Interdiction de fumer dans l’espace public : le reconfinement qui vient

No smoking by Metro Centric (CC BY 2.0) — Metro Centric , CC-BY

Plutôt que d’assurer la sécurité et de rassurer leurs administrés, les autorités publiques créent artificiellement une peur pour justifier leur manie normative.

Par Jonathan Frickert.

Y aura ? Y aura pas ? Les questionnements autour de la fameuse deuxième vague ont refait surface ces dernières semaines avec les signes de reprise qui se multiplient.

Des questionnements qui s’ajoutent à ceux, classiques en médecine, entourant la nature du virus, mais également à ceux, plus problématiques, qui frappent les gouvernants, alors que le ministre de la Santé, Olivier Veran, a tenté comme souvent de masquer les nombreuses hésitations de l’exécutif depuis le début de la crise sanitaire par une formule choc : son fameux ABCD du port du masque qu’a évoqué Margot Arold dans nos colonnes samedi dernier.

Ces interrogations ne concernent pas que l’Hexagone et montrent davantage la peur des autorités que des populations qu’elles sont censées protéger.

Restreindre en douceur

Quelle mouche a donc pu piquer cette petite région autonome de l’extrême nord-ouest espagnol, à peine plus grande que la Bretagne avec qui elle partage son orientation géographique ?

Depuis ce jeudi, la Galice a interdit à ses administrés de fumer dans la rue et en terrasse en cas d’impossibilité de respecter la distance de sécurité de deux mètres entre chaque personne.

Selon le quotidien espangol El Pais, cette mesure originale pourrait s’étendre à d’autres régions, essentiellement dans le centre du pays.

Mais la mesure n’est pas isolée. Si la région de Saint-Jacques-de-Compostelle est plus de trois fois moins touchée par le virus que le reste de la péninsule ibérique, les autorités locales s’étaient déjà fait connaître par la limitation du nombre de clients dans les magasins, de la vie nocturne ou encore des réunions de plus de dix personnes.

Cela vous rappelle sans doute quelque chose, et c’est normal, puisque la France a déjà pris ce type de mesures dans l’optique du déconfinement fin avril dernier.

Il est donc prévisible que l’interdiction de fumer en extérieur passe les Pyrénées et ce bien plus tôt que ce que l’on croit, d’autant que le nouvel édile écologiste de Bordeaux envisage d’importer cette interdiction pour l’appliquer à la cité girondine, interrogeant sur l’ampleur que prennent ces mesures faussement ponctuelles.

Un reconfinement larvé

Soyons clairs immédiatement : le port du masque n’est pas en soi un problème. Des pays asiatiques reconnus comme des régimes de libertés tels que Taïwan, Hong Kong ou la Corée du Sud ont une culture très avancée de port du masque.

Ce qui en est un, en revanche, est l’impérieux besoin de contrainte qui semble gagner du terrain de jour en jour, allant toujours plus loin dans les pans de la vie humaine sujets à ces interdictions.

Ceux qui me connaissent ou au moins me lisent savent que j’essaie le plus possible d’avoir le sens de la mesure, mais je ne peux m’empêcher de me souvenir de la définition que donnait Hannah Arendt à la notion de totalitarisme dans son livre sur les origines du phénomène paru au début des années 1950, à savoir « la domination permanente de chaque individu dans chaque sphère de sa vie », qu’elle soit publique, privée ou même intime.

Pour le juriste que je suis, il est donc assez inquiétant de voir des mesures de plus en plus restrictives appliquées dans des sphères de plus en plus réduites de nos vies.

La tendance n’est tristement pas nouvelle et pour le constater, il vous suffit de prendre n’importe quel élément de votre vie et de vous demander s’il existe un texte qui l’encadre. Vous constaterez que la réponse sera très souvent « oui ». Cependant, dans un contexte sanitaire, cette tendance est d’autant plus prégnante qu’elle est visible, car liée à l’actualité immédiate.

Beaucoup justifient ces mesures par une fausse alternative : il s’agirait du prix à payer pour éviter le reconfinement. Or, cette alternative est un leurre, car après un premier confinement retentissant, nous assistons ni plus ni moins qu’à un reconfinement qui ne dit pas son nom.

