Airbnb français, un projet voué à l’échec

Un « Airbnb à la française » est une idée malavisée, qui repose sur des motivations politiques tendancieuses, reflète l’application d’une politique industrielle chauviniste, et cherche à conquérir un marché déjà saturé.

Par Eline Chivot.

Afin de relancer les entreprises du tourisme que la crise du coronavirus a mises en péril, le gouvernement français a récemment annoncé un plan d’investissement de 1,3 milliard d’euros, piloté par la Caisse des Dépôts et BPI France.

Parmi les mesures de soutien, le gouvernement a évoqué la mise en place d’une plateforme qui serait opérée conjointement avec les professionnels du tourisme. Cette idée, bien vite surnommée « le Airbnb français » et inspirée de propositions de députés PS, est destinée aux touristes étrangers souhaitant visiter la France, mais surtout à rivaliser avec les grandes plateformes américaines, notamment Airbnb, TripAdvisor, et Booking.com.

Relativement peu commentée dans les médias, la nouvelle n’a provoqué aucun haussement de sourcil : en France, les propositions visant à nuire aux grandes entreprises américaines du web sont même généralement assez populaires, et beaucoup persistent à croire que le prochain Google serait un projet rentable, et devrait à tout prix être français. 

Airbnb français, le chauvinisme

Mais ce « Airbnb à la française » est une idée fort malavisée, qui repose sur des motivations politiques tendancieuses, reflète l’application peu judicieuse d’une politique industrielle chauviniste, et cherche à conquérir un marché déjà saturé. Le projet échouera par manque de crédibilité, et même s’il aboutissait à un lancement, son intérêt pour les usagers potentiels de la plateforme restera encore à démontrer.

Tout d’abord, nous sommes en présence d’un cas d’école de la façon dont la France gère sa politique industrielle, en créant, entretenant, et sélectionnant des « champions nationaux, » et en injectant de l’argent public, non pas dans le but de les pousser à innover, mais dans un souci de concurrencer certaines entreprises étrangères. Cette attitude n’est pas étrangère aux habitudes du gouvernement français, dont le palmarès regorge de croisades à l’encontre des géants du numérique (dérisoirement réduits à l’acronyme GAFA). Le véritable problème serait que ces entreprises menacent l’indépendance technologique de la France, ne paient pas leurs impôts, manipulent nos données, ne protègent pas assez, voire parfois trop, la vie privée de leurs utilisateurs bien qu’elles soient soumises et se conforment aux lois les plus strictes de la protection des données européennes comme le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD).

Ces accusations biaisées sont à l’origine d’une multiplication de politiques publiques chauvinistes masquant à peine une volonté de favoriser l’industrie nationale. Au fond, la raison principale et quasiment assumée de ces attaques est que le gouvernement français n’aime décidément pas beaucoup les grandes entreprises de la tech, surtout si celles-ci ne sont pas françaises, mais pire encore, parce qu’elles sont américaines. Une mascarade, en somme.

Se tromper de cible

Ce nouveau projet français se trompe de cible. Aveuglé par cette obsession de souveraineté technologique —un vague tigre de papier masquant des tentations protectionnistes— le gouvernement français préfère lancer des entreprises biberonnées à la BPI à l’assaut de l’industrie du numérique américaine, un casse-pipe, plutôt que de les encourager à innover dans des domaines de l’économie où elles auraient une chance de prendre l’ascendant.

En effet, la France a pris un retard irrattrapable sur le marché des plateformes numériques de type « B to C » (d’entreprise à consommateur), dominé par les acteurs commerciaux étasuniens et chinois. 

À l’image de l’Europe, la France a raté la dernière « vague » des technologies, comme l’Internet mobile et l’informatique en nuage (cloud computing), et ce que le Commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton aime à qualifier de bataille des données personnelles.

Plutôt que de s’obstiner à essayer d’inventer le prochain Facebook ou une pâle imitation de Google, la France devrait mettre les bouchées doubles sur la commercialisation d’applications prometteuses sur des marchés à fort potentiel, par exemple en ciblant des technologies émergentes comme l’intelligence artificielle, et se positionner fermement dans la course aux plateformes d’entreprise à entreprise (« B to B ») et des données industrielles.

