Quand l’argument de la santé justifiait la tyrannie

Locked by Jessica Suarez(CC BY-NC 2.0) — Jessica Suarez,

L’actuelle pandémie de Covid-19 offre l’opportunité pour l’autoritarisme de se développer. L’argument de la santé fut, quoique sous des formes un peu différentes, un outil terriblement efficace pour détruire la liberté.

Par Lionel Chanel.

L’actuelle pandémie de Covid-19 offre l’opportunité pour l’autoritarisme de se développer. Contrepoints s’est déjà fait l’écho des atteintes aux libertés portées par plusieurs gouvernements à la faveur de l’épidémie — par exemple l’article de Tom G. Palmer et Simon Lee.

L’historien Yuval Noah Harari a également alerté sur ce danger, dans les colonnes du Financial Times. La santé publique est devenue une formidable occasion pour l’État d’empiéter sur la sphère privée des individus.

Dans le présent texte je voudrais proposer une brève perspective historique rappelant que l’argument de la santé fut, quoique sous des formes un peu différentes, un outil terriblement efficace pour détruire la liberté. Je développerai trois exemples.

Il faut souligner, d’emblée, deux différences importantes.

La première est que les tyrannies du passé invoquaient la santé du corps social sous forme de métaphore, tandis que l’épidémie de coronavirus concerne, elle, des individus en chair et en os, des personnes physiques ; Sars-Cov-2 n’est pas une figure de rhétorique mais un agent biologique bien réel.

La seconde tient au fait que les despotes dont nous parlerons ont tous entrepris leur entreprise de « guérison » dans une optique utopique de refondation totale de la société, ce qui n’est pas le cas dans l’épidémie de Covid-19 ; il y a bien les illuminés socialistes ou collapsologues qui affirment que l’aube d’une ère radicalement nouvelle pointe le bout de son nez sous la forme de ce virus, mais ce ne sont pas leurs idées qui inspirent les gouvernements en ce moment.

La Terreur comme moyen de « régénération »

La Révolution française est connue pour l’usage que firent ses acteurs du mot régénération. Mona Ozouf, dans le Dictionnaire critique de la Révolution française1, note cependant que deux acceptions contradictoires se sont rangées derrière ce mot : l’une libérale, l’autre antilibérale. C’est sur la seconde que nous focaliserons notre attention.

Les exemples d’invocation à la régénération pour légitimer un régime coercitif sont nombreux. Prenons seulement un exemple. Le Peletier de Saint-Fargeau, dans un projet d’éducation nationale, avait préconisé la contrainte pour modeler l’enfant selon les valeurs de la nouvelle société2.

À deux reprises, il emploie le mot-clef : « Considérant, écrit-il, à quel point l’espèce humaine est dégradée […], je me suis convaincu de la nécessité d’opérer une entière régénération. » Et un peu plus loin il s’imagine entrevoir « la source la plus féconde de prospérité, de splendeur et de régénération ».

Le mot, rappelons-le, provient du lexique médical et désigne la reconstitution de tissus organiques abîmés d’un être vivant. La Terreur jacobine se conçoit donc comme une opération visant à restaurer la santé d’un corps social mutilé par l’absolutisme. Et cette opération passe par des saignées récurrentes dont l’instrument incarnera à lui seul le régime : la guillotine.

C’est l’historien d’art Daniel Arasse qui, dans un livre remarquable d’originalité3, analysait les exécutions récurrentes sous la Terreur, comme la métaphore de cette pratique thérapeutique. Dans son chapitre intitulé « La machine politique », il démontre que la guillotine « concrétise le discours de la régénération » : le peuple amassé sur la place autour de l’échafaud matérialise le corps social, le couperet représente le scalpel salvateur et le sang des condamnés s’écoulant sur les bois de justice celui de cette France que le Législateur entreprend de guérir.

Une phrase de Robespierre, dans l’un de ses discours, trahit d’ailleurs la vision médicale que les jacobins se faisaient de la Terreur. Dans son exposé sur Les principes du gouvernement révolutionnaire, il reproche en effet à ses adversaires politiques qui condamnent ses exactions de vouloir « soumettre au même régime la paix et la guerre, la santé et la maladie » : en clair, la suspension des libertés constituait le remède indispensable aux maux infligés par les ennemis intérieurs et extérieurs de la nation.

Le communisme : un désinfectant contre la « putréfaction bourgeoise »

Au XXe siècle, le communisme et le nazisme ont eux aussi usé de la métaphore médicale.

Concernant le premier, son fondateur, Lénine, déployait tout un vocabulaire issu du lexique de la maladie pour reléguer en-deçà de l’humanité ceux qu’il considérait comme ses ennemis — facilitant par-là même leur extermination. Au chapitre huitième de son livre consacré au léninismé4, Dominique Colas évoque ce langage déshumanisant comme l’expression de la volonté des bolchéviks de purifier le monde.

La révolution — qui n’est rien de moins, pour Lénine, qu’une guerre civile — consiste donc en une opération de désinfection. Lénine se félicite ainsi un jour d’avoir « nettoyé de nombreuses villes russes de cette vermine. »5

Le 31 août 1918, la Pravda lance un appel aux « travailleurs » : « Les villes doivent être implacablement nettoyées de toute la putréfaction bourgeoise »6 proclame-t-elle.

