Spot, le chien robot qui dresse l’humain

Un chien robot qui rappelle à l’ordre les passants qui ne respectent pas les consignes de sécurité concernant la pandémie. Singapour l’a fait, demain l’Europe ? L’avenir de l’État de surveillance.

Par Yannick Chatelain.

Dans le cadre de la lutte engagée pour endiguer la pandémie du coronavirus, de nombreux médias ont relayé l’information de Numerama, pointant l’usage d’un chien robot développé par la société Boston dynamics dans le parc de Bishan-Ang Mo Kio à Singapour (ce chien robot étant également en activité dans le parc de Lee Ah Loo) un « chien » opérationnel et disponible pour un usage commercial depuis 2019.

Des informations corroborées par des médias comme Ein News Singapore, ou un autre journal Singapourien, The News Paper (TNP) qui privilégie l’humour pour évoquer la présence de ce canin robot : « Le chien robot du parc Bishan-Ang Mo Kio et Lee Ah Loo a été inculpé la semaine dernière pour avoir harcelé deux agents de l’NEA » Ndla. La NEA National Security Agency étant un conseil statutaire créé le 1er juillet 2002 sous la tutelle du ministère de l’Environnement et des ressources en eau de Singapour.

Cet usage se ferait dans le cadre d’un test envisagé du 8 mai au 22 mai. Ce chien robot répondant  au nom de Spot est un chien robot aux capacités polyvalentes, dont la sécurité publique. C’est donc dans ce cadre qu’il diffuse un message audio pour rappeler en anglais aux passants la nécessité de respecter les règles de distanciation physique : « Gardons Singapour en bonne santé ».

La nouvelle relation homme-machine. Un chien, fut-il robot qui rappelle les passants à l’ordre, voilà qui est pour le moins symboliquement cocasse, et qui au regard de la réaction de ces derniers… (cf. vidéo) ne semble pas susciter une acceptation sociale joyeuse, au mieux de l’indifférence à l’instar du Jogger ; toutefois la curiosité craintive semble dominer.

Ce robot quadrupède capable d’évaluer le nombre de personnes présentes grâce à un système de vidéosurveillance est accompagné d’un agent qui observe son efficacité et qui peut intervenir en cas d’incident, initie une relation homme-machine sur l’espace publique assez surprenante…

Être rappelé à l’ordre par un chien n’est en soi, pas la chose la plus valorisante pour un Homme. Quant au potentiel de ce robot au regard des autres développements de Boston Industry comme le robot humanoïde Atlas (développé depuis 2013), nous pouvons imaginer des fonctionnalités plus coercitives que la simple diffusion d’un message moralisateur, des fonctionnalités multiples qui seront conjuguées à une autonomie grandissante de ces derniers !

Atlas, l’ami de Spot. Sous financement et surveillance de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) il mesure 1,88 m et est (serait) conçu pour diverses tâches de recherche et sauvetage ! Contrairement à son ami Spot, le robot humanoïde Atlas, fait lui certes des roulades et le poirier et apparaît bien sympathique.

Il n’est pas aberrant de penser qu’entre sa vocation annoncée (acceptable socialement) et l’usage détourné qui pourrait en être fait à terme par les États, sa tâche ne sera alors ni d’amuser les enfants en faisant des cabrioles et le poirier, ni de se limiter à des tâches hautement humanistes.

Biopouvoir, pandémie et opportunisme outrancier ?

Le biopouvoir – mondialement en pleine reconquête de territoire – que j’ai pu évoquer lors d’un précédent article, en éternelle quête d’une société «  zéro défaut » profite donc de la pandémie pour tester à Singapour, la matérialisation in situ d’un contrôle du corps de l’Homme par une machine !

Certes l’usage des drones à fin de sécurité publique (entre autres) existe déjà par nombre d’États. Toutefois, la particularité de ce test est que Spot – pour le moins peu discret – donne à voir de façon beaucoup plus concrète un type de société reconfigurée… qui serait supposé être acceptable : une société pensée par quelques hommes, au service de quelques hommes, plaçant l’humanité (pour son bien et sa sécurité, cela va de soi (sic) sous le contrôle de ses comportements par des robots.

Si naturellement les intentions se prétendent louables et au service de la sécurité et de l’intérêt collectif, inutile d’être grand clerc pour prendre la mesure de toutes les dérives possibles dans l’usage de notre nouvel ami Spot et de ses petits camarades comme Atlas.

Bienvenue dans le pire des mondes ?

Vous ne l’aviez peut n’être pas rêvé, Boston Dynamics l’a fait. La prouesse technologique est remarquable. Je note toutefois que les premiers usages en situation réelle à Singapour donnent pour le moins matière à réflexion. Quand bien même Spot ne tase pas les inciviques et/ou têtes en l’air s’écartant de la distanciation sociale exigée entre les humains par les pouvoirs publics et déambule encore avec son maître pour délivrer son message de bienséance dans les parcs de Singapour.

Est-ce là le meilleur des mondes auquel nous aspirons ? Toujours est-il que cette nouvelle réalité frappe de plus en plus bruyamment à nos portes.

Dans l’attente du Soma ?

Si cette réalité déshumanisée visant à la limitation de la vie, à son aseptisation, et à un conformisme comportemental et intellectuel devait se pérenniser par delà cette crise sanitaire.

Une crise sanitaire qui me semble avoir permis de nombreuses expérimentations improbables… peu virucides, mais hautement liberticides, alors peut-être que les gouvernements de ce monde devraient urgemment diligenter des recherches pour rendre acceptable l’inacceptable par le plus grand nombre en se préservant de tout contre discours voire d’une révolte éventuelle de déviants.

Ne serait-il pas souhaitable que les spécialistes en pharmacologie et en biochimie puissent mettre à disposition du biopouvoir le Soma ? Les États pourraient accompagner cette soumission à la machine et la prescrire aux récalcitrants ayant l’outrecuidance de réfléchir par eux-mêmes, de faire preuve de civisme sans besoin du rappel à l’ordre d’un Spot ni d’aucun de ses congénères en approche… sur la base du non-volontariat cela va de soi.

Avec le Soma, le biopouvoir pourra poursuivre sa reconquête outrancière, grâce à ses merveilleux effets euphoriques, narcotiques et hallucinogènes, mais sans les effets négatifs de l’alcool ou de la drogue.

Outre un petit inconvénient dans ce « meilleur des mondes », le Soma diminuerait l’espérance de vie, mais à défaut, il permettrait aux citoyens scandaleusement trop lucides de s’évader de la réalité, de calmer leur angoisse, leur colère, et d’être éternellement heureux dans…. le pire des mondes.

« Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté. » Georges Bernanos

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