Face à l’incertitude et à l’adversité : la leçon de l’amiral Stockdale

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Face à l’incertitude et à l’adversité : la leçon de l’amiral Stockdale

Publié le 11 novembre 2020
- A +

Par Philippe Silberzahn.

Chacun d’entre nous en fait l’expérience, l’incertitude considérable que nous vivons actuellement avec la crise de la Covid, qui devient désormais une crise sociale et économique, est très anxiogène. Personne ne peut se projeter même à quelques semaines.

Bien que je ne sois pas psychologue, il arrive souvent qu’on me demande comment gérer cette incertitude à la fois sur un plan stratégique, mais aussi beaucoup en ce moment sur un plan managérial : que dire à mes équipes ? Comment les rassurer quand moi-même je ne sais pas où nous allons ?

Il n’y a bien sûr pas de réponse facile, et malheureusement l’incertitude ne se gère pas, mais il y a néanmoins une posture que l’on peut adopter, et elle est inspirée par l’histoire de l’amiral Stockdale.

James Stockdale, anti-optimiste survivant

L’histoire est racontée par Jim Collins dans son ouvrage Good to great (2003) paru en France sous le titre (malheureux) De la performance à l’excellence.

L’amiral James Stockdale fut l’officier américain le plus haut gradé dans le camp de prisonniers américains surnommé ironiquement « Hanoi Hilton » au plus fort de la guerre du Vietnam.

Torturé plus d’une vingtaine de fois durant ses huit années de captivité de 1965 à 1973, Stockdale a vécu la guerre sans aucun droit de prisonnier, sans date de libération fixe et sans aucune certitude quant à sa survie pour revoir sa famille.

Il a assumé le fardeau du commandement, faisant tout ce qu’il pouvait pour créer les conditions qui permettraient d’augmenter le nombre de prisonniers qui survivraient, tout en menant une guerre interne contre ses geôliers et leurs tentatives d’utiliser les prisonniers à des fins de propagande.

À la question de Collins de savoir comment il avait tenu le coup, il répond :

Je n’ai jamais perdu confiance dans l’issue de l’histoire, je n’ai jamais douté non seulement que je m’en sortirais, mais aussi que je l’emporterais à la fin et que cette expérience deviendrait l’événement marquant de ma vie, que, rétrospectivement, je n’échangerais pour rien au monde.

Jusque-là rien d’étonnant. Mais Collins, intrigué, lui demande :

« Qui ne s’en est pas sorti parmi les prisonniers ? »
Oh, c’est facile, les optimistes.
— Les optimistes ? » (Collins ne comprend pas, étant donné ce que Stockdale a dit plus tôt.)
— Les optimistes. Oui, ceux qui se disaient : ‘on sera sortis d’ici Noël’. Et Noël arrivait, et Noël passait. Puis ils disaient : ‘on sera sortis à Pâques.’ Et Pâques arrivait, et Pâques passait. Et puis Thanksgiving, et puis c’était de nouveau Noël. Et ils finissaient par mourir le cœur brisé. »

Se tournant vers Collins, Stockdale conclut :

C’est une leçon très importante. Vous ne devez jamais confondre la foi en votre victoire à la fin – que vous ne pouvez jamais vous permettre de perdre – avec la discipline nécessaire pour affronter les faits les plus brutaux de votre réalité actuelle, quels qu’ils soient.

Accepter la (dure) réalité pour pouvoir agir

La leçon de Stockdale n’offre naturellement pas en elle-même une solution facile à ce qu’il faut faire dans la situation présente, mais elle illustre néanmoins une posture puissante.

Face à l’incertitude, c’est dans la réalité présente qu’il faut s’ancrer, et non dans les illusions. Accepter la réalité, si difficile soit-elle, c’est le principe premier. « On ne sortira pas pour Noël », disait Stockdale à ses co-détenus. « Mettez-vous ça dans le crâne. »

Comme Stockdale, nous ne savons pas quand ni comment cette épidémie se terminera. Le fait le plus brutal de notre réalité actuelle est qu’il est désormais très probable qu’elle sera avec nous pour longtemps, et que ses conséquences seront très profondes et très durables. Mettez-vous ça dans le crâne.

Il y a deux avantages à accepter la réalité.

