Fragilité des démocraties

democracy by open knowledge foundation(CC BY 2.0) — open knowledge foundation, CC-BY

Nous venons d’ajouter collectivement une nouvelle exception à un principe fondateur des démocraties. Nous avons consensuellement fragilisé nos démocraties. OPINION.

Patrick Aulnas.

Nous vivons une période de l’Histoire qui met en évidence les fragilités des sociétés les plus avancées. Il s’agit des riches démocraties occidentales, pays où le niveau de vie est le plus élevé de la planète.

Les habitants de ces pays n’ont pas toujours conscience du privilège dont ils bénéficient. Le classement des États par IDH (indice de développement humain, indicateur moins brutalement quantitatif que le PIB) est à cet égard édifiant.

Les régions se trouvant en tête du classement sont l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée du Sud.

Pourtant, les multiples fragilités du développement économique apparaissent avec la crise sanitaire de 2020.

Nos fragilités de riches

L’élévation du niveau de vie depuis plus d’un siècle a étendu la consommation de masse à des biens et services non essentiels. Spectacles, bars, restaurants, hôtels, voyages et tourisme ne sont plus l’apanage de la bourgeoisie aisée, mais sont devenus des éléments du mode de vie de la classe moyenne.

Évidemment, lorsqu’une crise apparaît, qu’elle soit sanitaire ou purement économique, ces secteurs sont en première ligne. Les consommateurs renoncent d’abord aux dépenses de loisirs, aux voyages, aux repas au restaurant, aux spectacles.

Le tourisme représente en France plus de 7 % du PIB. Le secteur hôtellerie-restauration a réalisé un chiffre d’affaires global de 70 milliards d’euros en 2017 et il est le sixième employeur de France avec près d’un million d’actifs dont 740 000 salariés.

Le secteur de la culture représente 3,2 % du PIB et 670 000 emplois, selon les chiffres cités par le ministère de la Culture. On comprend donc que la fermeture des salles de spectacle, des bibliothèques, des librairies puisse avoir un impact important sur la vie de nombreuses personnes mais aussi sur la croissance économique.

Globalement, la chute du PIB se situerait autour de 10 % pour l’année 2020, avec une marge d’erreur de 1 ou 2 points. Cela signifie que 90 % environ de la production annuelle a été maintenue. Le professeur Pangloss, le maître du Candide de Voltaire, trouverait que tout ne va décidément pas si mal. L’essentiel a été sauvé.

Mais la perception des Français, sans doute induite par un catastrophisme médiatique très intéressé, est plus sombre. Déjà, en 2019, un sondage de l’IFOP indiquait que pour 84 % d’entre eux, l’avenir apparaissait inquiétant. La pandémie de coronavirus ne les a certainement pas rendus plus optimistes.

Dans les économies traditionnelles, avant le décollage économique du XIXe siècle, la grande majorité des individus cherchait des moyens de vivre (nourriture, logement, vêtements). Ils étaient satisfaits lorsqu’ils les obtenaient.

Les hommes des pays les plus riches de la  planète cherchent aujourd’hui des raisons de vivre. Le moindre frémissement sur le niveau de la croissance les inquiète. « L’équilibre fragile de ma vie sera-t-il remis en cause par le chômage ou la faillite ? »  Voilà la question omniprésente.

La classe moyenne occidentale admet désormais qu’un certain standard de vie doit être atteint. Sorties au restaurant, vacances, spectacles font partie des consommations habituelles et dessinent un mode de vie auquel il semble difficile de renoncer. Le consommateur moyen a l’impression de vivre dans une austérité quasi-monastique si on lui enlève ce qui peut apparaître comme tout à fait accessoire.

Notre fragilité de riches est donc à la fois structurelle et psycho-sociale. La contribution au PIB de productions non essentielles est devenue relativement importante. Une récession peut provenir de l’accessoire.

S’y ajoute la surestimation des bienfaits de la consommation par une classe moyenne se comportant parfois de façon infantile. Son moral est immédiatement atteint par une pseudo-austérité qui paraîtrait un luxe inouï dans beaucoup d’autres régions du monde.

Peur de la mort et liberté

Un autre aspect de notre fragilité provient de la peur de la mort et de la demande de protection par le système de santé. La pandémie de Covid-19 fait apparaître une réalité nouvelle : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les États les plus riches ont pu mobiliser des moyens considérables pour combattre une épidémie.

Pour s’en tenir à la France, les dépenses de santé étaient en 2019 de 208 milliards d’euros (pour un PIB de 2400 milliards). Ces dépenses sont financées collectivement puisque la Sécurité sociale obligatoire en finance 78,2 % et les organismes complémentaires (mutuelles, sociétés d’assurances et institutions de prévoyance), 13,4 %. La part restant à la charge directe des ménages est donc très modeste.

Cette structure collective permet à la puissance publique de donner des directives de lutte contre la pandémie : le confinement, le couvre-feu et toutes les subtilités administratives afférentes.

Les libéraux ne doivent pas se leurrer : la population approuve très majoritairement ces mesures restrictives des libertés. Ainsi, selon un sondage de l’IFOP d’octobre 2020, 63 % des sondés préfèrent un excès de précaution sanitaire alors qu’ils n’étaient que 55 % à la fin du mois de mai.

De tels chiffres signifient que la peur de la maladie et de la mort l’emporte sur la crainte de la crise économique induite par le confinement. Le sentiment dominant peut se résumer ainsi : « Mieux vaut se tenir tranquille pendant quelques mois, même s’il faut s’appauvrir un peu ».

Évidemment, de grandes divergences d’appréciation existent selon le secteur socio-professionnel. Le petit restaurateur au bord du dépôt de bilan ne voit pas la situation de la même façon que le haut-fonctionnaire de Bercy. Mais l’opinion majoritaire est incontestable.

Il serait sans doute optimiste d’affirmer que la solidarité l’a emporté sur l’égoïsme. La solidarité s’est enclenchée pour des raisons structurelles (le système de santé collectif) et politiques (la demande de protection de la majorité). Seule une petite minorité s’est prononcée pour laisser l’immunité collective jouer son rôle.

Un tel choix était donc totalement inenvisageable en démocratie et aucun pays développé (hormis la Suède, NdlR) ne l’a mis en œuvre. Mais cela ne signifie pas que l’altruisme s’est substitué au chacun pour soi. En réalité, les gouvernements n’avaient qu’une marge de manœuvre limitée.

Nous avons donc collectivement mis une partie de nos libertés sous le boisseau (pas la liberté d’expression par exemple) pour le temps nécessaire à l’éradication d’un virus.

Mais réduire les libertés publiques, c’est attenter à un principe de base de la démocratie. Par le passé, les périodes de guerre conduisaient à une telle solution, mais pas les épidémies. Nous venons donc d’ajouter collectivement une nouvelle exception à un principe fondateur des démocraties. Nous avons consensuellement fragilisé nos démocraties.

Le courage de la liberté

La démocratie est un régime politique qui suppose austérité et courage. Elle s’accommode mal de la consommation à outrance et de la peur omniprésente de la mort.

Il n’y a pas à s’étonner que nos sociétés riches fléchissent face à un virus modérément mortel. Il ne s’agit que du prolongement d’une tendance à l’œuvre depuis des décennies, qui privilégie l’égalité au détriment de la liberté.

Nos fragilités nous conduisent malheureusement à faire front collectivement, aussi égalitairement que possible, mais en renonçant à être des individus libres.

 

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