StopCovid rejoint la longue liste des échecs numériques de l’État

La France a voulu s’affranchir des géants numériques américains et défendre sa « souveraineté numérique », elle n’a réussi qu’à montrer que les Français se méfiaient encore plus de leur propre gouvernement que des Gafam !

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StopCovid rejoint la longue liste des échecs numériques de l’État

Publié le 13 novembre 2020
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Par Philbert Carbon.
Un article de l’Iref-Europe

La nouvelle application TousAntiCovid remplace désormais StopCovid qui n’a été téléchargée que par 2,6 millions d’habitants. Ce n’est pas le premier projet numérique de l’État qui connaît un échec retentissant.

Le président Macron a reconnu lui-même lors de son allocution du 14 octobre que « Ça n’a pas marché ». StopCovid, lancée en juin 2020, n’a en effet été téléchargée que 2,6 millions de fois. Moins de 4 % de la population s’est donc équipée de cette application censée limiter la diffusion du coronavirus. L’application similaire britannique a été téléchargée 19 millions de fois ; et l’allemande, 20 millions.

Il faut dire que l’exemple n’est pas venu d’en haut. Le Premier ministre Jean Castex a avoué ne pas l’avoir téléchargée alors qu’il multiplie les rencontres, parfois inutiles. On se rappelle qu’il a été déclaré « cas contact » après avoir passé plusieurs heures dans la voiture de Christian Prudhomme, directeur du Tour de France testé positif à la Covid-19, lors de la huitième étape de la dernière édition de la Grande Boucle en septembre.

Un déplacement en Haute-Savoie dont Jean Castex aurait clairement pu se dispenser car, nous semble-t-il, non essentiel au gouvernement du pays.

Alors, évidemment, quand Jean Castex fait la leçon à nos compatriotes en déclarant que « les Français ont considéré un peu trop vite que ce virus avait disparu » et que « la réalité de la deuxième vague est là. Il ne peut plus y avoir de relâchement », on comprend que ceux-ci puissent le prendre très mal.

Cela étant dit, le Premier ministre a affirmé qu’il téléchargera cette fois la nouvelle application TousAntiCovid qui remplace StopCovid depuis le 22 octobre. Cette seconde version connaîtra-t-elle le sort de la première ?

Il semble que non car, deux semaines après son lancement, TousAntiCovid a déjà fait l’objet de 7 millions de téléchargements. C’est un progrès indéniable, mais l’objectif du secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, d’atteindre rapidement les 15 à 20 millions de téléchargements, sera-t-il atteint ? Patientons encore quelques semaines avant de le savoir.

En attendant, il n’est pas inutile de se pencher sur le flop de StopCovid. Pourquoi l’appli n’a-t-elle pas eu le succès attendu ?

Pourquoi le flop de StopCovid ?

Certains ont avancé l’idée que la période de lancement de l’application, en juin 2020 alors que chacun reprenait petit à petit ses habitudes et pensait que l’épidémie était derrière lui, était particulièrement mal choisie.

Cet argument paraît peu recevable puisque l’application allemande a été lancée à la même période et a réussi à convaincre près du quart de la population. On dira alors que c’est la culture qui a fait la différence : la légendaire discipline allemande d’un côté et la non moins légendaire indiscipline française de l’autre.

Peut-être. Mais le gouvernement n’a-t-il pas encouragé cette indiscipline ? L’application StopCovid a, en effet, été critiquée dès son apparition sur le sujet sensible de la conservation des données collectées. Car elle reposait sur un protocole « maison » – ROBERT, développé par l’Inria– qui stocke toutes les données collectées sur un serveur central.

Un cryptographe réputé, Gaëtan Leurent, a dévoilé, après avoir effectué des tests, que l’application fait remonter au serveur l’ensemble des contacts croisés pendant les 14 derniers jours, et non les seuls contacts avec un risque de transmission du virus.

Dès lors, il a été facile d’affirmer, pour les détracteurs de l’application, que le gouvernement collectait davantage de données que nécessaire et qu’il ne respectait pas le règlement général sur la protection des données (RGPD).

Suspicieux, réticents à donner des informations à une administration qui en détient déjà beaucoup (trop ?) sur eux, les Français n’ont pas téléchargé StopCovid.

Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission européenne, chargée du numérique, a critiqué le choix français, lors d’une audition au Sénat, car il « mettait la France dans une situation spécifique » en comparaison des autres pays européens.

En effet, ceux-ci ont opté pour une architecture décentralisée proposée par Google et Apple avec comme objectif de respecter à la lettre les exigences du RGPD. Ainsi les données des utilisateurs de l’application restent sur leur smartphone, contrairement au système français. La méfiance envers ces applis est donc moindre chez nos voisins.

Surtout, la Commission européenne a conclu un accord l’été dernier avec des prestataires informatiques afin de développer une plateforme passerelle pour l’échange transfrontalier des alertes.

Cette plateforme permet aux applications qui utilisent la même technologie de se parler, se comprendre et de mettre en commun les données de contact en cas de contamination. Les choix technologiques français empêchent StopCovid de dialoguer avec les autres applications européennes.

La France a voulu s’affranchir des géants numériques américains et défendre sa « souveraineté numérique », elle n’a réussi qu’à montrer que les Français se méfiaient encore plus de leur propre gouvernement que des Gafam !

Si StopCovid a été développée gratuitement, grâce à l’Inria et au soutien de plusieurs entreprises privées, son exploitation coûtait tout de même au moins 100 000 euros par mois. Cédric O a indiqué que le plafond mensuel de dépenses serait relevé pour TousAntiCovid à 200 000 euros.

La nouvelle appli va donc coûter plus cher à exploiter. Elle n’est pourtant qu’un nouvel habillage de StopCovid, la technologie utilisée étant la même. L’appli française restera de ce fait isolée en Europe.

StopCovid – et peut-être bientôt TousAntiCovid ? – rejoint donc la liste des échecs numériques de l’État. Ceux-ci ont été nombreux au cours des dernières années comme nous le rappelle un rapport de la Cour des comptes de juillet 2020 centré sur les grands projets.

Louvois, ONP et Cassiopée, trois grands projets numériques ratés

Trois grands projets, engagés au début des années 2000, se sont soldés, écrit la Cour, « par des échecs retentissants, ou des quasi-échecs » qui ont focalisé « l’attention du public sur les insuffisances de l’administration dans la conduite de ses projets informatiques ».

On pense, bien évidemment, à Louvois, engagé en 2001 pour unifier et automatiser la gestion des soldes des militaires au travers d’un seul logiciel. Il n’a été déployé que dix ans plus tard et seulement pour l’armée de terre, la marine nationale et le service de santé des armées.

L’armée de l’air, la gendarmerie, la direction générale de l’armement et le contrôle général des armées ne l’utilisent pas à ce jour. Le coût initial du développement de Louvois était estimé à 80 millions d’euros. Il a coûté 156 millions de plus.

Et il faut ajouter les rémunérations indues que le système défaillant a versé aux militaires pour un total de 578 millions d’euros, dont seuls 410 millions auraient été recouvrés selon la Cour des comptes.

On pense aussi à ONP lancé en 2007, un programme censé établir la paie de 2,7 millions d’agents publics en étant alimenté automatiquement par les systèmes d’information RH des ministères.

Le projet, qui devait permettre des gains de productivité, à hauteur de 3800 postes, a été abandonné : ambition excessive, gouvernance défaillante et manque d’expérience de ses responsables.

La Cour des comptes estime à 346 millions d’euros le coût du projet ONP à fin 2013. L’équipe de refondation du programme a chiffré à 422 millions ce qu’il restait à faire pour le raccordement des SIRH ministériels au SI paie, et à 290 millions les frais additionnels nécessaires à la mise en service de ce dernier.

La Cour note, en outre, que l’arrêt du projet s’est traduit par une dépréciation de 140 millions de la valeur nette de l’immobilisation au bilan de l’État du SI paie, celle-ci ne correspondant qu’aux seules dépenses de maîtrise d’œuvre externe en contradiction avec les principes de comptabilisation des immobilisations.

Enfin, on pense à Cassiopée, un projet décidé en 2001 pour remplacer l’ensemble des applications existantes du ministère de la Justice, considérées comme obsolètes, et unifier la chaîne pénale dans un seul système d’information.

En 2013, nous dit la Cour des comptes, au moment du déploiement « le coût et la durée du projet s’établissaient environ au double de ceux initialement prévus sans répondre aux attentes des utilisateurs. »

Le projet Cassiopée avait en effet été mené sans prendre en compte, au stade du cahier des charges, les besoins des magistrats instructeurs.

