Pour en finir avec la manie du PIB

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Bien que le PIB soit facile à mettre en tableaux et à comprendre, ce qu’il nous dit a bien peu de rapport avec la santé véritable d’une économie moderne.

Par Joseph Solis-Mullen.

Alors que le Covid-19 nous incite à réévaluer les institutions et les méthodes normalisées de fonctionnement à travers le monde, nous avons une occasion de réorienter notre pensée économique afin qu’elle reflète mieux les réalités du paysage économique moderne.

Cela commence par l’abandon du PIB.

Un outil d’analyse économique dépassé

Le PIB (Produit Intérieur Brut, ou Produit National Brut – PNB – une distinction sans importance pour ce qui nous concerne) est un anachronisme ; il est à peu près aussi utile pour nous renseigner sur la santé de l’économie moderne que de se contenter de compter le nombre de calories ingérées par une personne pour déterminer sa santé.

Le PIB est simplement la valeur monétaire totale de tous les biens et services produits par une société pendant une période donnée.

Inventé au milieu du XXe siècle, le PIB est idéal pour analyser les capacités et la santé d’une économie industrialisée et homogène produisant peu de biens intangibles. Il a été conçu pour compter des voitures, des réfrigérateurs, des tanks et des cartouches, et non pas des cours de yoga, du stockage dans le cloud, des conférences sur Zoom ou des chauffeurs Uber. Il est significatif que les propriétés les plus saillantes du PIB sont qu’il est facile à calculer et facile à comprendre : additionnez tout – plus il y en a, mieux c’est. Vous voyez ? C’est simple !

Les limites du PIB

Il y a trois problèmes fondamentaux dans le fait d’utiliser le PIB comme mesure globale de la santé d’une économie.

1) Son incapacité à faire des distinctions qualitatives, a été illustré plus haut en comparant le PIB avec la ration calorique d’un être humain. Les distinctions qualitatives que le PIB ne sait pas faire sont de deux ordres : des différences qualitatives entre objets semblables et des différences qualitatives entre objets dissemblables.

Ce sera peut-être mieux illustré avec un exemple :

– Un ordinateur portable aujourd’hui qui coûte 3000 dollars.
– Un ordinateur portable d’il y a quinze ans qui coûte 3000 dollars.

Pour le PIB, ce sont deux contributions équivalentes à la santé de l’économie ; pourtant, aucune personne sensée ne manquera d’apprécier l’énorme différence de capacité entre les deux ordinateurs portables en question. Cette valeur est complètement ignorée si on utilise le PIB comme métrique.

De même, dans l’exemple suivant, qui illustre la deuxième manière par laquelle le PIB ne sait pas faire de distinction qualitative :

– Des cigarettes pour une valeur de mille dollars.
– Des respirateurs pour une valeur de mille dollars.

Là encore, aucune personne sensée ne se trompera sur le fait que ces deux choses contribuent de manière qualitativement différente à l’économie, sur le plan personnel et sur le plan national. Mais à nouveau, en termes de PIB il n’y pas de différence entre les deux.

2) L’utilisation du PIB comme mesure globale de la santé de l’économie ne recouvre aucune mesure des pertes subies par l’économie pendant l’année.

– Des ouragans dévastateurs ont-ils balayé le Golfe du Mexique ? Tout ce qui figure dans les statistiques du PIB c’est une augmentation des dépenses de construction.

– Cette année a-t-elle vu la sortie de trois nouveaux modèles de smartphones et d’une micro-puce plus rapide ? Vous ne trouverez pas la dévaluation des modèles des années précédentes dans les comptes du PIB.

– La production d’énergie a augmenté ? Le coût de la dégradation de l’environnement est impossible à saisir par le PIB.

3) L’utilisation du PIB comme mesure globale de la santé de l’économie ne prend pas en compte le travail non rémunéré : le temps passé à jardiner, à s’occuper des enfants ou à cuisiner. Payez quelqu’un d’autre pour le faire et ce travail sera inclus dans le PIB ; faites-le vous-mêmes et il ne le sera pas. Qu’est-ce que cela signifie ?

Bien que le PIB soit facile à mettre en tableaux et à comprendre, ce qu’il nous dit a bien peu de rapport avec la santé véritable d’une économie moderne dans laquelle des concepts comme le bonheur humain et la santé de l’environnement sont importants.

Il est temps de passer à autre chose

Ce peut être par l’intermédiaire d’une application du Département américain du travail et des statistiques demandant à chacun quotidiennement de récapituler ses activités de la journée :  faire soi-même sa lessive mais confier quelques articles au pressing ; acheter du café dans un commerce utilisant des matériaux recyclés et s’assurant que ses fournisseurs s’accordent tous sur des principes de travail éthiques – etc. Les données seraient disponibles directement chaque jour, procurant une image bien plus fidèle de la santé économique de la nation. Et ce n’est qu’une proposition parmi des centaines possibles.

Nous sommes à un moment où, je pense, beaucoup sont ouverts au questionnement et prêts à repenser certaines des valeurs centrales sous-jacentes et des hypothèses fondamentales de la superstructure socio-politico-économique qui a échoué à maîtriser l’épidémie de Covid-19.

Pour terminer je voudrais juste faire remarquer que selon la vision étroite du PIB se rendre à pied chaque jour à son travail au lieu d’utiliser sa voiture est « mauvais » pour l’économie. Rien que cela, je pense, nous démontre que nous devons aller au-delà de la notion de PIB qui est depuis longtemps l’un des outils conceptuels omniprésents pour comprendre le monde et son grand tourbillon de relations interdépendantes.

Traduction pour Contrepoints de Finally Kicking the GDP Habit

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