Emmanuel Macron veut « dépasser les clivages ». Ni de droite, ni de gauche ?

Left or right but not straight on by Jeremy Segrott(CC BY 2.0) — Jeremy Segrott, CC-BY

Par son « en même temps », Emmanuel Macron est le digne héritier de la communication de Jacques Chirac et du consensus mou de François Hollande, alors même que sa pratique incarne l’hyperprésidence d’un Nicolas Sarkozy.

Par Jonathan Frickert.

Un gouvernement « de mission et de rassemblement ». C’est ainsi qu’Emmanuel Macron décrivait sur Twitter le gouvernement Castex, alors en cours de formation, le 5 juillet dernier, alors que l’équipe gouvernementale bat des records sur le plan du nombre de conseillers ministériels.

L’élyséeologie est l’étude de la pratique présidentielle appuyée sur le constat que le mandat d’Emmanuel Macron cristallise plusieurs tendances historiques.

Il est donc intéressant de s’interroger sur ce que la composition du gouvernement Castex dit de la manière dont Emmanuel Macron pratique sa fonction, car si ce gouvernement dépasse effectivement, comme ses deux prédécesseurs, les clivages traditionnels, il est malgré lui celui de la fin sournoise de la politique.

Un dépassement des clivages traditionnels

Alors en vacances au fort de Brégançon, le chef de l’État a donné une entrevue estivale à Paris Match. L’occasion pour le chef de l’État, au milieu des mignardises d’usage sur la satisfaction que lui a apportée le précédent gouvernement, de rappeler ce qui fonde toute son identité politique en évoquant « des choses qui ont été bonnes ; d’autres moins bonnes ».

Une identité politique qu’il remémore également lorsqu’il évoque le tout jeune gouvernement Castex. Une équipe qui selon le président de la République « incarne le dépassement des clivages traditionnels et la volonté d’engagement de personnalités issues de tous les horizons ».

Trois ans et demi après son élection, le chef de l’État semble donc renouer avec le « en même temps ». Une expression qu’il a donc tenté de concrétiser au sein des équipes gouvernementales qu’il a nommées et qui a déjà été de nombreuses fois analysée.

Le refus du choix

« En même temps ». Difficile aujourd’hui d’utiliser cette expression sans risquer le petit sourire en coin de la part de son interlocuteur. Cette expression, devenue le porte-étendard de la communication d’Emmanuel Macron, est en réalité la face visible de la cristallisation des pratiques antérieures que montre son mandat.

Comme souvent, la sémantique en dit beaucoup, car cette expression désigne le cumul de deux choses. Je prends du fromage et en même temps du dessert. C’est un ajout, mais également un refus de choix. Dire « en même temps », consiste à refuser de choisir, de discriminer, de sélectionner.

En rhétorique, ce refus de choix a un nom bien connu et tellement usité aujourd’hui qu’il en est devenu galvaudé : ce n’est ni plus ni moins que de la langue de bois. Par son « en même temps », Emmanuel Macron est le digne héritier de la communication de Jacques Chirac et du consensus mou de François Hollande, alors même que sa pratique incarne l’hyperprésidence d’un Nicolas Sarkozy.

Le « en même temps » est à rapprocher d’une autre locution, cette fois chargée historiquement et en opposition totale à ce que le chef de l’État souhaite incarner.

En effet, difficile de ne pas faire le parallèle entre le « en même temps » et le « ni droite ni gauche » caractérisant certaines factions de la droite extrême et théorisé par l’historien israélien Zeev Sternhell.

Lorsque j’étais étudiant, un de mes maîtres de conférences nous a dit un jour « quand on se dit ni de droite, ni de gauche, c’est qu’on est surtout pas de gauche », montrant par là l’orientation réelle de cette expression. Le « ni droite ni gauche » est un des slogans de ralliement des fascistes, eux-mêmes nés de la synthèse du syndicalisme révolutionnaire et de la droite dirigiste et donc paradoxalement à la fois et de droite et de gauche.

Largement inspiré dans sa pratique par celle du héraut du populisme européen qu’est Vladimir Poutine, il est intéressant de noter la construction rhétorique totalement parallèle entre deux idéologies qui se veulent opposées. Une construction qui se caractérise jusque dans ses gouvernements successifs.

Des gouvernements composites

D’un point de vue élyséeologique, la manière dont on organise et construit son gouvernement en dit beaucoup. Dans le cas d’Emmanuel Macron, cela se ressent aussi bien dans les deux gouvernements Philippe que dans le premier gouvernement Castex. Tous concrétisent à leur façon ce « en même temps » caractéristique de la rhétorique macronienne.

Dans le premier cas, le gouvernement Philippe a incarné un renouvellement de façade plutôt salué à l’époque, mais qui ne résistait pas à une analyse des parcours. Une grande majorité des ministres, en plus d’être très parisienne, était issue de la classe typiquement française des pantouflards, une pratique encouragée en France contrairement à de nombreuses autres démocraties.

Le professeur associé à Science Po Emiliano Grossman soulignait à l’époque que le gouvernement Philippe était un des plus composites qu’ait connu la France depuis 1958. Le « en même temps » s’incarnait alors dans l’équipe gouvernementale nommée par Emmanuel Macron à travers Édouard Philippe comme une autre cristallisation, celle des tentatives d’ouvertures opérées par François Mitterrand et Nicolas Sarkozy ainsi que par les acquis des deux cohabitations.

