Combien le coronavirus coûte-il à l’Europe ?

Worldwide economy crisis BY Jernej Furman(CC BY 2.0) — Jernej Furman, CC-BY

On peut avancer le chiffre de 750 milliards de dollars, soit environ 600 milliards d’euros, ceci dans l’hypothèse où, en temps normal, la zone euro aurait crû en moyenne au rythme de 1,9 % par an.

Par Claude Sicard.

Dans un tout récent numéro du journal La Croix, Richard Monteil s’alarme du coût pour l’Europe de l’incapacité de la Commission de Bruxelles à commander à temps les quantités voulues de vaccins pour protéger toute la population des 27 pays membres. Et le journaliste nous dit que le retard de vaccination va coûter très cher à l’Europe : il avance le chiffre de 90 milliards d’euros.

Il y a eu, incontestablement, un retard au départ, puisque la Commission s’est mise en branle seulement début juin, alors que déjà les Israéliens avaient négocié l’achat de deux millions de doses à Moderna et que les Anglais et les Américains étaient de leur côté en pleine négociation avec différents laboratoires.

Le premier accord d’achat anticipé (AAA) a été passé par la Commission le 14 août 2020 avec AstraZeneca pour 300 millions de doses, avec une option pour 100 millions de doses supplémentaires.

La procédure que Bruxelles a adoptée pour procéder à cette opération délicate d’achats groupés ne pouvait être que complexe, vu qu’il s’agissait d’une très lourde responsabilité à assumer au regard des 27 pays membres : il fallait s’assurer de la validité de ces vaccins et obtenir des laboratoires en question des prix raisonnables, en sachant que plus les dates de livraison sont rapprochées plus les prix sont élevés.

Le fait de ne pas pouvoir disposer aujourd’hui de tous les vaccins nécessaires a pour effet de devoir confiner plus ou moins sévèrement la population dans les différents pays de l’UE, ce qui a pour conséquence d’entraver le bon fonctionnement de l’économie de ces pays. Par ailleurs, cela entraîne des morts, dont le nombre pourrait se révéler relativement important, mais cette évaluation ne pourra jamais être faite.

Nous nous en tiendrons aux seuls aspects économiques de ce retard incombant à Bruxelles, les dégâts étant de deux ordres : impact négatif sur les PIB des différents pays de l’Union européenne, et affaiblissement de l’Europe face à son grand concurrent : la Chine

L’impact sur les PIB des pays

On peut procéder aux évaluations suivantes à  partir des prévisions les plus récentes fournies par le FMI sur la croissance des PIB des pays :

On parvient alors aux  estimations  suivantes, à partir de la valeur des PIB de  2019 :

Dans la période 2019 -2022, l’évolution des PIB de ces trois grands ensembles sera donc la suivante :

l'Europe

On voit que durant la période 2019 -2022, fortement marquée par la crise de la Covid-19, le PIB des États-Unis n’aura progressé que de 3,9 %, alors que celui de sa grande rivale, la Chine, se sera accru de 16,8 %. Quant à l’Europe, au mieux, elle aura retrouvé fin 2022 le PIB qui était le sien en 2019.

Le coût de la pandémie pour l’Europe

Pour avancer une estimation de ce que la pandémie aura coûté à l’Europe, compte tenu de la façon dont les pays ont géré cette crise et de la disponibilité des vaccins approvisionnés par la Commission de Bruxelles, et toujours en s’en référant aux prévisions du FMI, on peut avancer le chiffre de 750 milliards de dollars, soit environ 600 milliards d’euros, ceci dans l’hypothèse où, en temps normal, la zone euro aurait crû en moyenne au rythme de 1,9 % par an.

La pénurie de vaccins n’entre que pour moitié, probablement, dans ce calcul, en sorte que l’on pourrait estimer à 300 milliards environ le coût pour l’Europe des retards de vaccination dus au mauvais fonctionnement de la Commission  européenne.

Et ce montant est considérable : on voit que l’heure n’était pas à chicaner sur les prix des vaccins, ni à lésiner sur les aides financières à accorder aux laboratoires pour accélérer leurs recherches et les mettre en capacité de produire massivement.

L’affaiblissement de l’Europe vis-à-vis de la Chine

Dans les calculs que nous avons présentés plus haut, on voit que dans la période qui aura été celle de la pandémie, la Chine aura vu son PIB progresser de 2407 milliards de dollars alors que celui de l’Europe aura complétement stagné.