Le ministère de la Justice a estimé le coût complet de Cassiopée à 142 millions d’euros. Son déploiement, dans le périmètre initial des tribunaux de grande instance (aujourd’hui tribunaux judiciaires), a été achevé en janvier 2019.

Une extension aux cours d’appel et cours d’assises a démarré en 2014 et devrait se terminer en 2020 pour un coût estimé de 21 millions selon le ministère de la Justice.

StopCovid n’a heureusement pas les mêmes proportions que ces grands projets. Il témoigne cependant que les échecs des projets numériques ne sont pas exclusivement dus à leur taille ou à leur complexité, mais aussi à l’idéologie de nos gouvernants et de leur administration.

Sur le web

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  • « StopCovid a été développée gratuitement, grâce à l’Inria et … »

    L’institut national, sous tutelle du ministère des finances et de celui de l’enseignement supérieur ne coûte rien ? il est vrai que ce n’est que de l’argent public – le nôtre – gaspillé pour montrer la supériorité du génie français sur tous les autres pays européens, et l’argent public ne coûte rien, tout le monde ( en France ) le sait.

  • La v3 est en cours de développement et sera baptisée « StopHoldUp ».

  • Mais pourquoi l’Etat ne réussit pas ce que des entreprises privées réussissent parfaitement?
    Est une question de compétences? de volonté? d’expérience?

    • C’est simple. Si dans le privé vous développez un truc qui marche et qui satisfait le client, vous recevez de l’avancement, une prime pour Noël, et la considération de vos collègues et néanmoins amis. Si c’est dans le public, c’est que vous accordez plus d’importance à l’avis de l’utilisateur qu’aux spécifications rédigées par les experts, que vous mettez sans hésiter en évidence que votre chef est moins bon que vous, comme si vous vouliez sa place, que vous n’avez certainement pas limité votre activité aux horaires réglementaires, et que vous allez certainement piquer des trucs à la collectivité pour partir monter votre boite privée avec, montrant ainsi que les € vous intéressent plus que la mission (con)sacrée de l’employé du public.

    • Pourquoi ?

      H. Taine a avancé quelques explications, dont je partage la pertinence même 150 ans plus tard :

       » Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes. (…)

      Partant, l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes.

      En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au-delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire. C’est qu’elle part de trop haut et s’étend sur un cercle trop vaste. « 

    • Ce ne sont pas les entreprises privées qui manquent dans ce projet: il y en a beaucoup et non des moindres.

  • 7 millions qui n’ont pas compris que ce genre d’application est un essai grandeur nature et le prélude à une surveillance généralisée de la population.

    • A la petite bête.
      Les tonnes mensonges quotidiens débités par nos pieds nickelés n’incitent nullement à la confiance ! Le  » StopCovid  » a été remplacé trop rapidement pour comporter des changements réels. Les 7 millions qui ont téléchargé le « TousAntiCovid » se sont fait avoir… Ils sont pister avec le même logiciel sous un autre nom !

  • si un jour vous trouvez quelque chose de bien dans ce que font nos gouvernants, n’hésitez pas à le dire.

    • Rien n’est jamais totalement bon ou mauvais. En revanche les mauvais choix font toujours pencher la balance vers le mauvais.

      Celui qui fait le choix juge toujours avec des oeillères (y compris dans le privé). Seul le marché décide.

      Au moins dans le privé, on a conscience de cela et on evite au maximum les mauvais choix. Moralité : les gouvernements ne devraient rien faire d’autre que se concentrer sur leur mission régalienne.

  • « Il témoigne cependant que les échecs des projets numériques ne sont pas exclusivement dus à leur taille ou à leur complexité, mais aussi à l’idéologie de nos gouvernants et de leur administration »

    Pas mieux !

    Juste un bémol : je pense quand même que la date de sortie tardive de l’appli, en gros quand l’épidémie était finie, a plombé ses chances. Si elle était apparue en pleine vague, ça aurait pu marcher. Hélas le gouvernement a perdu un temps précieux à vouloir son truc à lui, en rejetant Apple et Google (cocorico ?!) A quoi bon télécharger une appli devenue inutile ? Surtout quand le gvt présente la fin de la première vague comme le début des beaux jours revenus…

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