Les investissements de la France et de l’Union européenne devraient être destinés à soutenir l’innovation dans leurs secteurs industriels d’excellence, comme la robotique, les systèmes autonomes, l’Internet des objets, et les solutions de calcul haute performance, ainsi qu’au renforcement de domaines d’applications où elles se distinguent déjà : les grilles intelligentes (smart grids), les villes intelligentes et connectées (smart cities), l’administration électronique (e-gouvernement), et l’e-santé. La France est après tout un pôle concentrateur d’entreprises de classe mondiale à la pointe de la technologie, comme Atos ou Schneider Electric.

Si le gouvernement veut aider ces entreprises à tirer leur épingle du jeu, il doit également montrer l’exemple, faire en sorte d’être lui-même un acteur à l’avant-garde du numérique, notamment en développant une culture technophile et en poursuivant une transformation digitale audacieuse des infrastructures du secteur public, qui pêche encore par son illettrisme numérique.

Un airbnb français peu viable économiquement

Par ailleurs, un « Airbnb à la française » a peu de chance de proposer un modèle commercial crédible, viable, exportable, et susceptible d’être suivi par les professionnels du secteur du tourisme et les investisseurs potentiels. Monter une plateforme de toutes pièces, sans calendrier précis, et dont la qualité, pour convaincre les usagers, devrait être au moins à la hauteur des interfaces fluides et parfaitement intégrées de Airbnb et Booking.com, est un pari risqué.

Selon Éric Lombard, le directeur général de la Caisse des dépôts, le projet ne verrait le jour qu’au bout de plusieurs mois—pas avant 2021, alors que ce dont l’industrie du tourisme a besoin est un appui efficace et sans délai.

De plus, alors que le pays peut compter sur quelques « champions du numérique » tels que Atos et OVH, aucune plateforme d’origine française n’a réellement pu atteindre une expansion l’ayant dotée d’une notoriété au-delà des frontières de l’Hexagone.

Un passé jalonné d’échecs numériques

La France a également un passé davantage jalonné d’échecs que de succès en la matière, parmi eux, l’expérience malheureuse de Quaero, abondamment présenté comme le « tueur de Google, » ou la noyade des « challengers du cloud » Numergy et Cloudwatt.

À cette liste s’ajoute Qwant, qui sept ans après son lancement, est loin de faire trembler Google Search : le moteur de recherche plafonne à 0,73 % de part de marché, sous perfusion de l’État, et, ironie du sort, dépend principalement de l’Américain Microsoft Bing.

La France a beau avoir perdu des millions d’euros avec ces multiples initiatives chimériques, qu’à cela ne tienne, le gouvernement persiste à appliquer les mêmes recettes et à parier sur le mauvais cheval.

D’autant plus que ce Airbnb « made in France » n’est pas un cas isolé. Salto, le Netflix français qui aurait dû être lancé en 2018, connaît de nouveaux retards et les investissements dont il devrait bénéficier seront loin de faire le poids face à ses homologues américains.

Les Français seront sans doute les seuls à jamais entendre parler de ce fameux Airbnb national, mais comme une nouvelle illustration de l’art du gaspillage d’argent public par leurs gouvernants. 

La plus grande réussite du projet sera sans doute de réinventer la roue et de compliquer la vie du touriste consommateur. Pour justifier l’utilité de la plateforme, Éric Lombard prend l’exemple de ce « touriste allemand qui arrive à Colmar doit savoir où sont les brasseries, ou à quelle heure ouvre le musée d’Issenheim. »

C’est ignorer trop vite que ce touriste allemand utilise déjà d’autres sites tels que TripAdvisor, Expedia, ou Trivago, qui proposent des hébergements, idées d’excursions ou bonnes adresses, et répertorient les avis de millions d’autres touristes tout aussi avisés. Quelle serait donc pour lui la valeur ajoutée d’une plateforme supplémentaire ?

Dans un contexte économique qui s’annonce éprouvant, un Airbnb français ne rendrait pas service à l’industrie du tourisme et aux contribuables, si tant est qu’il ne leur soit pas préjudiciable, et son utilité pour les consommateurs pose question.

Les idées fixes anti-Big Tech du gouvernement sont mauvaises conseillères. À la source de campagnes gouvernementales contreproductives et de tentatives avortées et bien amères, elles détournent l’économie française de solutions efficaces et nécessaires qui pourraient enfin et réellement stimuler la capacité concurrentielle de son industrie à l’ère du digital. 

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.