Décrochage de portraits de Confédérés : où s’arrêtera la réécriture de l’Histoire ?

Confederate gravestone by Joseph Novak(CC BY 2.0) — Joseph Novak, CC-BY

Allons-nous réécrire en permanence l’histoire au gré des lubies ou des lobbies du moment ? Réflexion sur Washington avec un détour par Saint-Étienne !

Par Gérard-Michel Thermeau.

Ironie de l’histoire, les démocrates des années 2010 vilipendent les démocrates des années 1860. Nancy Pelosi, lumineuse étoile du parti démocrate, a fait décrocher quatre portraits de membres du parti démocrate installés dans les couloirs du Congrès. Après les statues renversées, voici les portraits décrochés. C’est la grande toilette de printemps.

À l’exception peut-être des Virginiens et des Géorgiens, et des historiens spécialisés, les noms ne doivent pas dire grand-chose à grand monde. Je l’avoue, je n’en connaissais aucun. À mon humble avis, les noms de ces obscurs Sudistes doivent figurer pour la première fois dans les médias français.

Et qui, d’ailleurs, prêtait attention à la galerie des présidents de la Chambre des représentants meublant les murs du Capitole ?

Cette affaire, d’un ridicule achevé, m’a inspiré quelques libres réflexions me conduisant de Washington à Saint-Étienne.

Quatre Confédérés décrochés

Leur point commun : ils avaient présidé la Chambre des représentants. Trois d’entre eux ont joué un rôle politique avant et pendant la guerre de Sécession (1861-1865). Le quatrième avait 20 ans à la fin de la Guerre civile et on lui reproche visiblement surtout de s’être battu dans le mauvais camp.

Robert Hunter, représentant puis sénateur de Virginie, était un ardent partisan de l’esclavage. Il a occupé d’importantes fonctions et devait être le secrétaire d’État des États confédérés.

Howell Cobb, ministre sous James Buchanan, a présidé le Congrès provisoire des États confédérés.

James Orr a siégé au Sénat de la Confédération. Ulysses Grant, par souci de réconciliation nationale, devait en faire un ambassadeur en Russie.

Le plus jeune, Crisp, a fait carrière bien après la guerre, pendant laquelle il s’est battu comme simple officier de la Confédération.

Où s’arrêter dans l’épuration ?

La question à se poser est où va s’arrêter cette épuration ? Après tout, George Washington, le père de la nation américaine, était un propriétaire d’esclaves. N’est-il pas ainsi l’incarnation d’un « racisme grotesque » selon les propos si subtils de Nancy Pelosi ? Faut-il effacer tous les esclavagistes de l’histoire américaine ? Il ne va pas rester grand monde.

J’avais souligné, dans un précédent article, pour ridiculiser la fixation sur Autant en emporte le Vent, que le cinéma hollywoodien avait fait la part belle aux Sudistes : faut-il pour autant censurer tous ces films ?

Et en France, où l’anti-américanisme se conjugue habituellement avec un suivisme moutonnier des pires modes états-uniennes, qui va être concerné ? Colbert en a déjà fait les frais mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Petit détour stéphanois

Mais, après tout, puisque les Américains nous infligent leurs disputes provinciales, je vais, moi aussi, me pencher sur ma province. Du Capitole de Washington, je vous propose de passer par Saint-Étienne, vous ne regretterez pas le voyage.

Toutes ces histoires de statues déboulonnées me faisaient penser que, pendant longtemps, Saint-Étienne fut une ville sans statue. Les premières n’ont été installées qu’à la fin du Second Empire. Stendhal avait suggéré qu’on statufie un « industriel héroïque s’il y en a ». On se contenta, plus prudemment, de célébrer sous forme allégorique la Rubanerie et la Métallurgie, les deux activités principales de la ville.

Il faut attendre la Troisième République pour voir fleurir les hommages aux « grands hommes ». Et c’est là que ça se complique, surtout dans une ville manquant cruellement de grands hommes.

En 1902, Waldeck-Rousseau, président du Conseil, à la tête d’un gouvernement réunissant toutes les gauches, vint inaugurer une statue à la gloire de Francis Garnier. Né par hasard à Saint-Étienne, cet officier de marine fut un pionnier de la colonisation de l’Indochine.

Ainsi donc, en 1902, toute la gauche républicaine (socialistes inclus) communiait dans le culte des héros colonisateurs. Installée d’abord au cœur de la ville puis reléguée sur une place secondaire, la statue disparut pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une autre statue, plus modeste, fut réalisée et se trouve aujourd’hui à deux pas de l’Opéra de Saint-Étienne, dans une allée peu fréquentée. Plus personne ne sait qui c’est et nul n’est allé la renverser. Enfin, pour le moment.

Avant c’était différent

La gauche de 1902 n’est pas la gauche de 2020 pas plus que les démocrates de 1860 ne sont les démocrates de 2020. Ô surprise !

À l’exception des écrivains et musiciens et autres artistes, à condition qu’ils n’aient pas tenus des propos « fâcheux », il parait donc bien difficile de célébrer les « grands hommes ».

Faut-il, par exemple, débaptiser les innombrables établissements portant le nom de Jules Ferry au prétexte qu’il fut un chantre de la colonisation ?

Et allons même plus loin.

Faut-il condamner la Troisième République (et la République en général) pour avoir constitué un Empire colonial ?

Et déboulonner le Triomphe de la République place de la Nation ? Après tout, Marianne y pose son pied « blanc » sur le globe terrestre !

Allons-nous réécrire en permanence l’histoire au gré des lubies ou des lobbies du moment ?

En somme, devons-nous cesser d’être intelligents ?

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