Reprise : pourquoi je suis cyniquement optimiste

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Je suis économiste et historien, c’est-à-dire cynique et sans cœur. Et avec cette casquette, je suis plutôt optimiste.

Par Yves Montenay.

Les médias économiques débordent du désespoir, des protestations et des colères des chefs d’entreprise au bord de la ruine à cause du confinement.

Je les comprends d’autant plus que j’ai moi-même été dans leur situation dans des PME que j’ai dirigées ou que j’ai eu à analyser pour une éventuelle reprise de certains de leurs actifs.

Et leur désespoir est d’autant plus aigu qu’il s’agit d’entreprises personnelles, bâties pendant des années à force d’un travail illimité, sept jours sur sept et souvent avec leurs biens personnels en garantie. Et même parfois ceux des parents : j’ai connu le suicide d’un fils qui les avait mis à la rue par sa faillite.

Mais dans ce qui suit, je suis économiste et historien, c’est-à-dire cynique et sans cœur. Et avec cette casquette, je suis plutôt optimiste.

En effet, contrairement à d’autres circonstances, les infrastructures publiques et privées (bâtiment, matériel etc.) n’ont pas été détruites, et les personnes actives n’ont pas été tuées.

Les leçons de l’histoire : Allemagne, Japon…

Souvenez-vous de l’Allemagne de 1945 aux infrastructures ravagées, aux millions de soldats morts ou disparus et aux femmes systématiquement violées par les Russes et souvent par les autres armées. Quelques années plus tard, l’Allemagne était debout.

La situation a été analogue au Japon, et en Corée du Sud après l’invasion par le nord qui avait tout détruit, avant la contre-offensive américaine suivie d’une guerre féroce avec de nombreux morts. Dans ces cas là aussi, le redressement a été rapide.

En France, aujourd’hui, la situation est infiniment « moins pire ». Pas de destruction matérielle, et la grande majorité des morts ont été des retraités (92 % de 65 ans et plus1).

Fin 2020, le nombre de morts au-delà des 600 000 décès annuels courants devrait être d’environ 30 000, avec 40 à 50 000 par le virus, mais avec un « double emploi » d’environ 10 à 15 000 qui seraient morts d’autre chose. (cf article de Libération : Surmortalité liée au Covid : « La France a évité le pire »)

La situation initiale en fin de confinement sera donc infiniment meilleure que celle de l’Allemagne, du Japon et de la Corée du Sud à la sortie de leurs guerres, d’où mon optimisme.

D’autant que nos gouvernants ont lancé d’importants soutiens aux particuliers et aux entreprises.

Regardons ces exemples de plus près.

Une remise à niveau suppose de travailler bien plus

À l’époque, les témoins ont été frappés par l’acharnement au travail dans ces trois pays.

En Corée il était relativement fréquent de mourir d’épuisement pour avoir travaillé un nombre effarant d’heures chaque semaine. Cela nous ramène à l’économie réelle : théoriquement une remise à niveau devrait comprendre un grand nombre d’heures supplémentaires gratuites pour rattraper ce qui est rattrapable dans la production perdue. Mais nous sommes en France…

En Allemagne cette incitation au travail a encore été accentuée par une réforme monétaire drastique annulant quasiment toutes les économies de la population : même celles des « profiteurs » de la guerre, qui ont dû immédiatement travailler.

En France, nous avons choisi une politique inverse, certes généreuse, mais qui n’a pas poussé au travail supplémentaire : pas de réforme monétaire en 1945 et aujourd’hui le « chômage partiel » quasi automatique ou un salaire assuré pour certaines catégories de personnel notamment dans la fonction publique.

Cela a considérablement dédramatisé la situation, au détriment de la perception de la nécessité de « se retrousser les manches »… ce que disait la CGT en 1945, alors que les communistes participaient au gouvernement, et qu’elle semble avoir oublié depuis.

Voyons donc si la reprise peut être accélérée par les mesures gouvernementales qui touchent à la fois l’offre et la demande.

Les mesures gouvernementales vont-elles accélérer la reprise ?

