Une victoire de Biden serait-elle une vraie rupture avec Trump ?

Tump and Biden by Emma Kaden(CC BY-SA 2.0) — Emma Kaden, CC-BY

Entretien avec Sébastien Laye, franco-américain et directeur d’entreprises immobilières en France et aux États-Unis, qui nous livre son éclairage sur la situation américaine avant les élections qui auront lieu mardi.

Par Sébastien Laye.
Un article de la revue Conflits.

À quelques jours de la présidentielle américaine, l’incertitude qui plane autour de son dénouement a atteint son paroxysme. Le Président sortant que l’on donnait gagnant sans prendre de risque est aujourd’hui sur la sellette devant la montée en puissance de son adversaire démocrate qui profite d’une conjoncture qui lui est favorable.

La pandémie a en effet balayé le meilleur argument que Trump avait à sa disposition : son bilan économique.

Louis du Breil : Les commentateurs ont beaucoup évoqué les effets dévastateurs de la pandémie sur l’économie américaine et notamment le fait qu’elle ait gommé les réussites politiques de Donald Trump qui, jusque-là, pouvait se targuer d’avoir atteint ses objectifs.

Quel est à ce jour le bilan économique de l’administration Trump et comment est-il perçu aux États-Unis ?

Sébastien Laye : Au mois de janvier 2020, si Trump peinait à rassembler au-delà de son électorat de 2016 du fait d’un style clivant et peu rassembleur, il pouvait indéniablement afficher un bon bilan économique, avec un chômage officiel à 3,5 % et une tendance de croissance moyenne sous son mandat au-delà de 2 %.

Les spécialistes pointaient certes les fragilités de cette croissance dopée à l’arme monétaire et à un quantitative easing permanent de la Fed, ainsi qu’à un endettement marginal colossal (à la suite des baisses d’impôts) ; mais sur le court terme et c’est l’enjeu de la réélection, la formule économique des Trumponomics était un réel succès.

En revanche, la pandémie a mis à mal cet édifice depuis huit mois : l’économie américaine, tout comme les autres économies, a souffert des confinements et des restrictions, notamment les grands centres urbains comme New York.

Plus résiliente, plus solide, l’économie américaine ne devrait reculer que de 5 % en 2020 contre 10 % en France par exemple, et retrouver début 2021 son niveau de PIB antérieur (le rebond est particulièrement marqué depuis septembre et la deuxième vague n’a pas le même effet qu’en Europe).

Le problème est que pour la communauté des affaires et une grande partie de l’opinion, la pandémie a été mal gérée d’un point de vue sanitaire, et donc cet échec économique de court terme est mis sur le compte d’une gestion fantasque par l’administration au pouvoir.

Trump n’aborde donc pas l’élection en situation de force sur les questions économiques, qui auraient du être pourtant son principal argument (défendre son bilan) : le chômage est en plein reflux, mais encore élevé pour les USA à 7,9 % : il va lui manquer quelques semaines, car je pense que d’ici Noël, l’industrie américaine se sera complètement redressée, la tendance de croissance sera à au moins 3 % et surtout les premières annonces sur les vaccins permettront une normalisation sanitaire attendue au printemps 2021.

Si l’élection avait eu lieu six mois plus tôt ou deux mois plus tard, fort de son bilan économique, Trump aurait connu une réélection sans surprise et sans enjeu.

Dans le scénario de l’élection de Joe Biden, lesquelles des mesures prises par Trump seront automatiquement remises en cause ? En d’autres termes, ont-ils finalement une vision économique si fondamentalement opposée ou s’affrontent-ils essentiellement sur le terrain social ? 

Dans certains milieux de droite conservatrice en France, par tentative de mimétisme avec les États-Unis (assez étrange, car les traditions politiques sont historiquement divergentes et marquées par des linéaments différents), la candidature Biden est caricaturée.

Il faut se souvenir que ce candidat est avant tout centriste, beaucoup plus d’ailleurs que Barack Obama. Démocrate, ses quarante années de carrière à partir du Delaware (l’État de l’optimisation fiscale et des grandes firmes financières), attestent de positions plutôt modérées et pro business en matière économique.

Biden (qui s’intéresse peu à l’économie) est un keynésien bon teint comme Clinton, qui ne dédaigne pas lui-même faire beaucoup d’argent. Obama l’avait déjà choisi pour avoir un vice-Président plus centriste que lui.

Lors des primaires, il a vaincu des candidats cryptomarxistes comme Sanders. Certes, il est bien obligé du fait de la pression de ces rivaux de leur céder quelques hochets idéologiques, comme sur l’imposition des plus riches, mais globalement sa ligne restera centriste en économie.

