La République morcelée d’Emmanuel Macron

Ce qui déstabilise profondément le modèle républicain français et sa prétention singulière à tutoyer l’universel n’a finalement pas été évoqué par le président de la République, et ce silence est éloquent.

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La République morcelée d’Emmanuel Macron

Publié le 4 septembre 2020
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Par Frédéric Mas.

Ce vendredi, Emmanuel Macron a solennellement célébré la naissance de la République, proclamée le 4 septembre 1870, lors d’une cérémonie organisée au Panthéon, en présence de cinq personnes nouvellement naturalisées françaises.

Célébration de la République

Le spectacle visait à célébrer la capacité d’intégration du modèle républicain tout en renouant avec les grands principes qui ont participé à son invention comme projet moral.

Le président de la République s’est fait lyrique, invoquant tour à tour Gambetta, Joséphine Baker et Gisèle Halimi afin de célébrer la diversité et les bienfaits de l’immigration sur nos institutions. Il s’est ensuite revendiqué d’un patriotisme républicain « à protéger » et « à reconquérir ».

Il s’agissait pour le locataire de l’Élysée d’introduire également son projet contre le « séparatisme islamiste ». Il en a profité pour rappeler que pour la République, la liberté « était un bloc », et que ce bloc comporte la liberté d’expression, éventuellement celle de blasphémer, comme l’a payé très chèrement la rédaction de Charlie Hebdo en 2015.

Les spectres identitaire et communautariste

La République d’Emmanuel Macron qui s’est donnée à voir lors de cette cérémonie cherchait à conjurer les spectres identitaire et communautariste en empruntant à la rhétorique progressiste, sans toutefois arriver à s’en détacher complètement.

Les grandes figures données en exemple lors de la cérémonie le furent en fonction de leur appartenance de groupe : femmes, immigrés, issus des minorités. L’universalisme républicain, civique, ne voyait pas de différence entre citoyens, sa réinterprétation macronienne se veut le miroir des identités qui s’affirment aujourd’hui au sein du monde social.

Légiférer sur le communautarisme est d’ailleurs en soi l’aveu d’un échec, celui de la classe politique française toute entière depuis plus de 40 ans : l’intégration républicaine ne fonctionne plus depuis des décennies, et le problème ne peut plus être poussé sous le tapis. Emmanuel Macron a le courage que n’ont pas eu ses prédécesseurs d’aborder frontalement la question, en prenant clairement position en faveur de la laïcité contre les tentations théocratiques.

Les institutions républicaines ne s’appuient plus sur un peuple culturellement et politiquement uni, mais sur une mosaïque de communautés et d’affinités individuelles singulières qui dépasse largement la question du séparatisme islamique pour remettre en question l’idée même de « peuple français ».

Dans son dernier essai plusieurs fois salué par la critique, le politologue Jérôme Fourquet parle d’« archipélisation » du pays. Coexistent sur un même territoire plusieurs mondes sociaux relativement séparés et s’ignorant les uns les autres. Comme évoquer un destin collectif face à une nation divisée, fractionnée à l’extrême ?

Bloc élitaire, bloc populiste, deux conceptions de la République

Le fractionnement du pays n’est pas seulement « horizontal », il est également vertical. Entre le « bloc élitaire » réuni autour du président de la République et les diverses formes de populisme, la tension ne cesse de monter, comme l’épisode des Gilets jaunes ou de la réforme des retraites l’ont montré.

Ici, ce sont même deux conceptions de la République qui s’affrontent en arrière plan, l’une défendue par ses élites, l’autre par le peuple. D’un côté l’éloge de la méritocratie et le gouvernement « par la raison », de l’autre la souveraineté du peuple et la volonté générale célébrée par Le Pen et Mélenchon. D’un côté, le risque technocratique, de l’autre, le risque majoritaire.

Un silence éloquent

Ce qui déstabilise profondément le modèle républicain français et sa prétention singulière à tutoyer l’universel n’a finalement pas été évoqué par le président de la République, et ce silence est éloquent.

Il s’agit du triomphe certes discret, mais réel, de la liberté défendue par le libéralisme, qui suppose et protège une sphère privée où les individus peuvent exercer pacifiquement leurs droits, à distance de l’engagement civique perpétuel exigé par l’idéal républicain sous sa forme la plus radicale.