Une action ambivalente sur l’offre, qui reste à concrétiser

L’offre est financièrement soutenue… ou du moins devrait l’être si tout ce qui est envisagé aujourd’hui est effectivement décidé au niveau gouvernemental, notamment la baisse des fameux « impôts de production » qui expliqueraient notre surcoût par rapport à l’Allemagne.

Et, pour les crédits, si le système bancaire transmet bien, et pas trop lentement, les dotations de l’État pour les prêts aux entreprises.

Cette action est ambivalente en ce qu’elle est relativement aveugle et a tendance à parer au plus pressé.

Or le plus pressé, ce sont des entreprises qui étaient déjà malades avant la crise, ou dont l’avenir est menacé après (SNCF, Air France et bien d’autres), ce qui signifie que l’argent sera en grande partie gaspillé.

En effet on ne sort des crises que lorsqu’a joué la fameuse « destruction créatrice ».

Un soutien de la demande apprécié, mais anesthésiant

Les mesures gouvernementales comprennent principalement le financement du « chômage partiel » (souvent total) qui consiste à compenser largement les pertes de salaire. On a ainsi un soutien de la demande, et on évite également de violentes réactions sociales.

Mais je ne suis pas certain que le problème ait été bien pris, et en tout cas il a été mal expliqué. Je pense à la formule du président de la république « L’économie finance la santé » pour justifier que notre deuxième confinement ne soit que partiel.

En effet l’aspect « finance » n’est qu’un moyen faisant gagner un peu temps, car le problème n’est pas financier mais physique : la santé a besoin de matériel et de consommables qu’il faut certes financer mais d’abord produire.

Et la santé a besoin également de personnel non seulement pour elle, mais aussi loin en amont sans lequel tout ce financement ne sert à rien.

Un travailleur inactif touchera certes de l’argent, mais ne produira pas ce qui est indispensable ailleurs.

De la difficulté de gouverner

La tâche du gouvernement est extrêmement délicate : d’un côté l’économie souffre, mais de l’autre, le confinement a montré son efficacité lors de la première vague, et le couvre-feu suivi du confinement partiel sont en train de montrer la leur pour cette deuxième vague.

La comparaison avec les autres pays européens montre que nous sommes relativement efficaces, contrairement à ce qui se répète souvent : les deux pays considérés comme des modèles, l’Allemagne et la Suède, se rapprochent de notre situation et les autres pays comparables sont dans un état souvent pire.

Une étude américaine parue dans Nature le 10 novembre 2020 vient d’ailleurs de confirmer que la très grande majorité des contaminations a commencé dans les restaurants et autres lieux de réunion.

Et c’est là que nous retrouvons mon cynisme : ces métiers, largement constitués de PME construites à la sueur du front de leurs patrons, sont probablement ceux qui devraient ouvrir les derniers.

Ils défendent leur cause en disant que leur faillite entraînera en cascade celle de leurs fournisseurs et donc une large part de l’économie. Or c’est très discutable.

La crainte des faillites en cascade n’est en général pas justifiée

En effet, si nous prenons le cas des restaurants, le consommateur final va continuer à se nourrir. Certes pas de la même façon : il utilisera  le « cliquez-emportez » (tellement mieux que le « click and collect » des massacreurs de langue française), il cuisinera, achètera des plats tout préparés dans les grandes surfaces… Bref, si les fournisseurs font preuve de souplesse, ils continueront à nourrir la population.

Au fil de la presse économique, j’ai relevé 1000 exemples de fournisseurs ayant changé de clients quitte à s’organiser autrement.

Comme disent les Américains, dont la foi en l’avenir n’est plus à démontrer : « Quand Dieu ferme une porte, il en ouvre une autre ». Ce qui reste vrai hors contexte religieux : si certains marchés sont en crise, d’autres opportunités apparaissent.

Et les amateurs de poissons remarquent qu’on leur offre maintenant au marché des poissons que l’on ne voyait pas auparavant parce qu’ils étaient achetés par les restaurants.

Par ailleurs, se nourrir ainsi coûtera moins cher que d’aller au restaurant. La différence devrait aller quelque part. Soit dans l’achat d’autres biens, donc l’adaptation d’autres fournisseurs, soit à l’épargne.

