Emmanuel Macron, la gauche raisonnable ou le consensus mou ?

Emmanuel Macron ne fait que renouveler l’image d’une gauche qui n’a jamais marché.

Par Jonathan Frickert.

Nous sommes le 14 janvier 2014. François Hollande, conditionnant à une baisse du taux de chômage sa possible candidature à sa réélection, connaît une situation désastreuse sur le plan économique.

Depuis son élection, la France connaît 138 000 chômeurs de plus et la dette a augmenté de 170 millions d’euros. Plus frappant encore : la pression fiscale a augmenté de plus de 34 milliards d’euros.

La politique de l’offre : la réconciliation de la gauche et de l’entreprise

Le président de la République organise alors une grande conférence de presse, qui sera jugée comme l’ouverture d’un tournant historique dans l’histoire de la gauche.

En effet, l’ancien candidat de la taxe à 75% annonce une série de mesures qui changent le braquet des politiques publiques dans le sens d’un socialisme dit « de l’offre ».

  • Trente milliards d’euros de baisse de charge aux entreprises, notamment en termes de cotisations familiales pour les entreprises et les travailleurs indépendants.
  • Une plus grande transparence fiscale.
  • Politique allant dans le sens d’une harmonisation fiscale avec l’Allemagne.

Ces mesures fiscales sont toutefois l’objet de contreparties :

  • Un objectif chiffré d’embauches et de formation.
  • Une modernisation du dialogue social.

Ces contreparties seront le motif principal de la création d’un observatoire de ce qu’on appellera le CICE (crédit d’impôt compétitivité-emploi) et d’un conseil stratégique de la dépense publique, suivant la tradition française de la comitologie sans action concrète.

Dans le même temps, 50 000 emplois d’avenir seront créés. De quoi rappeler le bon temps du gouffre financier des emplois aidés …

Autre mesure phare qui fera couler beaucoup d’encre : une réforme territoriale dont nous voyons aujourd’hui les effets, que ce soit en termes de contestations ou de coût.

En cela, le chef de l’État entend mener une politique dite « de l’offre », comprenant au moins que le problème de l’économie française n’est pas, comme le pensent encore des socialistes archaïques, la demande.

François Hollande renoue donc avec la tradition de la deuxième gauche, de Rocard à Jospin en passant par Laurent Fabius.

Pour de nombreux politologues, on a affaire ici à une rupture dans l’histoire de la gauche, pourtant pas aussi nette aux vu de l’histoire que nous avons évoquée.

Une bonne partie de la gauche en est venue à estimer que François Hollande était devenu libéral, alors que le principe même de contreparties dans la baisse de la fiscalité n’est pas, en soi, strictement dans le sens d’un libéralisme débridé.

L’émergence des frondeurs, élus socialistes mécontents d’un chef de l’exécution en totale contradiction avec ses promesses électorales, va aboutir à la victoire d’un élu contestataire à la primaire de la gauche, Benoît Hamon, face au Premier ministre nommé en mars 2014 et qui a cristallisé toute la contestation de la gauche rousseauiste, Manuel Valls.

Cependant, la conférence de presse du 14 janvier 2014 va permettre l’émergence d’un secrétaire général adjoint et surtout le probable avènement d’une social-démocratie française : Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron : tuer le (grand-)père

Le 26 août 2014 est une date capitale dans l’évolution du Parti socialiste français.

Ce jour-là, un ancien secrétaire général adjoint de la présidence de la République, banquier dans le civil, prend de l’ampleur dans le débat public à la faveur de défections gouvernementales.

Cet ancien animateur du club de la Rotonde, groupe de réflexion qui conseillait le candidat François Hollande sur les questions économiques et dont les conseils ne seront pas retenus par Michel Sapin, remplace Arnaud Montebourg, au poste prestigieux de ministre de l’Économie et de l’Industrie – renommé en 2012 de manière très socialiste, « Redressement productif »-.

Malgré la trahison de Michel Sapin, qui a rejeté ses positions, et de François Hollande avec sa fameuse taxe à 75%, la place est chaude, et plutôt bonne. L’occasion pour lui surtout, après un intermède durant l’été, démissionnaire suite à une déception de carrière, de mener enfin sa propre politique, oubliant que la seule légitimité dont il dispose lui est conférée par le président de la République.

Un choix de bon sens, diront certains hollandiens. Pourtant, on retrouve, parmi ses concurrents à la nomination, beaucoup de ceux qui l’ont depuis rejoint : Bertrand Delanoë, Louis Gallois, Gérard Collomb ou encore Pascal Lamy.

L’homme est jeune : 36 ans. La culture qu’il étale dans les journaux le fait apprécier par une partie de la droite, qui voit déjà là le nouveau Valéry Giscard d’Estaing.

