Vaccins : pour convaincre de se laisser soigner, il ne faut pas humilier

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Opinion : face aux antivax, l’enjeu n’est pas notre santé, mais la façon dont nous sommes traités. Une réponse plus complexe que les slogans et les anathèmes.

Par Gabriel Lacoste.

Jusqu’à maintenant, l’histoire de cette pandémie a été largement écrite comme un grand effort de privation collectif en l’attente d’un vaccin miraculeux.

Ses principaux héros ont été les personnels médicaux risquant leur vie au front. Ils étaient conseillés par des scientifiques regroupés autour d’un consensus. Ils étaient dirigés par des gens courageusement capables de frustrer la population pour un bien supérieur.

Qui en étaient les vilains ? Ils étaient les anti-masques, les conspirationnistes, les covidiots ou les touristatas. Ils continuaient de faire la fête ou d’aller se faire bronzer sur une plage, dans le Sud. Lorsqu’ils s’exprimaient, sur les réseaux sociaux, ils faisaient circuler des rumeurs sans fondement : la Covid-19 est juste une grippe, elle a été inventée en laboratoire, il n’y a pas de surcharge dans les hôpitaux, le masque ne sert à rien, la Suède est un modèle à suivre, puis tout cela est planifié par Bill Gates pour réinitialiser la population mondiale.

Les journalistes se sont eux-mêmes classés parmi les héros. Ils ont lutté sans relâche contre cette désinformation en y opposant des témoignages d’experts, des études sérieuses et des faits.

Cette histoire arrive à son terme. C’est maintenant le temps du dernier chapitre, celui de la vaccination. C’est alors que moi, le philosophe inspiré par Socrate, intervient auprès de vous, journalistes et lecteurs, pour vous poser la question qui tue :

Les antivax sont-ils des personnes ?

L’un et le multiple

Si je la pose, vous l’aurez deviné, c’est parce que je soupçonne qu’ils ne le sont pas, à vos yeux. Voilà qui me préoccupe. J’ai cette vague impression que toute cette histoire que je viens de vous résumer est une fable que vous chérissez. Elle est faite d’ombres sur les murs de votre caverne. Derrière, il y a autre chose. Je dirais le reflet de notre profond manque de respect pour autrui. Ma question nous sert de miroir, le temps d’une profonde méditation.

Actuellement, l’antivax est la figure la plus actuelle de la résistance à la narration dominante. Lorsque le masque était dans l’air du temps, c’était un « anti-masque ». Maintenant que le vaccin est presque arrivé, c’est devenu un « antivax ». Dans l’inconscient collectif, cette figure évoque la peur des sorcières. Pendant une crise sociale, ces gens ne suivent pas les élites du moment, puis ils forment un culte.

Quiconque pose trop de questions aux autorités est soupçonné d’en faire partie. Durant l’inquisition, mon pamphlet se serait intitulé « les sorcières sont-elles des personnes ? »

Si vous adhérez à la narration dominante, vous serez contrariés par cette analogie. Vous la trouverez trompeuse, voire vicieuse. Un raisonnement par analogie. Je vous comprends. Pourtant, je suis étonné d’observer comment, au cours de l’histoire humaine, les classes raconteuses ont répété les mêmes schémas, en changeant les mots. Les prêtres étaient convaincus d’être plus éclairés que les druides, les oracles ou les pharisiens. Ils se trompaient.

Aujourd’hui, est-ce que c’est le même pattern qui se reproduit, tel un long virus de la pensée ? Est-il possible que les professeurs et les journalistes d’aujourd’hui soient les prêtres d’hier, incarnant l’archétype jungien de « l’ombre » ? Cette question vous fait-elle peur ? Si vous êtes comme moi, je doute que oui.

Les sages antiques, qu’ils venaient de Grèce ou d’Inde, se posaient aussi la question. Eux aussi le faisaient, habités d’une profonde inquiétude. Est-ce que le changement est une illusion, une ombre sur le mur d’une caverne ou un rêve ? Comprenez, alors, que ma question se veut philosophique. Elle transcende l’instant présent et vise l’universel. Il serait malencontreux que vous la réduisiez à un sophisme…

La notion de personne

La notion de personne a été l’objet de mon mémoire, plus précisément les illusions qui l’accompagnent. Elle a accompagné également ma pratique professionnelle. Elle m’obsède depuis des années. En quoi est-ce qu’elle consiste ?

