La République morcelée d’Emmanuel Macron

Ce qui déstabilise profondément le modèle républicain français et sa prétention singulière à tutoyer l’universel n’a finalement pas été évoqué par le président de la République, et ce silence est éloquent.

Par Frédéric Mas.

Ce vendredi, Emmanuel Macron a solennellement célébré la naissance de la République, proclamée le 4 septembre 1870, lors d’une cérémonie organisée au Panthéon, en présence de cinq personnes nouvellement naturalisées françaises.

Célébration de la République

Le spectacle visait à célébrer la capacité d’intégration du modèle républicain tout en renouant avec les grands principes qui ont participé à son invention comme projet moral.

Le président de la République s’est fait lyrique, invoquant tour à tour Gambetta, Joséphine Baker et Gisèle Halimi afin de célébrer la diversité et les bienfaits de l’immigration sur nos institutions. Il s’est ensuite revendiqué d’un patriotisme républicain « à protéger » et « à reconquérir ».

Il s’agissait pour le locataire de l’Élysée d’introduire également son projet contre le « séparatisme islamiste ». Il en a profité pour rappeler que pour la République, la liberté « était un bloc », et que ce bloc comporte la liberté d’expression, éventuellement celle de blasphémer, comme l’a payé très chèrement la rédaction de Charlie Hebdo en 2015.

Les spectres identitaire et communautariste

La République d’Emmanuel Macron qui s’est donnée à voir lors de cette cérémonie cherchait à conjurer les spectres identitaire et communautariste en empruntant à la rhétorique progressiste, sans toutefois arriver à s’en détacher complètement.

Les grandes figures données en exemple lors de la cérémonie le furent en fonction de leur appartenance de groupe : femmes, immigrés, issus des minorités. L’universalisme républicain, civique, ne voyait pas de différence entre citoyens, sa réinterprétation macronienne se veut le miroir des identités qui s’affirment aujourd’hui au sein du monde social.

Légiférer sur le communautarisme est d’ailleurs en soi l’aveu d’un échec, celui de la classe politique française toute entière depuis plus de 40 ans : l’intégration républicaine ne fonctionne plus depuis des décennies, et le problème ne peut plus être poussé sous le tapis. Emmanuel Macron a le courage que n’ont pas eu ses prédécesseurs d’aborder frontalement la question, en prenant clairement position en faveur de la laïcité contre les tentations théocratiques.

Les institutions républicaines ne s’appuient plus sur un peuple culturellement et politiquement uni, mais sur une mosaïque de communautés et d’affinités individuelles singulières qui dépasse largement la question du séparatisme islamique pour remettre en question l’idée même de « peuple français ».

Dans son dernier essai plusieurs fois salué par la critique, le politologue Jérôme Fourquet parle d’« archipélisation » du pays. Coexistent sur un même territoire plusieurs mondes sociaux relativement séparés et s’ignorant les uns les autres. Comme évoquer un destin collectif face à une nation divisée, fractionnée à l’extrême ?

Bloc élitaire, bloc populiste, deux conceptions de la République

Le fractionnement du pays n’est pas seulement « horizontal », il est également vertical. Entre le « bloc élitaire » réuni autour du président de la République et les diverses formes de populisme, la tension ne cesse de monter, comme l’épisode des Gilets jaunes ou de la réforme des retraites l’ont montré.

Ici, ce sont même deux conceptions de la République qui s’affrontent en arrière plan, l’une défendue par ses élites, l’autre par le peuple. D’un côté l’éloge de la méritocratie et le gouvernement « par la raison », de l’autre la souveraineté du peuple et la volonté générale célébrée par Le Pen et Mélenchon. D’un côté, le risque technocratique, de l’autre, le risque majoritaire.

Un silence éloquent

Ce qui déstabilise profondément le modèle républicain français et sa prétention singulière à tutoyer l’universel n’a finalement pas été évoqué par le président de la République, et ce silence est éloquent.

Il s’agit du triomphe certes discret, mais réel, de la liberté défendue par le libéralisme, qui suppose et protège une sphère privée où les individus peuvent exercer pacifiquement leurs droits, à distance de l’engagement civique perpétuel exigé par l’idéal républicain sous sa forme la plus radicale.

La jouissance pacifique des libertés privées se heurte au projet collectif républicain qui demande l’implication non d’individus, mais de citoyens, c’est-à-dire de membres politiquement actifs, comme l’avait vu avec pertinence Benjamin Constant. La liberté individuelle renverse la perspective entre politique et société, et fait la première servante de la seconde, là où la République dans sa version gaullienne fait totalement coïncider les deux.

La liberté du libéralisme

La liberté en bloc défendue par Emmanuel Macron n’est pas la liberté du libéralisme politique, parce qu’il n’a cessé de l’amoindrir en renonçant à freiner la croissance de l’État bureaucratique. Cette croissance permanente érode l’autonomie individuelle et réintroduit subrepticement l’hétéronomie honnie des authentiques républicains, car l’administration ne reconnaît ni individus ni citoyens, seulement des administrateurs et des administrés.

Pourtant, républicanisme et libéralisme ne sont pas incompatibles : la Troisième République à l’honneur ce vendredi en était l’exemple typique. La suprématie de la loi et du parlement sur l’exécutif et sa bureaucratie qu’elle chérissait marquent son appartenance à la vénérable tradition républicaine. Notre gouvernement d’aujourd’hui devrait la prendre en exemple pour réformer sans crainte du pluralisme moral et social.

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