Responsabilité : une notion en voie de disparition ?

Voici un petit livre qui a peut-être plus de rapport avec les temps que nous vivons qu’il n’apparaît au premier abord.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Responsabilité, tel est le titre qui se détache en majuscule sur la couverture verte. Le nom de l’auteur ne vous dira certainement rien : Marcel Crozet-Fourneyron. L’éditeur certainement pas davantage : SEDIF ou société d’études et de diffusion de l’Idée française.

Les hasards de mes recherches dans la préparation d’un futur ouvrage m’ont amené à acheter et lire cette petite brochure d’apparence modeste publiée en 1945. En ces temps de pandémie, le temps ne manque pas pour la lecture. L’auteur ne parle pas de maladie, ni de virus, ni d’épidémie. Il parle d’économie. Pourtant, ce petit texte a peut-être plus de rapport avec les temps que nous vivons qu’il n’apparaît au premier abord.

« Faut-il admettre que seul l’État pourra désormais donner le bonheur aux hommes en étendant toujours plus loin le pouvoir des agents de l’autorité et en multipliant leurs interventions dans la vie humaine ? » telle est la question posée par l’auteur dans l’avant-propos de son ouvrage.

Plus l’État intervient, plus la responsabilité se dilue.

Qui était Crozet-Fourneyron ?

Marcel Crozet-Fourneyron (1885-1955) est un héritier. Son père, Émile, a développé l’usine créée par le grand-oncle de Marcel, Benoît Fourneyron, l’inventeur de la turbine hydraulique. Cette usine familiale d’Unieux, dans la région stéphanoise, réalise des machines, des chaudières, des transmissions et des turbines. Il a 24 ans à la mort de son père et apprend le métier sous la houlette d’un excellent ingénieur, issu des Arts et Métiers, Élie Chanteur, qui sauve l’entreprise. Mobilisé en 1914, il se retrouve officier dans l’artillerie ce qui lui vaut une citation pour sa grande énergie et son courage. La paix venue, il assume seul la direction de l’entreprise familiale, son frère ayant été tué au front. Il a pu mesurer ce qu’était la responsabilité d’une entreprise.

Au moment des grèves de 1936-1937, son talent oratoire en fait le porte-parole des patrons de province face aux « représentants du patronat » tous Parisiens de résidence. À ses yeux, comme il le déclare au conseil de l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie), les dirigeants des grands groupes sont devenus des « fonctionnaires irresponsables d’un étatisme généralisé » avec une « mentalité d’employés et non pas de patrons ».

Il agite déjà cette question de la responsabilité.

Une philosophie d’esclaves

Mais l’homme n’avait pas seulement le don de la parole. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il publie sous l’égide de la SEDIF une brochure modeste dans son aspect, reflet des difficultés matérielles de l’heure. La SEDIF avait été fondée à la fin de mars 1939 pour constituer « un centre de propagande économique, politique et sociale pour une rénovation libérale ».

Comme le soulignait son gérant, Pierre Lhoste-Lachaume : « l’horrible aboutissement des doctrines totalitaires et le désarroi actuel ne font que rendre plus urgente l’œuvre que nous nous sommes proposée. »

Écoutons donc celui qui est présenté par son éditeur comme un « vrai patron ».

À ses yeux, le dogme de l’État-providence était une « philosophie d’esclaves » étrangère à l’esprit français. Il ajoute : « on ne semble se préoccuper que de la distribution des richesses comme si le problème de leur production était accessoire. »

Il dénonce une « illusion par trop répandue : celle que les pouvoirs publics peuvent créer de la richesse. » L’autre illusion à la mode, à la mode en 1945 rappelons-le, « est de penser que le crédit peut créer de la richesse. » Seuls sont créateurs de richesse, « le travail, l’esprit d’entreprise et l’initiative des hommes ».

La division internationale du travail facteur de progrès

Soulignant l’importance de la division du travail, il a cette remarque très datée et pourtant d’un écho redevenu contemporain en nos temps de développement durable qui vise à retrouver le triste temps du rationnement : « Quel est le rendement d’un homme qui fait cent kilomètres à bicyclette pour rapporter 10 kilos de légumes pour nourrir sa famille, alors qu’un camion alimenterait 500 familles dans le même temps ? » Marcel Crozet-Fourneyron ne songeait pas qu’un jour on préconiserait ce qu’il appelait le « retour au genre de vie des peuplades primitives ».

Il donne l’exemple d’une bicyclette : l’acier vient de France obtenu avec du charbon allemand ou anglais, le nickel vient du Canada, les roulements à billes sont en acier fin de Suède, le cuir de la selle vient d’Argentine, les pneus en caoutchouc de Malaisie, leur toile en coton du Brésil, le vernis est à base de « produits exotiques » et le lubrifiant vient des États-Unis « ou de l’Oural ».

