EHPAD : la catastrophe qui s’annonce

Voeux à l'EHPAD by Commune du Val d'AJol (CC BY 2.0) — Commune du Val d'AJol , CC-BY

Que de ratés dans la gestion sanitaire organisée par l’État planificateur ! Les EHPAD en feront les frais. Et cela coûtera humainement très cher.

Par Philippe Lacoude.

Au tout début de l’épidémie de COVID-19, dans l’État de Washington, dans le nord-ouest des États-Unis, les dirigeants de la maison de retraite Life Care Center – un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) – dans la ville de Kirkland n’ont pas saisi l’ampleur du problème.

Catastrophe sanitaire à Kirkland

Ils ont laissé les visiteurs venir voir les 120 résidents jusqu’au début du mois de mars.

Certains résidents sont tombés malades. Le COVID-19, très contagieux, s’est répandu comme une trainée de poudre parmi les résidents et les 180 employés.

Au 6 mars, la résidence en était à 11 morts et plus de 50 cas sur ces 300 personnes.

Kirkland n’est pas une petite ville rurale avec un hôpital de campagne. C’est la banlieue de Seattle, le siège de Costco, la chaine de supermarchés d’American Express. C’est la ville de 343 industries, société productrice de la saga Halo. Kirkland est située entre Redmond (Microsoft) à l’est et Seattle (Amazon) à l’Ouest.

En d’autres termes, Kirkland dispose de l’un des meilleurs plateaux médicaux au monde.

Quelques jours plus tard, nous en étions à 22 morts et 31 cas de plus.

Ce matin, 81 résidents ont été testés positifs au coronavirus et, parmi eux, 34 sont morts ainsi qu’un visiteur. Pratiquement 25 % des décès aux États-Unis sont liés à cette maison de retraite !

Trois erreurs majeures

Les États-Unis sont intéressants. Avec 50 États, il y a 50 laboratoires sociaux, souvent des exemples à suivre, mais parfois des leçons de mesures à éviter à tout prix

Comme l’explique fort bien le Seattle Times, le Life Care Center a trop attendu avant de fermer ses portes au public, n’a pas pris assez de mesures sanitaires – comme le port de masques – et n’a pas fait tester tous les malades présentant des symptômes du COVID-19.

Maintenant, les familles sont furieuses et demandent des comptes… Comme ce sont les États-Unis, cette affaire va se finir en procès et/ou en faillite pour l’établissement ajoutant un désastre financier en plus de la catastrophe humaine.

Quid des EHPAD en France ?

Si le gouvernement a pris (un peu tardivement) la bonne mesure consistant à isoler les patients, il semble tout de même que le scénario de Kirkland soit en train de se répéter à plusieurs endroits.

Le préfet de la Marne a annoncé jeudi soir que « la poussée se confirme » et que « deux résidents de l’EHPAD du Château à Aÿ ont été hospitalisés, dont un avec des signes évocateurs, et un dans une autre résidence ». Trois malades donc, dans deux établissements du département.

À Saint-Saturnin, selon Ouest France, un membre du personnel et cinq résidents de la maison de retraite ont été dépistés positifs au COVID-19. L’un des résidents est hospitalisé à l’hôpital du Mans.

À Saran, une résidente d’un EHPAD a testé positive au COVID-19 et est hospitalisée au CHRO.

À Bayonne, selon Sud-Ouest, dans l’EHPAD d’Harambillet, une patiente de 86 ans (a été diagnostiquée positive au coronavirus. Le mardi 17 mars, elle a été transférée au Centre hospitalier de la Côte basque. On ne l’a appris que le 19 mars vers 18 heures dans un communiqué de la Mairie de Bayonne. Transparence, mais doucement.

Selon France TV Info, dans un EHPAD du sud de la France – non nommé – deux patients y sont décédés, 47 patients sur 70 sont infectés, et une partie de l’équipe soignante est contaminée.

Le cas qui nous préoccupe le plus est celui de l’EHPAD de Thise, près de Besançon, dans le Doubs où, depuis le début de l’épidémie, on déplore 11 morts dont 7 survenus « depuis le week-end dernier » selon le porte-parole de l’établissement.

À Thise, non seulement « la situation s’aggrave fortement très rapidement » selon un praticien mais, en plus, comme à Kirkland au début, ces défunts ne sont pas testés ! Ils ne comptent pas dans les statistiques du coronavirus en France, faute de tests !

« La direction a demandé aux personnels de ne pas ébruiter l’information » et le maire fait preuve d’un cynisme à glacer le sang : « Ce qui nous importe le plus, c’est que les soignants qui vont au sein de l’établissement ne traînent pas dans les commerces, que les gestes barrière soient respectés et que notre population ne soit pas exposée. » Bref, ce qui se passe dans l’EHPAD ne le regarde pas : « On ne pose pas la question [des] cause[s] de décès. »

Manque de moyens !

Thise n’est pas le seul point noir de la banlieue de Besançon où la clinique Saint-Vincent lance un appel aux dons dans une vidéo inquiétante !

