7 milliards de dollars : les procès en diffamation les plus chers de l’histoire

La justice américaine a déjà tranché à plus de 60 reprises : il n’y a eu aucune fraude significative dans le cadre de la présidentielle 2020. Mais face aux accusations du camp Trump, la phase judiciaire prend un nouveau tournant avec les procès en diffamation les plus chers de l’histoire mondiale.

Par Alexis Vintray.

Une post-présidentielle tumultueuse

L’élection présidentielle américaine a vu la victoire relativement large de Joe Biden, avec 306 grands électeurs contre 232 pour Donald Trump. Joe Biden a eu 7 millions de voix d’avance sur le président sortant. Ces résultats sont clairs, homologués par les autorités au niveau des États et au niveau fédéral. Mais ils n’ont pas empêché une partie du camp républicain de crier à la fraude électorale massive pour expliquer sa défaite.

Comme nous l’avions analysé dans différents articles sur Contrepoints, sous la plume de Philippe Lacoude ou la mienne, aucune fraude significative n’a pu être prouvée, même un tant soit peu. La justice américaine a donné tort plus d’une soixantaine de fois aux avocats de la campagne Trump et à ses partisans, confirmant l’intégrité du processus électoral.

Mais face aux accusations sans fondement du camp Trump, la phase judiciaire prend un nouveau tournant avec les procès en diffamation les plus chers de l’histoire mondiale, intentés par deux fabricants de machines de vote, Dominion et Smartmatic. Pour un total fou de 6,7 milliards de dollars à ce stade. Explications.

Les procès en diffamation les plus chers de l’histoire

Dominion et Smartmatic ont lancé des démarches en justice pour, demander respectivement des compensations de 1,3 milliard de dollars (trois procès) et 2,7 milliards de dollars (un procès). Dans les deux cas, les personnalités visées pour diffamation sont quasiment les mêmes : pour Dominion, Sidney Powell dans un premier procès, et Rudy Giuliani dans un second procès. Powell a été une avocate de la campagne Trump avant d’en être expulsée tardivement, tandis que Giuliani est l’avocat personnel de Donald Trump. Smartmatic poursuit les mêmes et y ajoute Fox News et trois de ses présentateurs vedettes (Jeanine Pirro de Fox News, Maria Bartiromo et Lou Dobbs de Fox Business). Ces derniers ont été les plus virulents dans les accusations de fraude sur ces deux chaînes.

Les personnalités visées avaient été jusqu’à arguer que les sociétés de machines de vote avaient truqué l’élection présidentielle américaine, en collaboration avec l’Iran, la Chine, le Venezuela ou encore George Soros et les antifas.

Beaucoup d’accusations farfelues mais qui ont en commun deux aspects : n’avoir aucune preuve d’une part, avoir détruit les entreprises en question d’autre part. Ce dernier point est au moins la justification avancée par les avocats (distincts) de Dominion et Smartmatic pour justifier du montant massif des dommages et intérêts réclamés.

Pour chaque procès, les sociétés arrivent à ces montants astronomiques en additionnant les revenus qu’elles estiment avoir perdus à cause des dommages causés à leur réputation par cette diffamation, cumulés avec une demande de dommages et intérêts. Des montants extraordinairement élevés, à la hauteur selon elles de la désinformation qui a entouré les lendemains de la campagne présidentielle.

Des sociétés qui semblent très sûres de leurs chances

Dominion comme Smartmatic ont recruté des ténors du barreau pour les défendre dans ces procès qui pourraient durer de deux à cinq années. Mais qui dit ténors ne dit pas absence d’ironie : la plainte de Smartmatic débute ainsi par les mots suivants :

La Terre est ronde. 2 et 2 font 4. Joe Biden & Kamala Harriss ont remporté la présidentielle américaine de 2020. L’élection n’a pas été volée, trafiquée ou manipulée. Ce sont des faits. Ils sont démontrables et irréfutables.

Le lecteur curieux pourra parcourir la plainte de Smartmatic (ci-dessous), ou celles de Dominion (disponibles publiquement en ligne).

