au libre-échange. J’imaginais plutôt que cela soit 20 %. On voit que le débat public ne semble pas refléter l’état de l’opinion et qu’il est peut-être biaisé contre le libre-échange.

Quid des perdants de la mondialisation ?

Tomasz Michalski : La désindustrialisation et les délocalisations suscitent beaucoup d’angoisse. C’est quelque chose qui se produit et qui fait du mal aux gens, à des groupes spécifiques de personnes.

Ce que l’on oublie souvent, c’est que l’ouverture du commerce international vous amène à vous concentrer sur votre avantage concurrentiel. Il est donc clair que des secteurs comme le textile disparaissent. Et les personnes peu qualifiées qui y travaillent perdent leur emploi.

Si elles ne sont pas formées, c’est une tragédie pour elles. Et nous devrions arrêter de prétendre que ce n’est pas un problème important – c’en est un. Il faut faire quelque chose pour y remédier. Ceux qui perdent énormément ne sont pas ceux qui peuvent choisir leur emploi et se former en conséquence.

Nous devons avoir une conversation franche et ouverte à ce sujet. Cela ne concerne pas les grandes villes comme Toulouse, Nantes et Bordeaux, mais des villes plus petites ou celles qui étaient très axées sur l’industrie manufacturière comme Saint- Étienne, Bethune ou Valenciennes.

Mais l’ouverture, c’est aussi des emplois peu qualifiés. Par exemple, le tourisme est une exportation. Les gens oublient souvent cela.

Et en ce qui concerne les secteurs qui prospèrent dans le commerce international ?

Tomasz Michalski : Si on étudie le commerce international français depuis 1995, on voit bien que la France est spécialisée dans certains secteurs, comme l’aéronautique, qui est à forte valeur ajoutée, ou les produits de luxe. C’est l’avantage comparatif de la France.

En ce qui concerne les investissements internationaux, une étude récente d’EY a montré pourquoi les entreprises allemandes trouvent la France attrayante : pour ses infrastructures et sa R&D – une activité à forte valeur ajoutée. C’est une chance pour beaucoup de régions et de petites entreprises.

Pour de nombreuses régions frontalières, comme celles proches de la Belgique, de l’Allemagne et de l’Italie, elles seraient en retrait et souffriraient énormément sans le commerce international.

Quel est le futur du commerce international pour la France ?

Tomasz Michalski : Pour l’avenir, ce qui est vraiment important pour la France, c’est qu’elle conserve son avantage dans certains marchés internationaux, par exemple en Afrique subsaharienne. Si la France se ferme, il y aura des concurrents chinois ou américains qui interviendront pour lui enlever ce marché.

Il est impératif de rester ouvert et de conserver les parts de marché dans ces pays. C’est là que vous allez connaître une croissance énorme au cours des cinquante prochaines années. Au Sénégal et dans d’autres pays francophones, vous avez déjà des banques françaises, des industries manufacturières, des entreprises d’infrastructure.

Se fermer par réaction à la pandémie serait la pire chose que la France pourrait faire.

La pandémie a donné un second souffle à ceux qui parlent de relocalisations. Qu’en pensez-vous ?

Tomasz Michalski : Les relocalisations sont un mirage. Les entreprises ne le feront que si elles y voient un avantage.

Mais vous pourriez assister à une certaine relocalisation lorsque l’automatisation est possible. Par exemple, lorsque les chaussures pourront être fabriquées par des robots – ce qui est assez difficile à faire aujourd’hui -, elles ne le seront pas dans des pays comme le Vietnam ou le Cambodge. Elles seront fabriquées plus près de leurs marchés finaux.

La fabrication automatisée va revenir très facilement en Europe occidentale, par exemple dans le secteur pharmaceutique.

Tomasz Michalski :Cet entretien fait partie d’une série d’articles accompagnant la publication de l’essai Économie mondiale, prospérité locale – Comment les régions françaises réussissent dans la mondialisation, publié par Librairal et gratuitement accessible.

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