Que vaut l’égalitarisme ?

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L’égalitarisme doit-il être vu comme un principe de justice qui par nature ne supporte pas d’exceptions ?

Par Hadrien Gournay.

L’idée communiste et socialiste a fait son apparition à bien des périodes de l’histoire. Elle a parfois été exposée par des penseurs isolés dans le silence de la méditation solitaire (Platon, Thomas More ou par certains aspects Jean-Jacques Rousseau). Bien souvent, elle a motivé la constitution d’un véritable mouvement politique sans que cela n’ait toujours été synonyme de perspective réaliste d’un changement politique à court terme. (le marxisme et l’anarchisme bien sûr, Babeuf, mais aussi les Gracques à Rome, la révolution Hussite en Bohème, la révolte de Munster en Allemagne ou Taîping en Chine).

Dans l’idéal socialiste ou communiste, les moyens de production doivent être collectivisés tandis que les biens de consommation doivent être répartis de façon la plus égale possible. On a souvent critiqué les conséquences de cet égalitarisme. En tout cas, il prétend être juste. Nous examinerons la justesse de cette prétention en l’opposant à deux autres doctrines : l’utilitarisme et le propriétarisme libéral.

Égalité des conditions et utilitarisme

Avant d’opposer égalité des conditions et utilitarisme, définissons-les.

Définitions des doctrines

L’égalitarisme ou doctrine d’égalité des conditions est la doctrine selon laquelle la société doit attribuer à chacun, dans la mesure de ses besoins, la même quantité des biens produits en son sein.

L’utilitarisme est la doctrine selon laquelle la société doit avoir pour but « le plus grand bonheur du plus grand nombre. »

Le maniement de ces définitions en vue d’une opposition des doctrines correspondantes n’est pas commode. Elles ont pour objet des réalités distinctes, les biens économiques dans un cas et le bonheur dans l’autre. Néanmoins, dans la mesure où les biens économiques participent au bonheur, l’utilitarisme peut être transposé sur le plan économique. Il deviendra alors la doctrine visant la plus grande utilité, le plus grand bien-être ou la plus grande satisfaction économique du plus grand nombre. L’utilitarisme s’identifie alors au productivisme.

Dès lors, l’utilitarisme suppose peut-être à tort que les productions économiques sont toujours bonnes. Cela est en effet rendu nécessaire par les besoins de la comparaison avec l’égalitarisme qui fait la même supposition. Si en effet, ceux qui soutiennent l’égalitarisme se targuent bien souvent de mépriser, avec le productivisme, l’idée d’un lien entre croissance économique et bonheur, ils acceptent implicitement cette association en considérant que en cas d’inégalité économique, la victime de l’injustice est celui qui dispose de la plus petite quantité de biens.

Entre égalitarisme et utilitarisme le socialisme n’est peut-être pas où on le croit. Bien sûr, ceux qui se nomment eux-même socialistes soutiennent l’égalitarisme. Le terme socialisme indique que la société harmonieuse doit être le but de l’individu. Il s’oppose à l’individualisme pour lequel la société doit permettre à l’individu de satisfaire ses aspirations. Pourtant, en donnant un ordre de préférence entre différentes répartitions des biens l’égalitarisme vise bien un principe de justice qui intéresse l’individu.

A contrario, la précision « pour le plus grand nombre » relève-t-elle réellement de l’utilitarisme ?

La logique de l’utilitarisme n’implique-telle pas au contraire la recherche du plus grand bonheur possible au sein de la société, quelle que soit la manière de répartir ce bonheur ? Un bonheur qui ne concernerait qu’un individu pourrait alors être préféré à un bonheur inférieur réparti entre tous. Parce qu’il vise un bonheur agrégé au sein de la société, l’utilitarisme se rapproche du socialisme. Mais du fait que le bonheur est du domaine du ressenti individuel il se rattache à l’individualisme.

Opposition de l’égalitarisme et de l’utilitarisme

Égalitarisme et utilitarisme ainsi définis s’opposent quand entre deux situations, la plus égalitaire apporte une moindre satisfaction économique au sein de la société.

Cela est possible dans les trois hypothèses que voici :

1. La situation inégalitaire est préférable pour celui qui gagne le moins
Par exemple, dans la situation égalitaire Bruno gagne 1500 et Marc 2000 alors que dans la situation inégalitaire Bruno gagne 1700 et Marc 3000.