Une question culturelle

Le traitement de la pandémie fait l’objet de nombreuses comparaisons à travers le monde. La gestion asiatique est ainsi quasi unanimement saluée, en particulier le cas japonais, pays très densément peuplé – 334 habitants au km² soit presque trois fois plus qu’en France – et où la part de seniors est la plus élevée du monde. L’archipel nippon a pourtant réussi la prouesse de contenir remarquablement la pandémie.

De la même manière, le magazine Forbes a publié en avril dernier une étude sur les États qui ont su le mieux riposter face au virus, dégageant un classement de 40 pays où la France est absente. En tête du palmarès se trouve Israël.

La raison de ces succès tient en partie à la culture de ces pays. La culture asiatique est ainsi plus hygiéniste et apte à la distanciation physique, permettant à chacun de se responsabiliser, alors qu’Israël, vivant dans un état d’urgence permanent pour des raisons géopolitiques, est mieux préparé à des problématiques touchant à la sécurité.

L’Espagne comme la France sont des pays de culture méditerranéenne où les rapports sociaux laissent davantage place aux émotions et aux contacts physiques que ce qu’on peut trouver ailleurs sur le globe, ce qui explique en partie la difficulté que pose la gestion d’un virus tel que le SARS-Cov 2.

En termes de risques, en revanche, la France et ses voisins raflent toutes les médailles : l’Italie, l’Espagne et la France sont respectivement 1er, 3e et 4e du classement en termes de niveau de risque.

Une infantilisation croissante

La leçon asiatique montre que derrière cette question culturelle se trouve la problématique bien connue de responsabilité individuelle.

Ne nous trompons pas de sujet : l’augmentation des restrictions aux libertés, jusque dans l’absurde, ne sont que les conséquences de l’infantilisation dont les Français, comme d’autres, font l’objet, mais en sortir exige que chacun d’entre nous prenne conscience individuellement de sa responsabilité, de l’impact de ses actions sur sa vie et sur celle de ses proches, en évitant tout nombrilisme improductif, et ce en particulier dans le cas du port du masque qui n’est pas là pour vous protéger, mais pour protéger les personnes que vous croisez, à la manière des chirurgiens qui ne portent pas de masque en bloc opératoire pour se protéger, mais pour éviter de contaminer les organismes sur lesquels ils opèrent.

Mais pour cela, il faut également que les gouvernants, de leur côté, sortent de l’infantilisation dont ils font montre.

Une fois n’est pas coutume, c’est le chef de file des Verts qui semble le premier en avoir pris conscience lorsque Yannick Jadot évoquait en mai dernier « une infantilisation, une culpabilisation des Français » dans la gestion épidémique.

Confiance contre contrôle et menace de reconfinement

Sortir de l’hystérie normative passe donc par deux actions précises : d’une part, chacun d’entre nous doit individuellement prendre conscience de la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses congénères, d’autre part, l’État et les collectivités doivent apprendre à faire confiance au bon sens de leurs concitoyens, car l’idée de fond des adversaires des sociétés libres était l’incapacité à avoir confiance dans l’Homme, la défiance vis-à-vis de ce que les individus pourraient faire de leur liberté.

L’augmentation des normes suit parfaitement cette logique. La comparaison entre les cas espagnols et asiatiques montrent bien que la clef se trouve dans la capacité des gouvernants à rassurer et à responsabiliser les populations et non dans les incantations quasi prophétiques teintées de menaces de reconfinement comme le fait depuis bientôt deux mois le gouvernement Castex afin de faire passer des mesures semblant ponctuellement indolores, mais qui suivent la même logique de restriction des libertés.

Plutôt que d’assurer la sécurité et de rassurer leurs administrés, les autorités publiques créent artificiellement une peur pour justifier leur manie normative.

L’augmentation des arrêtés et autres contraintes est-elle réellement une réponse à la peur de la population ou plutôt le signe de la crainte de nos dirigeants ? Comme dirait l’autre, moi je crois la question elle est vite répondue.

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