Pourtant, déjà, on voit dans son entourage de quel bois est fait le futur candidat. Son directeur de cabinet est un proche de Pierre Moscovici.

Son mandat ministériel sera animé par une forte contestation de la part de la gauche du Parti socialiste, voyant dans la fameuse loi Macron de libéralisation de l’économie l’incarnation du patronat oppresseur de peuples. Pourtant, si le ministre libéralise notamment le marché des autocars, concurrençant une SNCF sclérosée par une offre inadaptée à la mobilité d’aujourd’hui, l’Élysée et Matignon le retiennent. Le projet de loi Macron 2, destiné à renforcer ce qui a déjà été fait, est retoqué par l’exécutif.

Fin 2015, déjà, il songe à démissionner du fait du débat sur la déchéance de nationalité.

En février de l’année suivante, il accepte, comme DSK en son temps pour la loi sur les 35 heures, de s’effacer au profit de la ministre du Travail. L’occasion pour lui de ne pas essuyer les tirs nourris des frondeurs et de se consacrer à l’avenir.

L’avenir, il le préparera dès le 6 avril 2016, avec le lancement de son parti politique, En Marche !, dont les initiatives montrent la volonté personnelle.

Ce mouvement, transpartisan, jugé « social-libéral », entraîne une vive hostilité de la part du pouvoir en place. Entre fidélité et volonté d’émancipation, le jeune loup perpétue déjà l’esprit de conciliation molle de son mentor. Une posture qui plaît, comme en témoigne l’incroyable profusion médiatique qui se dégage alors. L’Express et les Échos, par exemple, tombent littéralement sous son charme. Un élément qui aurait dû, dès lors, mettre à puce à l’oreille à certains libéraux quant à la réalité du futur candidat.

Il faudra pourtant attendre août 2016 pour que le jeune loup prenne son indépendance.

Alors que beaucoup nous expliquent aujourd’hui qu’il est parti à cause d’un désaccord, il est en réalité parti par carriérisme.

Au final, malgré une volonté de libéralisation, Emmanuel Macron, qui n’a jamais rompu avec le socialiste français au pouvoir, aura laissé à la France environ 500 000 chômeurs de plus.

Conclusion : social-démocratie ou social-clientélisme ?

Progressiste, partisan d’une vision utilitariste du libéralisme, Emmanuel Macron est bien la revanche d’Hillary Clinton, comme j’ai pu le rappeler il y a quelques semaines.

Prétendant accompagner le capitalisme sans en comprendre le fondement ni le problème principal : l’hyper-réglementation, déjà pesante du fait des normes européennes.

Certains verront donc dans Emmanuel Macron un pas supplémentaire vers une gauche raisonnable, détachée d’un PS qui a préféré la sécurité utopique d’un Benoît Hamon à la nervosité d’un Manuel Valls. Elle est pourtant totalement inscrite dans la pensée française, qui préfère les idées aux faits.

Hamon et Macron sont deux témoins du problème de la gauche et plus largement de la politique française avec le réel. Le premier, n’en tiens pas compte, lorsque le second le prétend sans pour autant en tirer les conclusions, préférant les consensus mous.

Emmanuel Macron s’inscrit en effet dans un deux mouvements concurrents de la politique française.

D’une part, une germanisation grandissante de notre vie politique.

Des candidats de plus en plus férus d’un régime parlementaire inadapté à la nature même de ce pays, comme la Sixième république mélenchonienne et la social-démocratie de façade d’un Emmanuel Macron. Les élections législatives ont, cette année, pris davantage de poids que la présidentielle.

Des candidats de plus en plus fanatisés par l’image du Land allemand, doublé d’une méconnaissance profonde du fédéralisme allemand, tant dans ses fondements que dans sa concrétisation.

D’autre part, un mouvement dextrogyre, théorisé par Guillaume Bernard, qui pousse vers la droite toutes les familles politiques, avec une extrême-droite qui tient le même discours que les communistes, des communistes devenus socialistes, des socialistes devenus centristes … Le fait que la CFDT, syndicat réformiste, ai dépassé la CGT dans le secteur privé en témoigne également.

Pourtant, comme l’a très bien rappelé Aurélien Véron, président du PLD, dans le Figaro, celui que nous pouvons appeler « le chef du SPD français » est un homme d’image, un énarque entouré d’éléphants, fasciné par la dépense publique. La gauche molle est devenue la gauche édredon.

Emmanuel Macron ne fait que renouveler l’image d’une gauche qui n’a jamais marché. Il incarne ce que Charles Gave appelle « Les hommes de Davos », un dauphin de la génération 68, face à qui la France a, plus que jamais, besoin d’une opposition régalienne.