Face à l’incertitude et à l’adversité : la leçon de l’amiral Stockdale

L’avenir appartient à ceux qui acceptent la réalité telle qu’elle est, et ce faisant peuvent nouer avec elle un lien créatif.

Par Philippe Silberzahn.

Chacun d’entre nous en fait l’expérience, l’incertitude considérable que nous vivons actuellement avec la crise de la Covid, qui devient désormais une crise sociale et économique, est très anxiogène. Personne ne peut se projeter même à quelques semaines.

Bien que je ne sois pas psychologue, il arrive souvent qu’on me demande comment gérer cette incertitude à la fois sur un plan stratégique, mais aussi beaucoup en ce moment sur un plan managérial : que dire à mes équipes ? Comment les rassurer quand moi-même je ne sais pas où nous allons ?

Il n’y a bien sûr pas de réponse facile, et malheureusement l’incertitude ne se gère pas, mais il y a néanmoins une posture que l’on peut adopter, et elle est inspirée par l’histoire de l’amiral Stockdale.

James Stockdale, anti-optimiste survivant

L’histoire est racontée par Jim Collins dans son ouvrage Good to great (2003) paru en France sous le titre (malheureux) De la performance à l’excellence.

L’amiral James Stockdale fut l’officier américain le plus haut gradé dans le camp de prisonniers américains surnommé ironiquement « Hanoi Hilton » au plus fort de la guerre du Vietnam.

Torturé plus d’une vingtaine de fois durant ses huit années de captivité de 1965 à 1973, Stockdale a vécu la guerre sans aucun droit de prisonnier, sans date de libération fixe et sans aucune certitude quant à sa survie pour revoir sa famille.

Il a assumé le fardeau du commandement, faisant tout ce qu’il pouvait pour créer les conditions qui permettraient d’augmenter le nombre de prisonniers qui survivraient, tout en menant une guerre interne contre ses geôliers et leurs tentatives d’utiliser les prisonniers à des fins de propagande.

À la question de Collins de savoir comment il avait tenu le coup, il répond :

Je n’ai jamais perdu confiance dans l’issue de l’histoire, je n’ai jamais douté non seulement que je m’en sortirais, mais aussi que je l’emporterais à la fin et que cette expérience deviendrait l’événement marquant de ma vie, que, rétrospectivement, je n’échangerais pour rien au monde.

Jusque-là rien d’étonnant. Mais Collins, intrigué, lui demande :

« Qui ne s’en est pas sorti parmi les prisonniers ? »
Oh, c’est facile, les optimistes.
— Les optimistes ? » (Collins ne comprend pas, étant donné ce que Stockdale a dit plus tôt.)
— Les optimistes. Oui, ceux qui se disaient : ‘on sera sortis d’ici Noël’. Et Noël arrivait, et Noël passait. Puis ils disaient : ‘on sera sortis à Pâques.’ Et Pâques arrivait, et Pâques passait. Et puis Thanksgiving, et puis c’était de nouveau Noël. Et ils finissaient par mourir le cœur brisé. »

Se tournant vers Collins, Stockdale conclut :

C’est une leçon très importante. Vous ne devez jamais confondre la foi en votre victoire à la fin – que vous ne pouvez jamais vous permettre de perdre – avec la discipline nécessaire pour affronter les faits les plus brutaux de votre réalité actuelle, quels qu’ils soient.

Accepter la (dure) réalité pour pouvoir agir

La leçon de Stockdale n’offre naturellement pas en elle-même une solution facile à ce qu’il faut faire dans la situation présente, mais elle illustre néanmoins une posture puissante.

Face à l’incertitude, c’est dans la réalité présente qu’il faut s’ancrer, et non dans les illusions. Accepter la réalité, si difficile soit-elle, c’est le principe premier. « On ne sortira pas pour Noël », disait Stockdale à ses co-détenus. « Mettez-vous ça dans le crâne. »

Comme Stockdale, nous ne savons pas quand ni comment cette épidémie se terminera. Le fait le plus brutal de notre réalité actuelle est qu’il est désormais très probable qu’elle sera avec nous pour longtemps, et que ses conséquences seront très profondes et très durables. Mettez-vous ça dans le crâne.

Il y a deux avantages à accepter la réalité.

D’abord, cela dégage l’esprit pour pouvoir agir, car celui-ci n’est plus encombré par des fantasmes de monde d’après ou de lendemains qui chantent.

Ensuite, la réalité constitue la base sur laquelle nous allons pouvoir agir. Agir à partir de la réalité, avec ce que nous avons sous la main, c’est le second principe. Pour Stockdale, agir c’est d’abord survivre, puis organiser des réseaux de communication et de résistance au sein de la prison.

Il le fait avec d’autant plus de détermination qu’il a admis qu’il est là pour longtemps et qu’il ne peut compter sur la clémence de ses geôliers ou sur une aide extérieure. Il fait avec ce qu’il a sous la main, et avec les personnes qu’il a sous la main pour monter son réseau, entre deux séances de tortures. Il ne se fait aucune illusion, mais il avance.

Enfin, accepter la réalité incertaine, c’est se dire que nous pouvons essayer de tirer parti de la situation dans laquelle nous sommes. C’est le troisième principe. Ce n’était pas évident pour Stockdale, pour qui survivre était déjà une victoire, mais c’est possible pour nous qui pouvons faire plus que survivre. Si nous ne pouvons pas grand-chose à la situation telle qu’elle est, nous pouvons en revanche contrôler comment nous y répondons.

L’étrange leçon de Stockdale c’est que dans la situation qui est la nôtre, l’avenir n’appartient pas aux optimistes, ni non plus d’ailleurs aux pessimistes qui iront s’enterrer dans une ferme survivaliste. Il appartient à ceux qui acceptent la réalité telle qu’elle est, et ce faisant peuvent nouer avec elle un lien créatif.

Noël viendra, puis Noël passera, et nous ne serons sans doute pas tirés d’affaire, mais ce n’est ni la première ni la dernière épidémie que la Terre aura connue et il ne fait aucun doute que nous prévaudrons à la fin pour peu que nous ne soyons pas prisonniers d’un optimisme naïf.

En substance, la posture est la suivante : sachant que nous sommes bien profondément dans le pétrin, que cela constitue désormais notre réalité brutale, qu’allons-nous faire maintenant avec ce que nous avons maintenant ?

Post tenebras spero lucem (Job XVII:12)

Et donc bien loin d’essayer de rassurer vos collaborateurs en leur promettant que tout ira bien, ce qui est faux, vous pouvez les traiter en adultes en leur disant clairement que oui, ça va plutôt mal, et probablement pour longtemps, mais que ça n’empêche pas d’agir.

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