D’abord, cela dégage l’esprit pour pouvoir agir, car celui-ci n’est plus encombré par des fantasmes de monde d’après ou de lendemains qui chantent.

Ensuite, la réalité constitue la base sur laquelle nous allons pouvoir agir. Agir à partir de la réalité, avec ce que nous avons sous la main, c’est le second principe. Pour Stockdale, agir c’est d’abord survivre, puis organiser des réseaux de communication et de résistance au sein de la prison.

Il le fait avec d’autant plus de détermination qu’il a admis qu’il est là pour longtemps et qu’il ne peut compter sur la clémence de ses geôliers ou sur une aide extérieure. Il fait avec ce qu’il a sous la main, et avec les personnes qu’il a sous la main pour monter son réseau, entre deux séances de tortures. Il ne se fait aucune illusion, mais il avance.

Enfin, accepter la réalité incertaine, c’est se dire que nous pouvons essayer de tirer parti de la situation dans laquelle nous sommes. C’est le troisième principe. Ce n’était pas évident pour Stockdale, pour qui survivre était déjà une victoire, mais c’est possible pour nous qui pouvons faire plus que survivre. Si nous ne pouvons pas grand-chose à la situation telle qu’elle est, nous pouvons en revanche contrôler comment nous y répondons.

L’étrange leçon de Stockdale c’est que dans la situation qui est la nôtre, l’avenir n’appartient pas aux optimistes, ni non plus d’ailleurs aux pessimistes qui iront s’enterrer dans une ferme survivaliste. Il appartient à ceux qui acceptent la réalité telle qu’elle est, et ce faisant peuvent nouer avec elle un lien créatif.

Noël viendra, puis Noël passera, et nous ne serons sans doute pas tirés d’affaire, mais ce n’est ni la première ni la dernière épidémie que la Terre aura connue et il ne fait aucun doute que nous prévaudrons à la fin pour peu que nous ne soyons pas prisonniers d’un optimisme naïf.

En substance, la posture est la suivante : sachant que nous sommes bien profondément dans le pétrin, que cela constitue désormais notre réalité brutale, qu’allons-nous faire maintenant avec ce que nous avons maintenant ?

Post tenebras spero lucem (Job XVII:12)

Et donc bien loin d’essayer de rassurer vos collaborateurs en leur promettant que tout ira bien, ce qui est faux, vous pouvez les traiter en adultes en leur disant clairement que oui, ça va plutôt mal, et probablement pour longtemps, mais que ça n’empêche pas d’agir.

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  • Laurent Lenormand
    11 novembre 2020 at 6 h 39 min

    J’avais travaillé à l’époque sur le bouquin de Collins, mais j’avoue que j’avais oublié l’anecdote de Stockdale. La leçon est importante, effectivement. Regarder la réalité en face, aussi dure et angoissante soit-elle, est effectivement une condition clé de la survie en milieu hostile. Les illusions vous mènent à la catastrophe parce qu’elle vous conduisent à prendre de mauvaises décisions, mais surtout parce que votre moral sera ruiné le jour où vos espoirs seront anéantis.
    Il fair toutefois reconnaître que faire l’oiseau de mauvais augure n’est pas le meilleur moyen de vous faire des amis… surtout en ce moment.

    • «Les illusions vous mènent à la catastrophe parce qu’elle vous conduisent à prendre de mauvaises décisions, mais surtout parce que votre moral sera ruiné le jour où vos espoirs seront anéantis.»

      Cela me rapelle furieusement un type optimiste de l’autre côté de l’atlantique..

      • Le type de l’autre côté de l’atlantique était un pragmatique qui avait conscience des problèmes, ne se faisait pas d’illusion et les affrontait. L’énorme déficit commercial des USA, de la désindustrialisation, celui du chômage et de la pauvreté, du déclassement de la classe moyenne, enfin de la domination et du mépris de l’establishment qui vit en parasitant les travailleurs du pays!

        • Oui son côté anti-système et les mesures ad hoc furent souhaitables ; ici je faisais référence à son optimisme face au Covid et à l’élection.

  • Le socialisme est une illusion ,dont acte…

  • Le principe de Stockdale est le contraire du principe de précaution.

