Black Friday : Bruno Le Maire en guerre contre le numérique

Bruno Le Maire 2016 by Nigel Dickinson Fondapol (CC BY-NC-ND 2.0) — Nigel Dickinson, CC-BY

Tout semble réglé comme du papier à musique pour faire de Noël une sorte de retraite monacale à connotation antilibérale et anticapitaliste, à un moment où l’économie s’engage dans la pire récession de l’après-guerre.

Par Frédéric Mas.

Ce mercredi, Bruno Le Maire s’est prononcé pour le report du Black Friday, une opération commerciale annuelle qui devrait se tenir le 27 novembre dans toute la France. Le Premier ministre souhaite ainsi donner satisfaction aux petits commerces fermés avec le reconfinement, qui voient d’un très mauvais œil une campagne qu’ils perçoivent comme essentiellement profitable au e-commerce en général et à Amazon en particulier.

Bruno Le Maire en a appelé à la responsabilité des grandes surfaces et des principaux acteurs en ligne du Black Friday, estimant devant le sénat que « cette opération (…) n'[avait] pas de sens dans les circonstances actuelles ».

Le président de l’association UFC-Que Choisir, Alain Bazot, réclame lui aussi que l’État s’en mêle : « Pourquoi Bruno Le Maire ne se précipite-t-il pas pour intégrer un cadre sécurisant pour les consommateurs, et pour arrêter toutes ces promotions complètement bidon ? » a-t-il déclaré sur FranceInfo.

L’association de consommateurs emboîte le pas des pétitionnaires de Noël sans Amazon, cette initiative qui regroupe militants de gauche, écologistes, fédération de commerçants tous vent debout contre l’entreprise de e-commerce accusée de prédation et de destruction des emplois nationaux.

Black Friday, bouc émissaire des écolos et des commerçants

Le Black Friday est critiqué depuis des années, accusé tour à tour, en particulier par les écologistes, d’encourager la « surconsommation » et par les petits commerces de bénéficier essentiellement aux grandes enseignes et surtout aux acteurs de l’économie numérique. Selon Ouest-France, le Black Friday « a généré 6 milliards d’euros de ventes l’an passé, dont 1 milliard sur Internet. 62 % des Français en ont profité pour faire des bonnes affaires, dont les deux tiers pour leurs achats de Noël. »

Mais Bruno Le Maire a-t-il vraiment le pouvoir de décaler cette foire commerciale tant décriée ? Comme il le reconnaissait lui-même sur BFM-TV le 9 novembre dernier, il s’agit d’une opération promotionnelle privée, qu’il ne peut donc pas interdire.

Et c’est cette limitation des pouvoirs de l’État qu’une partie des commerces nationaux souhaiterait faire sauter pour être protégée d’une concurrence accusée de tous les maux, y compris celui de répondre aux attentes d’un consommateur qui s’y retrouve chaque année si on en croit la boulimie d’achats qui précède Noël.

Les associations de commerçants hostiles au Black Friday préfèrent déclarer la guerre au e-commerce plutôt que d’interroger la politique sanitaire d’un État qui est en train de les étouffer, au plus grand bénéfice des géants du numérique.

Le reconfinement français, l’un des plus stricts d’Europe, a abouti à la fermeture des commerces désignés par l’État comme non essentiels. Après avoir dû s’adapter à un protocole sanitaire particulièrement contraignant, voilà maintenant les commerçants obligés de fermer ou d’adapter leurs services au fameux « click and collect » pour tenter de survivre.

La fermeture brutale des boutiques favorise mécaniquement le commerce en ligne, qui n’a pas besoin de locaux physiques pour présenter ses marchandises. Le gouvernement a certes promis de travailler sur un protocole sanitaire permettant aux commerces de rouvrir leurs portes le plus rapidement possible, mais l’incertitude règne.

Des sanctions contre les concurrents

Plutôt que de réclamer le retour à la liberté de commerce, les anti-Black Friday réclament des sanctions contre leurs concurrents épargnés. Les distorsions dans la concurrence provoquées par la politique sanitaire du gouvernement sont une opportunité pour certains groupes d’intérêt commerciaux hostiles à l’économie numérique.

C’est l’occasion de demander davantage de protection politique contre la concurrence qui les obligerait à s’adapter. Passer par la case politique est un moyen répandu dans les économies de type corporatiste1 pour s’assurer des revenus au détriment d’un consommateur captif des clientèles du « capitalisme de connivence ».

L’État intervient pour éliminer une concurrence gênante, flèche les consommateurs vers les entreprises protégées qui peuvent vendre leurs produits au tarif souhaité uniquement par le producteur, le tout au plus grand bénéfice des cartels.

La pression des commerçants afin qu’intervienne l’État pour défendre leurs intérêts en éliminant froidement la concurrence se fait sous couvert d’une éthique particulièrement rigoriste. Bruno Le Maire en appelle à la responsabilité, les commerçants décrivent Amazon comme le grand Satan et les écolos appellent à la restriction en matière de consommation.

Tout semble réglé comme du papier à musique pour faire de Noël une sorte de retraite monacale à connotation antilibérale et anticapitaliste, à un moment où l’économie s’engage dans la pire récession de l’après-guerre, le tout sous la pression des groupes d’intérêt clientélistes qui ont l’oreille du gouvernement.

C’est pourtant de la prospérité qu’on sortira de la crise, et le ministre de l’Économie devrait en prendre le plus rapidement possible conscience pour éviter la catastrophe.

 

  1. Sur la différence entre économie corporatiste -si typiquement française- et économie capitaliste, on pourra se reporter à Edmund Phelps, La prospérité de masse, Odile Jacob, 2017.
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