En résulte une autre cohabitation, celle de sept étiquettes politiques différentes allant du PS aux LR, avec près de 9 ministres sur 10 dont l’étiquette politique est différente de celle du chef du gouvernement qu’ils sont censés représenter.

Un dépassement réel des clivages

Toujours sur le plan partisan, la nomination du maire LR de Prades illustre l’incroyable vacuité du parti présidentiel. Alors que le Premier ministre est généralement nommé au sein du parti au pouvoir en vertu de son statut de chef de la majorité parlementaire, La République en Marche montre pour la deuxième fois son incapacité à produire des personnalités aptes à gouverner alors même qu’il est actuellement aux affaires.

De quoi renforcer l’impression déjà évoquée dans ces lignes d’une coquille vide qui est également la suite logique des pratiques antérieures où le parti majoritaire était d’ores et déjà à la botte de l’Élysée. On peut ainsi dire que si le Général de Gaulle incarnait la Cinquième République, Emmanuel Macron incarne parfaitement sa dérive présidentialiste concentrant tout pouvoir au Palais.

Mais il y a un point sur lequel nous pouvons donner raison à Emmanuel Macron : le gouvernement Castex incarne effectivement, comme les deux gouvernements Philippe avant lui, le dépassement du clivage traditionnel, et en particulier celui qui a gouverné la vie politique de 1958 à 2017 en opposant socialistes et gaullistes.

L’alliance de la haute-fonction publique et des apparatchiks

Cependant, comme les gouvernements précédents depuis 2017, le gouvernement Castex a le mérite de révéler un clivage caché, mais bien présent depuis plusieurs années, puisque ce gouvernement est essentiellement celui de l’alliance de la haute-fonction publique et des apparatchiks soutenue par la classe aisée des grands centres urbains.

En témoigne la liste des 16 ministres de ce gouvernement où l’on retrouve six représentants de la haute fonction publique, à parité entre énarques (Castex, Le Maire et Parly) et autres grandes écoles (Borne, Blanquer et Denormandie).

On retrouve également trois ministres issus du cœur sociologique de la gauche, à savoir des professeurs ainsi que des acteurs du milieu socioculturel (Le Drian, Gourault et Girardin) coexistant avec des personnalités ayant fait une bonne partie de leur carrière au service d’élus et de groupes politiques tels qu’Amélie De Montchalin, Lecornu et bien sûr Gérald Darmanin pour la droite et Barbara Pompili pour la gauche.

Les quatre ministres restants se dispersent entre personnalités du monde médical et scientifique (Veran, Vidal et Bachelot) et l’avocat Éric Dupond-Moretti.

On note que sur 16 ministres, quatre semblent avoir été choisis pour des raisons de communication : la grande gueule Dupond-Moretti, la populaire Roselyne Bachelot et le duo Le Maire-Darmanin faisant office de madeleine de Proust aux nostalgiques des deux derniers présidents de droite dont ils sont les enfants naturels.

Même son de cloche pour ce qui est des ministres délégués, et ce malgré un casting plus éclectique, retrouvant plusieurs entrepreneurs, cadres d’entreprises et professionnels du domaine scientifique et médical.

On retrouve donc dans ce gouvernement une diversification descendante qui touche également les 11 secrétaires d’État, parmi lesquels on trouvera même quelques personnalités issues de l’entreprise et même des personnalités ayant fait leurs classes auprès d’Alain Madelin telles qu’Olivia Grégoire et Jean-Baptiste Lemoyne masquant une majorité de secrétaires d’État ancrée au sein de la famille macroniste avec son lot de socialistes et de radicaux de gauche.

Du gouvernement Castex ressort donc une impression étrange, plaçant le vieux monde et la vieille technocratie au-dessus tandis que l’entreprise, la liberté et le renouvellement sont relégués à des postes subalternes, comme une façon de les placer sur la photo de famille sans leur donner pour autant trop d’importance dans les affaires de l’État.

Dépasser les clivages… ou étouffer la démocratie ?

Dans Édouard, mon pote de droite, documentaire retraçant la campagne de l’actuel maire du Havre lors de sa réélection de 2014, ce dernier estimait qu’un élément central du pouvoir, était « la capacité à nommer, décider des nominations ». Un acte qu’il voyait comme un véritable élément d’autorité.

La nomination des membres du gouvernement par le président de la République en dit beaucoup plus sur le mandat présidentiel que ce que la communication officielle laisse transparaître.

Cristallisant plusieurs décennies de pratique antérieure, il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron ait nommé un gouvernement suivant cette logique.

Sauf qu’en souhaitant dépasser les partis, Emmanuel Macron a également dépassé l’idée de choix en politique et par extension celle de controverse. En témoigne la tentative de report des élections régionales, seule véritable respiration démocratique et donc de débat permettant de solder les tensions de la société.

Il est difficile de ne pas faire de parallèle entre cette obsession du dépassement des oppositions et l’augmentation de la violence que connaît la France depuis plusieurs années, aussi bien sur Internet que dans la rue.

La politique est la manière qu’ont trouvée les hommes pour solder leurs conflits collectifs de manière civilisée. Étouffer la perspective d’une résolution par le choix démocratique éclairé prépare progressivement la fin de la politique.

En estimant dépasser les clivages traditionnels, le président de la République fait en réalité fi de l’exigence d’opposition des idées contraires et, ce faisant, prépare une société où l’insurrection répond à la répression.

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