Et oui, en 1945, deux ans avant la création du GATT, cinquante ans avant la naissance de l’OMC, notre auteur écrit :

« Les hommes qui, autrefois, étaient capables de se suffire à eux-mêmes à l’intérieur d’une province sont devenus tributaires les uns des autres dans une économie mondiale, de telle sorte que quand un pays veut vivre avec ses propres ressources, il condamne ses habitants à restreindre leur train de vie. »

Dénonciation du marché et responsabilité

L’Italie mussolinienne comme l’Allemagne nazie avaient pu goûter aux joies sans mélanges du Made in Italy et du Made in Germany. Crozet-Fourneyron ajoute : « les hommes ont cherché par tous les moyens à s’affranchir de la dictature cruelle du marché concurrentiel… » Cette dénonciation du marché permet d’éviter d’attaquer la cause principale qui est la division du travail. Mais le rejet du marché a pour conséquence l’organisation de l’irresponsabilité.

Ce patron n’est pas tendre avec ses pairs. Il considère la société anonyme comme un « instrument dangereux ». Elle fait disparaître la responsabilité de l’entrepreneur.

« Sept personnes apportant chacune 100 francs donnent naissance à un nouvel être imaginaire qui peut dépenser des centaines de millions sans que les sept pères putatifs aient jamais rien à perdre, si ce n’est les 700 francs originels. »

La facilité d’échange a transformé « la propriété en papiers impersonnels et vagabonds ». Or, souligne Crozet-Fourneyron : « un homme qui a la responsabilité pleine et entière des capitaux qu’il gère agit avec prudence. »

Celui qui est irresponsable, au contraire, a tout intérêt à développer l’affaire pour justifier un salaire personnel de plus en plus élevé quitte à gaspiller énergie et matières, à ruiner fournisseurs et épargnes, à « empoisonner le marché ».

Des dirigeants à la mentalité de fonctionnaires

À ses yeux, comme il l’avait exprimé en 1937, l’irresponsabilité des dirigeants d’entreprises leur donne la mentalité de « certains fonctionnaires » autorisant tous les gaspillages. Il dénonce un capitalisme qui se réfugie sous l’aile de l’État, qui accepte les profits et refuse les pertes. En somme le patron veut être assuré contre les mauvaises affaires. Il n’accepte plus d’assumer sa responsabilité.

L’abus du crédit est également dénoncé ainsi que le rôle des banques. Il note : « Il est admirable de voir que les hommes croient encore à la possibilité pour les gouvernements de créer de la richesse en imprimant des billets de banque. »

Le crédit a encouragé les « concentrations industrielles » qui ne favorisent pas nécessairement le progrès technique. Et quand ces gigantesques édifices sont en danger, « c’est l’État lui-même qui intervient pour les sauver avec l’argent des contribuables ».

Étatisme et responsabilité

Comme solutions alternatives au marché, il passe en revue le communisme puis le socialisme. Comme ces doctrines sont un peu dépassées, passons directement à l’étatisme qui domine aujourd’hui l’horizon public.

Il souligne d’abord :

« Nationaliser une industrie a pour résultat immédiat d’étatiser d’abord les difficultés, c’est-à-dire de transformer un incident bénin, qu’un particulier réglerait sur l’heure, en une affaire administrative sur laquelle des commissions successives discuteront pendant des mois… »

Il rappelle cette vérité fondamentale :

« L’Étatisme a un vice rédhibitoire : dans cette société archianonyme ceux qui dépensent ne sont pas ceux qui paient, et cette irresponsabilité de principe ne peut aboutir qu’au gaspillage. »

La manie réglementaire du régime de Vichy

Je passerais sous silence les pages consacrés à l’économie nazie et au régime de Vichy. Quoique. Tenez, notre auteur cite la manie réglementaire de l’État français portant aussi bien sur l’organisation du marché de l’escargot que le contingentement des « dents artificiels ». Le 21 octobre 1941 le secrétaire d’État à la Production industrielle fixait le prix des « modèles anatomiques et pièces ostéologiques ».

Bien entendu, tout cela n’a plus rien à voir avec notre époque. Vichy, on le sait, ne fut qu’une « honteuse parenthèse » appartenant aux heures les plus sombres de notre histoire. Pendant l’Occupation, les chefs d’entreprise devaient consacrer tellement de temps « pour lire, essayer de comprendre et appliquer des textes de loi, arrêtés, décisions aussi nombreuses que confuses » que cela se faisait au détriment de la bonne gestion de leurs affaires.

Vous le voyez, tout cela est bien lointain, aucune comparaison n’est possible avec les heureux temps présents.

Une conclusion un peu désespérée

Est-il besoin d’en rajouter ?

L’auteur cite ce « cerveau » du New Deal qui avouait : « The trouble is that a real world ». Sully, le fameux ministre d’Henri IV, affirmait, pour sa part, que la prospérité d’un royaume dépendait de la proportion entre les frais d’administration et les revenus de la production.

Partagé entre désespoir et espérance, Crozet-Fourneyron écrivait en 1945 :

« Dans la nuit que nous traversons ces vérités sont à peine perceptibles et le carrefour est obscur. »

Cela n’a pas beaucoup changé depuis 75 ans, sinon en pire.

 

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