Le contexte du Covid et de la crise économique lui fournira un prétexte pour, le cas échéant, tempérer ses promesses de hausse d’impôts : on entend d’ailleurs peu parler de cet aspect du programme dans la campagne (aucun candidat à la Maison-Blanche ne s’est fait élire sur une promesse de hausse d’impôts), et il faut relativiser ces hausses : il s’agit de revenir au niveau d’imposition sous Obama : le taux de l’IS, passé de 28 % à 21 % sous Trump, repasserait à 27 %, le taux marginal de l’IR de 36 % à 39 %.

Ni Biden ni Trump ne voient leur pays comme pouvant supporter 47 % de prélèvements obligatoires comme la France.

La plus grande différence concerne la transition énergétique et le Green New Deal : Biden parait bien décidé à engager son pays massivement dans cette révolution, là où Trump avait favorisé les énergies fossiles.

Mais même sous Trump, l’industrie des renouvelables s’est fortement développée et surtout Biden devra reprendre l’idée d’un plan massif d’investissements, public-privé, mis en avant en vain depuis trois ans par Trump !

L’accession au pouvoir de Donald Trump, avec son franc-parler teinté d’extravagance, a mis en lumière les divergences stratégiques qui séparent les États-Unis de l’Europe.

Répondant à la question « qui est le plus grand ennemi au niveau mondial actuellement ? » dans l’émission Face the nation, le nouveau président américain n’avait pas hésité à citer en premier l’Union européenne en tant que concurrent commercial.

Depuis, de nombreuses industries européennes ont pâti des mesures protectionnistes américaines (acier, aluminium…). Cette vision des choses est-elle propre à Donald Trump ou s’agit-il d’une nouvelle constante de la politique étrangère américaine ?  

Trump a eu le génie de comprendre les attentes des Américains sur ces sujets, mais son souverainisme industriel est déjà partagé par toute la société américaine y compris Biden ; ce sera sa grande victoire posthume.

Biden est tout aussi anti-Chine que Trump et une politique de containment de la puissance chinoise, à tous les niveaux (technologique, commercial, militaire), est désormais une donnée lourde de la politique américaine pour les prochaines vingt années. Biden n’en dérogera pas, il sera lui aussi protectionniste et anti-Chinois.

Si on suit ses déclarations, il sera simplement moins anti-européen et tentera au moins dans un premier temps, d’inclure l’Europe dans un nouveau bloc contre la Chine.

C’est d’ailleurs un choix cornélien qui se posera à la France, alors même que Trump n’attendait rien de nous et au contraire n’hésitait pas à taxer nos produits. Un Biden président pourrait tendre la main à l’Europe, mais une main de fer dans un gant de velours : êtes-vous avec ou contre nous sur la question chinoise ?

Mais c’est surtout la Chine qui fit les frais des salves cadencées du protectionnisme américain de ces quatre dernières années au grand dam des règles de l’OMC.

Loin de se laisser abattre, l’Empire du Milieu a riposté coup pour coup à l’unilatéralisme de Donald Trump. L’économie américaine a-t-elle finalement bénéficié de ce qu’il n’est pas exagéré de qualifier de guerre commerciale ?

Oui l’industrie américaine s’est redressée grâce à une politique incitative de relocalisations (repatriation tax, tarifs douaniers) qui reposait aussi sur cette guerre commerciale.

Le marché domestique américain est suffisamment grand pour se permettre cette forme d’isolationnisme, d’autant plus qu’il peut s’appuyer sur d’autres partenaires, en Amérique latine, en Europe, et dans une Asie bien plus vaste que la seule Chine.

La poursuite de la guerre commerciale avec la Chine est cruciale pour le redressement de l’économie américaine post Covid : sa constance avec un possible nouveau Président ou la réélection de Trump amènera l’Europe, et en particulier une France décimée par le chômage, à se poser la question de l’adaptation locale de ce modèle.

Comment ce sujet est-il abordé et départagé sur le terrain politique à une semaine des élections présidentielles ? Cette guerre économique va-t-elle nécessairement se poursuivre à l’aune d’une opinion publique favorable au patriotisme et de la course à la première place qui a déjà débuté entre les deux géants ?

Ce thème fait l’objet d’une course entre les deux candidats, Trump ayant la légitimité de ce discours dans les États industriels, souvent des swing states tels que la Pennsylvanie, et Biden ne voulant pas se laisser distancer.

La rhétorique guerrière, sur fond d’accusations de la Chine sur la pandémie (on parle volontiers aux États-Unis du virus chinois), bat son plein dans un pays où le patriotisme est une condition sine qua non pour emporter une élection.

Trump me parait ici avoir l’avantage, il a la légitimité de celui qui a déjà agi, il a eu raison d’alerter le monde des risques que la Chine faisait peser sur la prospérité mondiale. Biden ne fait ici que courir après lui. C’est une tendance lourde qu’il prolongera s’il devait gagner le 3 novembre.

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