  • Le leçon de l’amiral Stockdale me rappelle ce commentaire dont j’ai oublié l’auteur: dans les année 30 en Europe de l’est les pessimistes ont terminé à Hollywood, et les optimistes dans les camps de concentration

    • Et dans les années 50 les mêmes citoyens de l’Est se divisaient en deux camps:

      – Les optimistes qui pensaient que tout le monde sera déporté en Sibérie,
      – et les pessimistes persuadés qu’il devront s’y rendre à pied…

  • Bien que ce que je vais écrire sorte carrément du sujet, je pense que l’expérience de Stockdale pourrait être mise à profit dans le domaine climatique.
    Je m’explique :
    L’union européenne qui représente à peu près 10 % des émissions de CO2 mondiales fait des efforts et des plans aussi ambitieux qu’inutiles pour émettre de moins en moins de CO2 dans un monde qui en émet de plus en plus. Aucun responsable, aucun député européen n’ira jamais dire que tous les efforts faits ou à faire ne servent strictement à rien, car le reste du monde : 1) s’en contrefiche, 2) continuera à son rythme à émettre tout le CO2 nécessaire à son développement. C’est inéluctable.
    Devant cet état de fait, il serait utile d’appliquer le « principe de réalité » cher à Stockdale qui consiste ici à admettre la réalité plutôt que ses désirs, et à cesser cette attitude suicidaire qui consiste à se mettre des obstacles de plus en plus hauts à franchir, avec comme seule issue positive de pouvoir se dire qu’on les a franchis. C’est à la fois ridicule et autodestructeur.

    • En effet, séquence extrait :

      «La semaine dernière, la Chine a présenté son plan quinquennal pour 2021-2025. Parmi les priorités émises par le Parti communiste, on retrouve la volonté de consentir d’importants efforts en matière de durabilité. A cet effet, la Chine a décidé que plus aucune voiture à motorisation thermique ne pourra être commercialisée sur son sol à partir de 2035. La moitié d’entre elles devra être totalement électrique. Les autres pourront être des véhicules hybrides rechargeables. »

      Méfiance, la réalité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain. Encore une illusion !

      Le principe de Stockdale serait un principe de réalité changeante.

      • indivisible : l’issue obligatoire de tout plan quinquennal est de ne jamais se réaliser, même après 10 ans.

      • Mais pour cela la Chine construit des centrales nucléaires pour pouvoir fournir l’électricité pour les voitures! En France on les ferme et on rouvre les centrales à charbon, en affirmant qu’il faut réduire le CO2. La France pays cartésien et logique?

        • Pour l’instant on a fermé une centrale, pour le reste on verra rien n’est décidé. Aujourd’hui la Chine et la France disposent de la même puissance nucléaire environ 60 GW. En 2035 la Chine aura une capacité de 200 GW (source Contrepoints) soit 3x celle de la France (si on en reste au point actuel). A mettre en relation avec le fait que la population chinoise fait 22x celle de la France. La Chine semble encore moins logique que la France.

    • Pierre-Ernest, je pense au contraire que votre exemple illustre parfaitement le sujet. Je souscris.

  • Une action sera plus pertinente si elle s’appuie sur la réalité, c’est évident.
    Néanmoins la réalité de la réalité est que cet enseignement ou règle de conduite n’est pas donné à tout le monde. La plupart du temps le voile des illusions nous renvoie une réalité déformée.

  • merci, car je ne connaissais pas.
    A mettre en parallèle avec l’expérience de Nando Parrado : « Miracle dans les Andes » (survie après le crash de l’avion transportant une équipe de rubgy en 1972).

  • Belle histoire. Efforçons nous de vivre dans le présent. Ceux qui passent leur temps à gémir en espérant que ça ira mieux bientôt ne font que se gâcher la vie.

  • « Tout le malheur des hommes vient de l’espérance. » Albert Camus.
    Dans « Le mythe de Sisyphe », l’homme est confronté à la réalité d’une situation absurde qui détruit ses espérances. Cela ne fait pas de lui un homme d’action coopératif avec cette réalité mais un homme révolté. Parfois il est bon de coopérer, mais quand la situation devient trop désespérée, il faut savoir se révolter quand c’est encore possible. Donc avant que la boite coule complètement dans le cas du patron visé par l’auteur de l’article.

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