2. La situation inégalitaire est neutre pour celui qui gagne le moins
Bruno gagne 1500 dans les deux situations. Marc gagne 2000 dans la situation égalitaire et 3000 dans la situation inégalitaire.

3. La situation inégalitaire est défavorable pour celui qui gagne le moins.
Bruno gagne 1500 et Marc 1700 dans la situation égalitaire. Bruno gagne 1400 et Marc 3000 dans la situation inégalitaire.

Quand l’inégalité est préférable pour celui qui gagne le moins, l’utilitarisme doit avoir le pas sur l’égalitarisme. Un principe de justice ne peut s’appliquer au détriment de celui pour qui il est invoqué, alors bénéficiaire nominal et non réel du principe de justice.

Quand la situation inégalitaire est neutre pour Bruno, faire prévaloir l’égalitarisme reviendrait à considérer qu’un bien est intrinsèquement un mal, ce qui est en soi une contradiction. Rappelons que l’égalitarisme reconnait que les productions économiques sont des biens.

Il reste le cas où Bruno est perdant dans la situation inégalitaire. Peut-il faire prévaloir au détriment de Marc son intérêt sous la bannière de l’égalitarisme ? Dans les deux hypothèses précédentes, l’égalitarisme n’a pas été retenu.

Quelles en sont les conséquences pour celle qui nous occupe ? S’agit-il d’exceptions qui confirment l’esprit de la règle sans remettre en cause sa validité ? Ou l’égalitarisme doit-il au contraire être vu comme un principe de justice qui par nature ne supporte pas d’exceptions, de sorte que toute preuve de l’absurdité d’appliquer la règle en une circonstance donnée équivaut à la falsification complète de celle-ci ?

Avant de répondre à cette difficile question, étudions la confrontation de l’égalitarisme et du propriétarisme.

Propriétarisme et égalitarisme

Le propriétarisme est la doctrine selon laquelle, étant précisés les modes légitimes d’acquisition, nul ne doit porter atteinte à la propriété d’un Homme, qu’il s’agisse de celle qu’il a sur son corps, des objets dont il s’est rendu maître ou qu’il a reçu avec l’accord d’une autre personne. Rattachée à un libéralisme radical ou à l’anarcho-capitalisme, inspirée par l’Anglais John Locke, elle correspond au jusnaturalisme moderne. Elle ne garantit aucunement des possessions égales et s’oppose naturellement à l’égalitarisme.

Contrairement au propriétarisme, l’égalitarisme ne peut s’appliquer intégralement, ce qui a certaines conséquences.

Une application nécessairement partielle de l’égalitarisme

Alors que le propriétarisme peut prétendre s’appliquer intégralement, l’égalitarisme se voit condamné à la demi-mesure. Il doit
respecter la propriété que chacun a de son corps, corps plus ou moins beau ou fonctionnel, introduisant une inégalité. Le propriétaire de son corps peut en user comme il veut. Il peut de ce fait obtenir plus de succès qu’un autre, inégalité dont il bénéficie. Ensuite, il choisit qui lui plait, deuxième inégalité, miroir de la première, inégalité qu’il favorise. Cette inégalité des corps vaut tout autant dans le domaine des relations purement sexuelles que dans ce qu’impliquent des relations sexuelles (amour, couple).

Les anciens considéraient que le corps est ce qui est par excellence privé. Dans la comédie L’assemblée des femmes, Aristophane pousse les conséquences du communisme à l’extrême. Avant de jouir de sa compagne, chaque jeune homme doit satisfaire une affreuse mégère.

En niant la propriété des corps un égalitariste ne défierait pas seulement le bon sens mais la logique. En effet, si l’objectif d’égalité dans la jouissance des corps impliquait de retirer à chaque Homme la libre disposition du sien, il faudrait aussi pour s’assurer de cette égalité entre les individus mesurer la jouissance que chacun reçoit par son propre corps. Le communisme des corps aura in fine pour base le principe antagoniste de propriété de son propre corps.

Conséquences pour l’égalitarisme

Après avoir admis la propriété de chacun sur son corps, il nous faut lui reconnaitre également la faculté d’en user pour manier des objets extérieurs. Or, pouvons-nous le faire sans lui en octroyer la propriété ?