Emmanuel Kant s’en était fait une idée pertinente. Contrairement aux choses, elle est digne de notre respect. Puisque nous en sommes une, nous avons le devoir de la traiter en nous-mêmes et chez les autres comme une fin en soi, jamais comme un simple instrument.

Elle s’étend à tous les êtres capables de raison ou, comme dirait John Locke, aptes à « se représenter lui-même comme étant la même, à différent temps et à différents lieux ».

En matière de relation d’aide, cette idée a une application concrète : la communication non-violente. Les relations toxiques ont ceci de commun qu’elles s’appuient sur une violence psychologique. Plutôt que de chercher à comprendre son « adversaire », nous avons le réflexe de l’insulter, en faire une caricature, lui prêter des intentions vicieuses, le déclarer inapte à entendre raison et donc à mettre en avant des stratégies de contrôle et d’intimidation.

En résumé, nous cessons de le traiter comme une « personne », puis le réduisons au statut d’animal dangereux, de serpent muni d’un langage.

À cet effet, le sens commun nous indique que le résultat est le contraire de nos intentions. Cette forme de communication génère une réponse tout aussi violente, qu’elle soit passive agressive ou plus évidente. Pour l’éviter, le sage prendra d’abord le temps de bien comprendre les motivations et les croyances de son adversaire en se gardant de les juger. Il stimulera une réflexion cordiale sur ses pour et ses contre. Ce n’est qu’à la fin de cette démarche qu’il lui mettra des limites, si nécessaire, dans une logique d’autodéfense.

La violence de nos communications actuelles

Avant de décréter que les antivax sont des reptiliens sophistiqués plutôt que des personnes, rappelons-nous quelques évidences concernant la manière dont la résistance aux mesures sanitaires a été traitée depuis le début de cette crise. Il y a matière à en faire un examen de conscience.

À titre d’illustration, un entrepreneur a suscité récemment la controverse au Québec en diffusant sous un ton cordial une vidéo où il utilise des chiffres sur les hospitalisations pour demander une discussion ouverte sur nos choix publics. Il y combine des remarques sur la faible dangerosité du virus pour une large portion de la population. Son message est devenu viral, mais vous ne pouvez plus la trouver sur YouTube.

Le média du gouvernement, Radio-Canada, s’est efforcé d’y répondre. Comment ? D’abord, par cette image :

L’avertissement en gros plan « Attention » sert à vous mettre dans un état de vigilance. Déjà, l’auteur risque de ne pas être traité comme une personne qui mérite d’être écoutée, mais comme une menace que vous devez combattre. D’ailleurs, l’article de Radio-Canada ne référence pas la vidéo et ne vous permet donc pas de vous en faire une idée par vous-mêmes. YouTube ne permet pas non plus de la trouver.

Ensuite, le lexique-clé de l’article est parlant. La « preuve » est mise entre guillemets. La situation est « loin d’être aussi simple », donc le contenu est déjà étiqueté de « simpliste ». La comparaison est « douteuse ». Bizarrement, la suite donne raison à l’auteur de la vidéo lorsque le ton du journaliste de l’État devient plus posé, mais il revient à la charge avec un autre langage injurieux : « ce type de comparaison est trompeuse ».

Tromper est un acte vicieux. Il y a là un procès d’intention. Le reste du texte met des nuances et explique assez professionnellement comment les chiffres sur les hospitalisations varient en ce moment, par rapport aux années précédentes.

Pour finir, notre entrepreneur n’aura pas son dialogue et la pertinence de ces obstacles administratifs au traitement de la Covid-19 ne sera jamais questionnée. Cette forme de communication est violente. La cible n’est pas prise en considération, son questionnement est balayé, étouffé, puis des étiquettes relatives au danger ou à la tromperie lui sont apposées.

Il suffit de lire ensuite les commentaires sur l’article pour saisir comment une partie du lectorat y réagit en redoublant d’insultes. Ce geste est posé par un journaliste qui occupe une position de pouvoir dans la société. Son propos peut conduire à des mesures de répressions concrètes : isolement des gens, pertes d’emploi et destructions de commerces. Voilà qui est, oui, violent.