Un article récent des Échos, de Fréderic Shaeffer, titre ainsi : « Le Covid, accélérateur de la montée en puissance de la Chine ». Il aura contribué à creuser l’écart entre la Chine et ses deux grands concurrents.

La croissance de la Chine, depuis notamment son entrée en décembre 2001 dans l’OMC, est étonnante. En termes de valeur ajoutée, son industrie est beaucoup plus puissante que celle de l’Europe, ou même que celle des États-Unis. Chaque année la BIRD donne la part que l’industrie représente dans le PIB des pays, la Banque Mondiale incluant dans sa définition la construction du secteur secondaire.

On a, ainsi, les chiffres suivants (incluant la construction dans le secteur secondaire) :

l'Europe

On voit que l’Europe et les États-Unis ont des secteurs industriels sensiblement équivalents, alors que celui de la Chine est supérieur de 50 % ! Et l’on sait combien l’industrie contribue à la puissance économique et politique des pays dans le monde.

En matière de Recherche-Développement, la Chine a sensiblement aujourd’hui autant de chercheurs que les États-Unis, et elle dépose maintenant un peu plus de brevets que les Américains : 58 900 dépôts de brevets en 2019, contre 57 840 pour les États-Unis.

Et pour ce qui est de l’intelligence artificielle (IA) la Chine a prévu d’en être le leader mondial dans les prochaines années : la moitié des investissements mondiaux dans ce domaine se font entre Pékin, Shanghai et Canton. La Chine avance donc à pas de géants dans le domaine de l’IA.

La Chine est donc devenue pour les États-Unis et pour l’Europe un concurrent redoutable : elle est le premier exportateur mondial de TIC (Techniques de l’Information et de la communication) ainsi que des produits de haute technologie, et un rapport du BCG indique que les jeunes pousses chinoises n’ont besoin, en moyenne, que de quatre années pour devenir des licornes, alors qu’il en faut sept aux jeunes entreprises américaines.

De nombreux observateurs ne cessent d’avertir les dirigeants des pays occidentaux des menaces que représente pour le monde occidental cette montée en puissance fulgurante de la Chine.

L’écrivain chinois Lia Yiwu, réfugié à Berlin, a publié un ouvrage intitulé Des balles et de l’opium dans lequel il nous avertit des dangers qui nous menacent, écrivant que les Européens que nous sommes ne se rendent pas compte que l’offensive chinoise constitue une menace pour nos libertés et nos valeurs.

Et Claude Meyer, spécialiste de l’Asie à l’EHESS et conseil à l’IFRI, dans son ouvrage L’Occident face à la renaissance de la Chine nous avertit que le défi chinois, économique et géographique aujourd’hui, sera aussi, à terme, idéologique et culturel. Il écrit :

Le Président Xi Jinping a pour projet de construire un ordre mondial plus juste et raisonnablement nouveau avec des valeurs qui ne sont pas celles du monde occidental.

On a bien vu, d’ailleurs comment la Chine, avec sa manière de fonctionner est parvenue à maitriser la crise du coronavirus, alors que les Occidentaux continuent à peiner pour vaincre cette pandémie.

Il serait donc temps que les Européens prennent la mesure du danger que représente pour l’avenir de nos pays la montée en puissance de la Chine. La crise du coronavirus va-t-elle servir de révélateur de leur aveuglement ? Rien n’est moins sûr ! Il faut se défier de ce que les spécialistes nomment l’effet Einstellung : la propension naturelle à toujours résoudre les problèmes de la même manière, et plus largement, la difficulté de changer de façon de penser.

Sans doute, dans les années qui viennent, les historiens seront-ils amenés à se poser la question de savoir si la position de principe résumée par la célèbre formule « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron, était bien la bonne réponse à la crise du coronavirus.

Dans le passé, en Europe, les nations sacrifiaient des vies pour défendre leurs intérêts vitaux. Ce n’est plus la manière actuelle de penser des Européens.

Sans doute l’importance qu’ont pris les réseaux sociaux dans la formation des opinions des citoyens y est-elle pour quelque chose ? Les peuples européens, trop gâtés par leur immersion depuis de longues années dans une société d’abondance, se sont avachis : nous sommes en démocratie et l’on se souvient que Ledru Rollin avait  dit : « il faut bien que je les suive puisque je suis leur chef ! »

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