La jouissance pacifique des libertés privées se heurte au projet collectif républicain qui demande l’implication non d’individus, mais de citoyens, c’est-à-dire de membres politiquement actifs, comme l’avait vu avec pertinence Benjamin Constant. La liberté individuelle renverse la perspective entre politique et société, et fait la première servante de la seconde, là où la République dans sa version gaullienne fait totalement coïncider les deux.

La liberté du libéralisme

La liberté en bloc défendue par Emmanuel Macron n’est pas la liberté du libéralisme politique, parce qu’il n’a cessé de l’amoindrir en renonçant à freiner la croissance de l’État bureaucratique. Cette croissance permanente érode l’autonomie individuelle et réintroduit subrepticement l’hétéronomie honnie des authentiques républicains, car l’administration ne reconnaît ni individus ni citoyens, seulement des administrateurs et des administrés.

Pourtant, républicanisme et libéralisme ne sont pas incompatibles : la Troisième République à l’honneur ce vendredi en était l’exemple typique. La suprématie de la loi et du parlement sur l’exécutif et sa bureaucratie qu’elle chérissait marquent son appartenance à la vénérable tradition républicaine. Notre gouvernement d’aujourd’hui devrait la prendre en exemple pour réformer sans crainte du pluralisme moral et social.

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  •  » Le spectacle visait à célébrer la capacité d’intégration du modèle républicain  »
    Ou à entretenir le panégyrique d’un président, en réalité, discrédité ?
    C’est quotidien: Macron et la République, Macron au Liban, Macron en Irak ….

    • Et à l’entendre prôner la liberté, en particulier la liberté d’expression qui n’a jamais été autant malmenée, je me demande jusqu’à quel point et jusqu’à quand la contradiction entre les paroles et les actes va durer.

  • Il faudrait enfin (et ne pas le faire démontre un état inquiétant de confusion linguistique et mentale) rappeler que la République est un mode de gouvernement, soi disant par le peuple (!) qui a été créé après la chute des monarchies dès l’Antiquité. Cela n’a rien à voir avec la démocratie qui est le contrôle de dirigeants élus par des instances elles mêmes élues au suffrage universel. Rappelons donc que la Corée du Nord, la Chine, la Syrie, l’Iran, le Pakistan, la Russie etc… sont des Républiques mais certainement pas des démocraties. Et que la Grande Bretagne, la Suède, la Norvège, le Danemark, la Belgique, les Pays Bas etc… ne sont pas des Républiques mais sont des démocraties. Il est vrai que Macron n’a pas une idée claire de l’Histoire, comme il l’a prouvé depuis des années.

    • On peut ajouter qu’en France, la république depuis 1870 s’est surtout construite par et pour l’athéisme contre la religion catholique (et les catholiques mis hors la loi).
      C’est une fois de plus quelques uns à Paris contre le reste de la France.
      Je n’y vois pas de libéralisme, et pas plus dans l’expulsion des congrégations et la spoliation violente des édifices religieux.

      Que cette célébration se fasse au sein d’une église spoliée pour en faire un temple athéiste est révélateur.

      • Si les politiques sont si acharnés à combattre la religion, c’est parce qu’il chassent le même gibier, comme des bandits qui refusent de se partager un territoire.

        • @Lepreachan
          Ça dépend des religions. Sous nos cieux, la religion fut longtemps un contre pouvoir moral à la toute puissance et à l’arbitraire des hommes de l’État, qui devaient, au moins théoriquement, se soumettre comme tout le monde à la morale religieuse.

        • On ne saurait d’ailleurs ignorer le rôle primordial des 4 derniers des 10 commandements de la Bible et du Christianisme dans l’émergence du libéralisme. Les politiques n’aiment pas la religion car elle est un obstacle sur le chemin de leur toute puissance.

      • Et la mis au banc des cultures et langues régionales par cette même troisième république érigée ici en exemple du libéralisme n’est pas un acte emprunt de l’esprit libéral.