Or, j’ai pris ce cas comme une illustration, mais quiconque me lit peut facilement trouver d’autres exemples, tellement ce fut la norme durant cette crise.

Le danger est-il une excuse ?

La croyance au cœur de cette réaction est que, en situation de danger, certaines personnes peuvent être traitées comme des serpents. Elles ne peuvent pas entendre raison, il faut donc les contrôler, que ce soit en les insultant ou en envoyant la police.

Est-ce que cette croyance est raisonnable ? Nietzsche y répond, lorsqu’il écrit

« Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

C’est précisément en situation d’urgence que la notion de personne prend de sa valeur. Dans un contexte où nous sommes tous faillibles, nous ne sommes jamais sûrs de qui est le plus grand danger. Peut-être nous-mêmes, qui sait ? Traiter l’autre comme une personne devient une affaire de prudence. C’est la sagesse de Yoda, dans la saga Star Wars.

La majorité pense qu’une science solide les informe de ce danger. Donc, ce n’est plus le temps de la discussion, mais de l’action. Pourtant, la majorité scientifique n’a que tardivement conseillé la stratégie actuelle de se priver radicalement jusqu’à un vaccin. Au début, il était question d’aplatir la courbe le temps que les hôpitaux s’organisent. Ils ne l’ont pas fait assez efficacement. Ensuite deux courants d’opinions se sont formés. L’un d’eux espérait supprimer le virus avec des mesures sévères, mais courtes, de confinements combinés à un traçage agressif des contacts en prenant comme exemple la Nouvelle-Zélande. L’autre n’y croyait pas, craignait les effets secondaires de ces mesures, puis préconisait de focaliser nos ressources sur les personnes à risque le temps de développer une immunité, naturelle ou artificielle.

Ce n’est que lorsque ni l’une, ni l’autre des stratégies n’a réussi qu’il est devenu question d’enfermer les gens chez eux en l’attente d’un vaccin. Bref, la « science » n’a pas géré toute l’affaire. Elle a improvisé.

Actuellement, le bilan de ces mesures n’est même pas commencé. Il est possible que l’histoire retienne qu’au final, les journalistes prompts à « combattre la désinformation », ont causé en réalité beaucoup de tort aux gens. Ne pas écouter respectueusement un entrepreneur qui diffuse un vidéo sur les hospitalisations pour stimuler un dialogue aura peut-être été une grave erreur.

Une science autistique

D’un point de vue épistémologique, la lecture des études en épidémiologie me donne cette vague impression d’avoir affaire à des autistes enfermés dans des laboratoires et socialement idiots. J’en prends comme exemple une étude sérieuse, publiée dans Nature en juin 2020 et qui vise à mesurer l’efficacité des mesures gouvernementales.

Je résume le raisonnement. Les chercheurs postulent que le taux de reproduction croît de façon exponentielle et constante sauf si une intervention gouvernementale la modère. Ils calculent donc le nombre de personnes qui mourraient dans le monde fictif où rien n’est fait. Ils en soustraient le nombre de ceux qui sont morts réellement, puis, paf, ils en concluent que la somme est le nombre de vies sauvées.

Cette étude mériterait d’être utilisée par les épistémologues du futur comme le modèle à ne pas suivre durant une crise hautement médiatisée. Oui, les auteurs étaient conscients des limites de leur méthode, mais ils ne faisaient pas attention à la manière dont les autorités en feraient usage.

La réalité est que les personnes ne sont pas des figures que les autorités déplacent sur un jeu d’échec. Elles réagissent aux mesures et leurs réactions peuvent être pires que le mal à prévenir. Après coup, des experts disent que leurs conseils étaient bons, mais que la population ne les a pas suivies. Ok, mais l’intelligence sociale nous permettait de le prédire dès le début.

Cette mentalité se montre également dans cette manie de harceler le public d’un tableau de bord chiffré sur le nombre d’infectés, de testés, de morts, d’hospitalisés et de vaccinés. Une pression à performer est exercée sur les décideurs. Or, tous ces chiffres ne tiennent pas compte des personnes concernées. Est-ce que les vaccinés sont ceux qui sont à risque ? Est-ce que les tests sont faits sur des individus réellement en danger ? Est-ce que le focus est perdu ? Vacciner une personne infectée, est-ce du gaspillage ou un manque de priorité ? C’est en plaçant la personne au cœur de ces chiffres que leur utilisation peut devenir intelligente.