Face aux accusations de Smartmatic et de Dominion, Fox News a réagi en déclarant « Nous sommes fiers de notre couverture de l’élection 2020 et nous allons nous défendre avec force au tribunal face à cette action sans fondement ». D’autres accusés se sont « réjouis » des procès, qui leur donnent selon eux l’opportunité de prouver leurs accusations.

À qui a profité le crime ?

Les fausses accusations de fraude électorale ont profité largement à Donald Trump, qui en a levé plusieurs centaines de millions de dollars, prétextant qu’il en avait besoin pour se défendre face à ces fraudes. De même Sidney Powell ne s’est pas privée pour collecter des dons, cherchant à lever « des millions ». Rudy Giuliani quant à lui aurait facturé 20 000 dollars par jour ses services à la campagne Trump. Ce tarif horaire est dix fois le tarif normal de Rudy Giuliani. Un différentiel tellement énorme qu’il laisse planer le doute sur ce que tarif exorbitant venait rémunérer (le risque de procès pour diffamation ?).

Quant aux médias, ils ont bénéficié d’audience record, comme sur le podcast de Rudy Giuliani.

Le cas de Fox News est plus compliqué. La chaîne aux abois face à d’autres chaînes plus radicales comme OAN ou Newsmax, aurait selon Smartmatic, utilisé ces accusations infondées de fraude pour défendre son audience face à ses rivaux (malgré une audience qui s’est quand même effrité). Selon la plainte de Smartmatic, « leur histoire était un mensonge. Toute l’histoire. Et ils le savaient. Mais elle faisait vendre. »

Quelles suites ?

Un nom manque singulièrement à l’appel parmi les personnalités visées, Donald Trump. En particulier via son compte Twitter, l’ancien président américain aux 88 millions de followers a diffusé et offert une caisse de résonance massive à ces accusations fausses. Il n’est pourtant à ce stade poursuivi par aucune des deux sociétés visées par ces accusations soupçonnées d’être diffamatoires. Pourquoi ?

Aucune des sociétés n’a écarté l’hypothèse de poursuivre l’ancien président pour diffamation, c’est donc une possibilité. La question reste ouverte, en épée de Damoclès au-dessus de la tête de l’ancien président.

Ne sont aussi pas listés à ce stade d’autres médias bien plus conservateurs que Fox News : OAN et Newsmax. Ces derniers ont été bien plus virulents que Fox mais ne sont pas encore visés par un procès. La probabilité qu’un procès soit à leur porte est néanmoins élevée, au point de nourrir une certaine panique, chez Newsmax en particulier.

Dans une interview de Mike Lindell, une des figures de proue des conspirationnistes de la fraude électorale, Newsmax a ainsi commencé à l’interrompre brutalement quand ce dernier est parti dans des accusations infondées de fraude. Avant que le journaliste lise un brief préparé d’avance pour réaffirmer que la chaîne n’avait aucune preuve de fraude, et d’abandonner le plateau dans un moment surréaliste :

Un paysage médiatique et politique remanié ?

Si la justice donne raison aux fabricants de machines de vote (probable) et leur accorde leurs demandes massives (moins probable), ces procès sont de nature à reconfigurer significativement le paysage médiatique conservateur américain, en faisant faire faillite aux plus petits acteurs. Bien sûr, il est trop tôt pour voir les premiers effets, mais entre une désaffection certaine pour Fox News, et des chaînes radicales rattrapées par les conséquences de leurs excès, il ne sera pas aisé de deviner qui va sortir gagnant parmi les médias conservateurs.

Sur l’échiquier politique, cela pourrait aussi avoir des impacts. L’insistance de Donald Trump à prétendre de manière mensongère que la fraude lui a coûté la victoire a déjà fait perdre la majorité au Sénat aux républicains, et à l’ancien président son équipe d’avocats dans le cadre de l’impeachment actuellement en cours. Les procès en cours seront peut-être aussi l’occasion pour le Parti républicain de renoncer à ses outrances actuelles sous la pression judiciaire et de revenir à ses racines de parti de la modération, bien plus proche des idées libérales qu’aujourd’hui…

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