Dans les relations humaines, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Certains se montrent plus drôles, plus séduisants et obtiennent davantage de succès et d’amis que d’autres. S’il faut accepter les conséquences du plus grand talent d’un Homme pour avoir des amis, n’en est-il pas de même de son habileté à confectionner des objets qui deviendront sa propriété ?

Les limites nécessaires de l’égalitarisme face au propriétarisme posent la même question qu’à l’occasion de son opposition à l’utilitarisme. Les limites de l’égalitarisme, son incomplétude, suffisent-elles à le réfuter ?

Nous aurons peut-être la réponse en le mettant en même temps face à ces deux opposants.

Pourquoi l’égalitarisme n’est pas tenable

Face au propriétarisme, l’égalitarisme proclame que la question de quantité de bien-être matériel, (d’une égale quantité de bien-être matériel) l’emporte sur le droit qu’une personne a à l’égard d’une chose.

Face à l’utilitarisme, il rétorque que le droit individuel que chacun a sur les choses (un droit dépendant de cette quantité de bien-être matériel), l’emporte sur la quantité de bien-être global qu’elles confèrent.

Les positions de l’égalitariste ne sont pas tenables.

Sur le plan de la politique pratique, il constitue avec son frère ennemi le propriétarisme, l’un des deux pôles extrêmes, l’utilitarisme faisant office de position modérée. Sur le plan théorique, il relève d’un compromis boiteux entre le propriétarisme et l’individualisme. Si la quantité de bien-être est le motif prépondérant, l’utilitarisme doit triompher. Si le droit individuel sur les choses est ce qui importe, le propriétarisme aura la victoire.

Illustrons cela d’un exemple.

Exemple tiré de « Free to choose »

Dans le débat suivant le deuxième épisode de Free to choose de Milton Friedman, un intervenant opposé aux positions de Friedman sur le libre échange lui fait le reproche suivant, un peu étrange mais qui a sa logique : « pourquoi sacrifiez-vous l’individu à l’intérêt général de la société ? »

Pourtant, le libéral fait en général passer les droits de l’individu avant la société. Dans le cas du libre échange, le droit que le consommateur américain et le producteur étranger ont d’échanger l’emporte sur  les intérêts du producteur américain.

Toutefois, certains dommages sociaux peuvent être trop importants et les conséquences de telles positions éthiques doivent être examinées. Le raisonnement économique montre alors le caractère globalement bénéfique du libre échange.

Pourtant, ses dommages sont plus évidents, plus directs et plus visibles. Soit un jeu dans lequel un milliardaire fait la proposition suivante aux dix habitants d’un village. Chaque année, le revenu de chacun augmentera de dix pour cent sauf à celui qui, désigné par tirage au sort, le verra amputé de moitié. A la longue, les avantages pour tous seront évidents. Le plus pauvre en acceptant l’offre du milliardaire sera plus riche qu’en cas de refus. Mais ce qui est le plus visible d’abord, c’est la situation de celui qui perdra 50 % de son revenu.

Aussi, lorsque l’on adopte l’approche utilitariste, l’interventionnisme devient plus proche de l’individu. Le raisonnement économique libéral s’intéresse aux conséquences d’ensemble. Et la plupart des gens sont sensibles à cet aspect. Ainsi, cent mille morts dans des inondations à l’autre bout du monde émeuvent moins que le récit de l’une seule d’entre elles.

Pourtant, qui a quitté le terrain des droits individuels pour celui des conséquences d’une mesure pour chacun, doit suivre cette voie jusqu’à son terme. Dès lors que l’on renonce à faire prévaloir les droits d’une personne en raison du bonheur ou du malheur d’une autre, il est inévitable de sacrifier le bonheur de celle-ci au bonheur supérieur réparti dans toute la société.

 

Conclusion

La thèse d’une justice intrinsèque de l’égalitarisme, indépendante de ses conséquences ne peut être maintenue. Cependant, comme variante de l’utilitarisme, l’égalitarisme peut se défendre en prenant l’une des deux formes suivantes. Dans la première, il prétend assurer aux classes populaires un meilleur niveau de vie. Dans la deuxième, il affirme que seul le niveau de vie relatif importe à la satisfaction de l’individu.

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