C’est maintenant le temps de faire le lien plus directement avec les antivax. Le chercheur habitué à la « méthode scientifique » aura tendance à les percevoir comme des êtres animés d’une méthodologie ridicule. Ils réduisent leur réalité à ce qu’ils maîtrisent.

La vraie logique d’un antivax

Le raisonnement d’un antivax n’est pas scientifique, mais sociale et éthique. Il mérite plutôt d’être rangé dans la catégorie « résister à l’imposition d’un style vestimentaire ». Il y en a pour dire que « c’est juste un vêtement ». Non, c’est une question de dignité. Si quelqu’un nous force, par exemple, à porter le logo d’une cause que nous désapprouvons, notre résistance ne résulte pas d’une expérience en laboratoire sur les effets dommageables de ce logo. Nous résistons parce que nous sommes humiliés. L’enjeu n’est pas notre santé, mais la façon dont nous sommes traités.

Si nous nous représentons la société qui nous entoure comme étant dominée par des lobbies puissants menaçant nos libertés, nous ne sommes pas fous. Nous pouvons être maladroits dans notre manière de défendre cette vision en public, surtout devant des « experts » qui possèdent davantage de moyens que nous, mais nous avons un point qui mérite d’être pris en considération.

Si, finalement, vous pensez nous contraindre à prendre le vaccin, sous peine d’être banni des lieux publics, vous nous humiliez. Si, au contraire, vous aviez choisi de nous en présenter la démarche dans un contexte où notre opposition à l’urgence sanitaire avait été traitée avec respect, nous l’aurions probablement accepté volontairement.

À ce titre, je suggère aux chercheurs en devenir de construire un indice de non-violence dans les communications publiques, puis d’observer les corrélations avec le respect des mesures sanitaires. Le résultat, je pense, nous surprendra.

Personnellement, je ne suis pas un antivax. Le vaccin m’apparaît être une façon utile de protéger les plus vulnérables. Je le leur conseille donc de surmonter leur sentiment d’humiliation.

Cependant, moi qui ne fais pas partie des individus à risque, j’estime que me laisser attraper le virus, ne pas fréquenter des sujets à risque pendant ce temps-là, porter une visière, un masque, des gants et une jaquette au travail, puis m’isoler après le premier test positif (en résumé, les recommandations de Jay Bhattacharya, de Sunetra Gupta et de Michael Kulldorff) aurait été plus efficace que de m’embarquer dans toute cette aventure de frustrations et d’incertitudes. J’aurais également mieux protégé les autres, les malades mais aussi les entrepreneurs et les jeunes qui ont besoin d’une année scolaire.

Cependant, si vous ne pensez pas comme moi et avez franchement peur du vaccin, pour des raisons sérieuses ou pas, je vous comprends. Vous êtes humiliés. C’est en vous traitant de cette manière que je peux prétendre vous traiter comme des personnes.

Et si vous êtes une personne à risque et refusez de vous faire vacciner ? C’est votre choix. Vous en mourrez ? Ce sera également votre choix. Je ne le prendrai pas à votre place. Cependant, vous respecter demeure à mon avis la meilleure manière de vous convaincre autrement.

Le rôle de la philosophie

Lorsque j’étudiais en philosophie, nous nous opposions aux positivistes qui préconisaient de laisser tomber notre discipline, puis de se consacrer à la science. La majorité des étudiants en étaient révoltés. Pourtant, ironiquement, ceux que je connais aujourd’hui sont les pires positivistes de la pandémie. Ils ont accompli la prophétie de Nietzsche, cité précédemment et sont passés du côté obscur.

Dans ce texte, j’ai abondamment fait usage de mon savoir philosophique. Si j’avais à nommer mon opposant principal, ce n’est pas l’État, ni la médecine, ni l’épidémiologie. C’est le positivisme, qui est une philosophie. Il est temps que la philosophie reprenne le leadership de la pensée humaine.

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