Et cette épargne, c’est le rôle des banques de la placer. Le font-elles ? Je n’ai pas de témoignage direct, mais tellement d’acteurs ont besoin d’argent que je n’arrive pas à imaginer qu’elles fassent mal leur métier…

Bref, dans une économie fluide, ces autres dépenses ou cette épargne devraient donner du travail à ceux qui ont perdu le leur dans un restaurant.

Le poids du commerce extérieur

Jusqu’à présent, j’ai raisonné en vase clos. Or nous sommes une économie ouverte sur l’extérieur et nos principaux fournisseurs et clients, c’est-à-dire nos voisins, ont été touchés comme nous et à peu près aux mêmes dates. Mon raisonnement optimiste ne sera donc bon que s’ils se déconfinent en même temps que nous.

Si on passe maintenant aux pays plus lointains, le redémarrage de la Chine va nous aider (un peu) et surtout aider nos clients comme l’Allemagne.

Par ailleurs, le maintien du prix du pétrole à un niveau relativement bas, 40 dollars le baril contre 60 à 100 les années précédentes, est un soutien dont on parle peu.

Nous avons aussi à faire face à des obstacles intellectuels

Les complotistes et plus généralement ceux qui « se posent en s’opposant » profitent du mécontentement légitime de ceux qui sont victimes des mesures sanitaires. Mais ils profitent aussi et peut-être surtout de ce que la pandémie leur paraît être une preuve de la nocivité du capitalisme, décrit comme étant l’essence de nos sociétés, alors qu’il n’en est qu’une partie du cadre juridique… et qu’il fonctionne beaucoup mieux que les autres systèmes.

Je connais beaucoup de ces beaux esprits qui sont profondément vexés qu’un « capitaliste » ait un niveau de vie très supérieur à celui que leur grande intelligence mériterait. Résultat : quand on parle des « entreprises », nombreux sont ceux qui entendent « capitalistes à combattre ». C’est l’un de nos gros handicaps !

Ce serait donc pour ces casseurs infiniment plus dangereux que les briseurs de vitrines, l’occasion d’augmenter les impôts et plus généralement d’entraver une reprise qui pourrait leur donner tort.

Or la reprise viendra par le travail, et le travail par les entreprises.

Commençons par les laisser tranquilles. Les leçons de l’histoire sont cruelles sur ce sujet.

Finalement les points positifs l’emportent largement

Si le gâchis d’argent va peser lourd en sauvant ce qui ne devrait pas être sauvé et en freinant le passage de la main-d’œuvre « libérée » vers les nouveaux métiers, le mécanisme habituel des reprises devrait à mon avis l’emporter, d’autant qu’encore une fois, le potentiel matériel et surtout humain est toujours en place.

Les très nombreuses innovations et adaptations de ces derniers mois vont dans ce sens. Et en particulier le progrès brutal de la numérisation des entreprises, y compris chez les plus modestes qui étaient restés à l’écart jusqu’à présent.

Les restaurants de mon quartier qui se sont mis au « cliquez-emportez » en témoignent, qui ont en quelques jours créé des sites internet, trouvé de nouveaux conditionnements et adapté leurs menus. On peut rêver à des conventions d’ouverture encore sanitairement plus sévères, puisqu’il est prouvé, qu’en Californie du moins, ils ont été un des principaux vecteurs.

J’aurai quand même un mot aimable pour ces sympathiques victimes : je parie qu’ils refleuriront bientôt, mais pas forcément avec les mêmes propriétaires.

Quant au télétravail, y compris dans l’Éducation nationale, on verra ses avantages et inconvénients se décanter, et je pense qu’il demeurera dans les nombreux cas où il apporte de grands progrès.

Enfin espérons que la constatation dramatique de la paralysie sanitaire par certaines procédures bureaucratiques nous poussera à de profondes réformes, et pas seulement à l’hôpital.

En résumé, il faut s’attacher au réel plus qu’au financier, et d’abord au travail productif.

Je parie que les États-Unis vont redémarrer vigoureusement pour le plus grand bénéfice de tous du fait de leur tradition entrepreneuriale.

Sur le web

  1. Source : Santé Publique France, bilan au 19 novembre 2020 page 35 : « L’âge médian au décès était de 84 ans et 91,9 % avaient 65 ans et plus ».
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