Quel avenir pour le pétrole tombé à des prix négatifs ?

barrels of oil by Daan Franken(CC BY-NC 2.0) — Daan Franken, CC-BY

Avec un prix du pétrole au plus bas, ce qui est arrivé cette semaine pourrait être pour les peuples européens, sinon pour leurs dirigeants, un rappel aux réalités.

Par Loïk Le Floch-Prigent.

L’annonce de barils fournis à prix négatifs aux USA a semé le trouble dans toutes les rédactions mondiales : à cause et malgré le coronavirus le pétrole est redevenu un objet de convoitise.

Que s’est-il passé ?

Consommation de pétrole et covid-19

C’est assez simple, la consommation de pétrole a chuté de 30 %, les stockages sont au maximum, et les oléoducs aussi. Dans le cas qui a embrasé le monde, c’est plutôt, semble-t-il, le transport du liquide qui était saturé, les stockages étant à 90 % pleins, ce qui est de toute façon énorme. Les contrats du mois de mai étaient échus le 20 avril, les pénalités étaient lourdes.

Plutôt que de les payer les propriétaires ont préféré vendre leurs barils restants à prix négatif : ils ont donné de l’argent en plus du pétrole aux acheteurs. C’est un évènement. Cela ne signifie pas la fin du monde pétrolier, pas plus aux États-Unis que sur le reste de la planète. Pour les contrats de juin le baril a repris son prix précédent, pas merveilleux pour les vendeurs, autour de 20 dollars. C’est donc ce sujet, un baril très bas, qui est intéressant à commenter pour l’avenir et non l’accident de la veille.

La chute de la consommation n’a pas fait baisser la production et la guerre entamée par l’Arabie Saoudite contre le pétrole non conventionnel produit aux USA a donc repris.

Dans un premier temps cette guerre avait été perdue parce que les pays arabes tablaient sur un coût pour les producteurs américains de 70 dollars, au-dessous duquel ils devaient perdre de d’argent.

C’était sans compter sur les progrès techniques ; et lorsque les producteurs ont continué à produire à 40 dollars le baril, l’Arabie Saoudite a calé et le baril est remonté autour de 60 dollars, ce qui satisfaisait tout le monde.

Dans un premier temps, la crise du coronavirus a conduit l’Arabie Saoudite à tenter un accord avec la Russie pour faire diminuer leurs deux productions qui entraîneraient toutes les autres. Ils représentent à eux deux plus de 20 % de la production mondiale, mais bien davantage en potentiel, et surtout une production à coût très modéré.

L’échec de cette négociation, car débouchant sur une baisse de production peu significative, a généré une guerre des prix, un maintien de la production des uns et des autres et l’écrasement à 20 dollars le baril.

Une simple explication économique

La partie économique est simple, les grands pays producteurs peuvent tenir, les plus petits sont terrassés, les compagnies privées, minoritaires en production, ont coupé dans leurs investissements pour ne pas effrayer leurs actionnaires.

Ceux qui souffrent immédiatement sont les petites ou moyennes compagnies spécialisées aux USA dans le shale oil ; elles sont une soixantaine, très endettées et ne vont pas pouvoir honorer leurs remboursements bancaires.

L’une d’entre elles vient de se mettre en chapter eleven (protection contre la faillite), d’autres suivront. Les productions vont se maintenir pendant quelques mois, les puits les plus prometteurs vont être repris par les majors. Ce sont les banques qui seront pénalisées, mais le montant global ne va pas les mettre en grande difficulté.

À 20 dollars le baril la production de pétrole américain peut donc rester à un niveau élevé. Les tentatives de « tuer » à court terme l’industrie américaine du shale oil  risquent encore une fois de ne pas marcher, les coûts d’exploitation étant de l’ordre de 20 dollars le baril, c’est l’investissement de forage, objet des prêts des banques, correspondant à 15 dollars le baril qui pèse sur les comptes et sur les banques.

Si la consommation repart d’ici six mois, on peut donc avoir un secteur shale oil qui a changé de propriétaires, des banquiers qui ont perdu quelques milliards, et un baril qui remonte à mesure que les stockages se vident.

La politique complique la situation

C’est la partie politique qui est la plus difficile à prévoir car elle a sombré depuis des années dans l’irrationnel et dans des bagarres d’egos. On peut évoquer les USA, l’Arabie Saoudite et la Russie, mais pour imaginer l’avenir il vaut mieux parler de Trump et ses élections américaines, de Mohammed Ben Salmane et de Poutine.

Pour gagner les élections Trump a besoin de ne pas se mettre à dos le secteur pétrolier américain, Mohammed Ben Salmane a besoin de nourrir son peuple et du soutien des USA contre l’Iran, Poutine veut retrouver une place dans le concert des nations qui se limiterait à un duel États-Unis/Chine. Chacun a besoin des deux autres pour gagner et montre ses muscles.

Le grand absent de cette lutte indécise est l’Europe

Mais comment expliquer à des peuples obsédés par l’après pétrole que 85 % de l’énergie fournie dans le monde est d’origine fossile-charbon pétrole-gaz, que le pétrole est utilisé à 20 % dans l’industrie mondiale, que la première transformation à assurer est celle de la limitation du charbon et en premier lieu l’abandon de son utilisation domestique, que la plupart des pays du monde sont sans eau ni électricité et en conséquence recherchent une énergie abondante et bon marché ?

Comment expliquer que le monde ne rêve pas de bateaux à voile, d’avions solaires et de voitures électriques, que tous ont pris l’habitude de faire fabriquer ailleurs les produits sensibles, mais qui leur sont indispensables ?

Bref, que nous ne sommes ni dans l’ère post-industrielle ni dans l’ère de la disparition des énergies d’origine fossile. Ils ont fini par intérioriser que cette géopolitique du pétrole était le monde d’hier et s’y intéressent modérément, trouvant d’ailleurs dans les querelles d’egos la justification de leur mépris à l’égard du monde d’hier.

Ce qui est arrivé cette semaine pourrait être pour les peuples européens, sinon pour leurs dirigeants, un rappel aux réalités car, tandis que nous dansons autour du volcan, le pays consommateur de fossiles à prix cassés et vendeur de matériel indispensable à tous les autres, c’est encore la Chine.

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