        Républicanisme français = jacobinisme = rousseauisme = contrat social = socialisme…

        Et c’est pas près de changer…

  • « Emmanuel Macron a le courage que n’ont pas eu ses prédécesseurs d’aborder frontalement la question »

    EM est surtout avant tout au pied du mur. Je lui reconnais volontiers suffisamment d’intelligence pour voir les problèmes (mais aussi se focaliser sur des faux problèmes).

    Mais en revanche il apparaît toujours tétanisé par les implications et de ce fait agit à contre temps, mollement et « en même temps » pour défendre l’opposé.

  • « l’éloge de la méritocratie »

    Quand le mérite se résume à la défense de la caste qui se sert au lieu de servir le pays, ce n’est pas très glorieux.

    Méritocratie de pacotille d’un Etat obèse en fin de vie.

    • Je suis d’accord avec vous. Notre ami est bien trop gentil avec EM ; le pays n’est pas divisé en 2 avec une élite d’un côté et les bouseux de l’autre. En fait il n’y a pas d’élite mais juste une caste bien installée. Ces gens ne sont nullement plus intelligents que nous, sans parler de leur moralité.

    • Je viens de relire le texte de Frédéric Mas mais où voit ii de la méritocratie dans le gouvernement actuel ?

    • Je ne vois vraiment pas ce que Macron et LREM on fait contre le communautarisme et … l’islamisme qu’il cite très peu : avec sa pudeur de gazelle, il parle de séparatisme.

  • Est il vraiment utile de décoder les propos insignifiants d’un mauvais comédien ?
    La république est indivisible ce qui veut dire qu’une seule culture doit exister… La republique de chine a bien compris le système en luttant contre les dissidents… La France est bien entendu sans conviction sur le sujet se contentant de suivre les usa sur la mauvaise pente du communautarisme ce qui finira pas par détruire ce pays.

  • J’aimerais qu’un jour les politiciens arrêtent de nous bassiner avec « la République » et ses valeurs, dont on ne sait finalement pas très bien ce que c’est, pour parler de la « nation française » et son mode de vie, son esprit, sa culture. La République n’a que 150 ans tandis que la France en a 1500. Comme disait l’excellente Charlotte d’Ornellas, lorsque je me réveille le matin, je ne me sens pas particulièrement républicaine mais plutôt française…
    On se reconnait dans une Nation pas dans un mode de gouvernement.

    • En effet ! En Allemagne par exemple, la république n’est rien d’autre qu’un système de gouvernement. Il n’y a pas toute une mythologie politique et idéologique sacralisant le républicanisme allemand. Il n’y a pas de « valeurs républicaines » desquelles ont peut exclure les opposants par fainéantise rhétorique ; on ne parle pas non plus de « moments » ou « gestes » républicains comme si le républicanisme était une forme de catéchisme…

      Il faut voir la vérité en face ! Le républicanisme français n’est pas un système de gouvernement, c’est une idéologie ! Elle est d’inspiration rousseauiste et jacobine et de ce fait, mène inéxorablement au socialisme !

  • Il y a des quinquennats qui vous font détester la république.
    Pour moi c’est le cas en ce moment.
    Une république hautaine qui a perdu le sens noble de la chose publique devient tyrannique, dangereuse, et sectaire.
    La mise en scène pompeuse et théâtrale de Macron pue l’hypocrisie.

    • Toutes les expérience républicaine en France ont finit dans l’autoritarisme et le socialisme. Cela tient du simple fait que le républicanisme français ne peut, en aucun cas, se soustraire à ses origine rousseauiste, jacobine et… parisienne !

  • Vouloir une république indivisible, c’est ne vouloir qu’un seul parti politique, car les partis politiques divisent jusqu’à preuve du contraire. Sacré Macron, il avance petit pas à petit pas vers un régime de dictature

  • Le Blasphéme n’existe pas !
    C’est une notion totalement arbitraire qui n’existe que dans des cervelles parasitées, et qui est brandie par des tarés pour installer une domination sur les autres.
    Invoquer le blasphème c’est nier a l’autre la liberté de penser.

  • Le républicanisme à la française est un échec !

  • Il faut mettre fin à cette république avant que ce pays ne soit un futur Liban et passer une démocratie d’urgence.

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