Les koulaks sont assimilés tantôt à des « buveurs de sang », tantôt à des « vampires », quand ils ne sont pas réduits à des « scorpions », des « araignées »,  des « insectes » ou des « sangsues », signifiant clairement que l’acte de les tuer est un acte de salubrité. Très souvent aussi, Lénine désigne ses ennemis en les désignant comme des « parasites ».

Le texte intitulé « Comment organiser l’émulation », est une illustration parmi bien d’autres de la rage qui l’anime et qui s’exprime dans un langage (violent) renvoyant à l’univers de la maladie : par exemple, après avoir évoqué le « gage de vitalité » que représentait la « diversité » des moyens de répression, il engage à « débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite ».

Un peu plus haut, il appelait à « vaincre ces survivances de la maudite société capitaliste, ces déchets de l’humanité, ces membres irrémédiablement pourris et gangrenés, cette infection, cette peste, cette plaie que le capitalisme a légués au socialisme ».

Hitler : « le médecin du peuple allemand »

Le national-socialisme, enfin, commit lui aussi ses crimes dans une optique humanitaire. Car, comme l’a montré Frédéric Rouvillois dans un essai lumineux7, le nazisme, à l’instar du communisme, se concevait comme une utopie. Le traitement lourd infligé au peuple allemand souffrant représentait la voie pour l’atteindre.

Cependant, dans quelle mesure le lexique médical utilisé par les nazis n’était-il que métaphorique ? Leur idéologie raciste reposant en effet sur des présupposés biologiques, les individus n’incarnaient donc pas seulement les réalités désignées par le lexique qu’ils employaient : ils étaient ces réalités. Pour eux, un Juif était, physiquement, un agent infectieux. Pour eux, une personne handicapée était, du fait même de son handicap, un élément indésirable.

Mein Kampf fourmille d’expressions et de termes avilissants pour désigner les Juifs : peste, bacille, poison, infection, saleté… Les Juifs, par leur présence, corrompaient la race aryenne. La désinfection s’imposait donc.

Dans son entreprise de purification, Hitler déclara un jour que la stérilisation des personnes handicapées physiques et mentales était « l’acte le plus humanitaire, lorsqu’il est appliqué méthodiquement, que l’on puisse accomplir vis-à-vis de l’humanité. Ce geste épargne des souffrances imméritées à des millions de malheureux, et conduira ensuite à une guérison progressive »8. Juste avant, il avait prévenu : « Le droit à la liberté individuelle le cède devant le devoir de sauvegarder la race. »

L’historienne des sciences Laura Bossi a ainsi pu résumer comment Hitler se considérait, en tant que dictateur : comme « le médecin du peuple allemand »9.

L’historien Bernard Bruneteau note dans l’un de ses livres que les camps d’extermination étaient approvisionnés en gaz zyklon B par des véhicules flanqués… du logo de la Croix-Rouge10. Bien sûr il y avait la volonté des nazis de ne pas éveiller les soupçons et de commettre leurs crimes dans le plus grand secret. Mais comment ne pas lire, aussi, dans ce fait, que les nazis, en bons praticiens, étaient convaincus d’administrer le remède efficace contre la peste juive dont souffraient, depuis si longtemps, les Allemands ?

Novlangue

Le langage médical adopté par les tyrans reflétait autant leur haine sans bornes à l’égard de ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis, tout autant qu’un cynisme atteignant des cimes himalayennes — la SS implicitement présentée comme une organisation humanitaire en est un exemple édifiant.

C’était une novlangue calquée sur le discours médical. Elle permettait de masquer, derrière le paravent des bonnes intentions, les pires abominations. Elle a servi d’instrument efficace aux systèmes utopiques pour broyer les individus en annonçant, finalement, le contraire de ce qui était fait.

On se souvient que dans 1984, c’est le même procédé qu’utilise Big Brother : « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage… »

La langue fut ainsi la victime collatérale des tyrannies que l’on vient d’évoquer.

  1. Mona Ozouf, « Régénération », in François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, « Champs », 1992, pp. 373-389.
  2. Je m’autorise une digression : dans son texte, Le Peletier affirme : « la totalité de l’existence de l’enfant nous appartient ». Comment ne pas voir, environ cent quarante ans avant, la préfiguration du totalitarisme, qui, par la voix d’Hitler, disait ceci : « Quand un adversaire me dit : « Je ne passerai pas dans votre camp » je lui réponds calmement : « Votre enfant nous appartient déjà…  » » (cité par William Shirer, The Rise and Fall of the Third Reich, New-York, Simon & Schuster, 1960, p. 249).
  3. Daniel Arasse, La guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 1987.
  4. Dominique Colas, Le léninisme, Paris, Presses universitaires de France, « Quadrige », 1998.
  5. Ibid., chapitre huitième.
  6. Cité par Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, tome 1, Les bourreaux, Paris, Grasset, 2015, p. 133.
  7. Frédéric Rouvillois, Crime et utopie. Nouvelle enquête sur le nazisme, Paris, Flammarion, 2014.
  8. Cité par Frédéric Rouvillois, ibid., p. 106.
  9. Citée par Frédéric Rouvillois, ibid., p. 100.
  10. Bernard Bruneteau, Les totalitarismes, Paris, Armand Colin, « U », 2005, p. 185.
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