De fait, il semble que tous les EPHAD manquent cruellement de moyens ! Chose incroyable dans un pays dont l’État claque 56 % de la production nationale chaque année, les EHPAD n’ont pas de masques !

Le préfet de la Marne Pierre N’Gahane, outre qu’il nous prévient de ces cas dans les EHPAD, dénonce justement le fait que « la ressource en masques pose encore des difficultés un peu partout, aussi bien au niveau médical que médico-social » (c’est-à-dire dans les EHPAD…)

La situation est si grave dans son département qu’il annonce que le « nombre de COVID positifs ne devient plus pertinent, on va se concentrer sur le nombre de personnes en réanimation » !

La situation semble similaire au Havre où la CGT alerte sur l’absence de masques en EHPAD ! Comme le rappelle Tatiana Dubuc, aide-soignante, secrétaire générale du syndicat CGT des EHPAD publics « Les Escales », « les agents venant de l’extérieur peuvent être porteurs et contagieux auprès d’une population la plus à risques ».

Pour le moment, les personnels soignants travaillent sans masque dans les six EHPAD du Havre même s’il semblerait qu’une distribution de masques doive avoir lieu le vendredi 20 mars.

Nous pourrions prendre les couinements de la CGT sur le sempiternel « manque de moyens » avec un certain scepticisme mais c’est le même son de cloche chez les médecins de ces établissements : un professeur de médecine décrit une situation catastrophique où une partie des malades n’est pas testée et où un médecin coordinateur malade (!) continue à travailler comme d’autres soignants…

Économie centralisée

Comme les visites en EHPAD sont interdites depuis environ huit jours en France, c’est forcément le personnel qui contamine les malades !

Bien évidemment, ce personnel ne le fait pas par négligence mais parce qu’il est sans protection et qu’il n’est pas immédiatement testé lorsqu’il présente des symptômes.

Les consignes sont absurdes : en EHPAD, la consigne ministérielle est d’attendre – je cite tellement ceci parait dément – l’« apparition de symptômes chez des résidents » puis de dédier « un secteur […] pour la prise en charge des patients COVID-19 » au sein desquels « le personnel aura à sa disposition des masques chirurgicaux » !

Le Gosplan à la française

La décision du président Macron de réquisitionner les stocks de masques le 3 mars est criminelle ! Comme toutes les allocations centralisées de biens par l’État – que ce soit dans l’URSS de Lénine ou dans le Venezuela de Maduro – elle a créé la pénurie.

Au pays de Turgot, le summum de l’ignorance est de ne pas comprendre que le monopole de la distribution crée la disette :

« Tandis que [ceux qui ont un stock] comptent sur une augmentation excessive et ne veulent vendre à aucun prix, [… les autres veulent] s’approvisionner d’avance pour n’être pas exposés à manquer ; aussi la crainte produit l’excès de demande d’un côté, et de l’autre le resserrement de la denrée [les masques !]. Mais cette crainte est fondée, et ce resserrement est l’effet d’un vide réel et constaté. »

Il aurait mieux valu laisser aux chefs d’établissement la liberté de faire l’acquisition de masques au meilleur prix – même élevé, tant pis ! – et au cas par cas. D’abord, à 56 % de dépenses publiques en pourcentage du PIB, nous n’en sommes plus à ça près. Ensuite, ces masques auraient coûté moins cher que les soins intensifs, sans même parler des morts…

Mais que voulez-vous, les personnes sur le terrain ne savent pas ce qui est bon pour eux. L’État le sait mieux !

Opération de comm.

Il faut d’urgence changer de logiciel mental et arrêter les opérations de communication.

À ce titre la visite de Christian Estrosi dans un EHPAD de la ville de Nice pour montrer à tout le monde le bel écran qu’il avait acheté avec de l’argent qui ne lui appartient pas est proprement effrayante !

Surtout qu’immédiatement après, il a été déclaré positif au COVID-19 :

C’est risquer des vies pour montrer au bon peuple qu’on a fait installer – par d’autres ! – une télé – payée par ses impôts. La belle affaire ! Le message de la classe politique aux Français pourrait être que « si vous croyez que les problèmes que nous créons sont exécrables, attendez de voir nos solutions » !

Une réponse politique inadéquate

Les politiciens français répètent-ils à l’échelle de tout le pays les erreurs américaines de Kirkland avec trois semaines de décalage et la centralisation parisienne en plus ?

Il fallait bien sûr libéraliser la production, la vente et les achats de masques. Il suffisait de doter chaque EHPAD d’un budget ! Leurs dirigeants auraient su quoi en faire : masques, combinaisons, gels, gants… Ils auraient répondu à leurs besoins. Depuis 17 jours que le président Macron a réquisitionné les masques, l’État n’a toujours pas trouvé comment les distribuer. Jeff Bezos aurait-il mis 17 jours à faire parvenir une commande à chaque EHPAD ?

L’autre énorme raté est celui des tests ARN. Il est trop tard pour décupler la production et on doit faire des choix cornéliens. Soit. Mais dans ce cas, on peut toujours déterminer qui est le plus à risque de développer un cas grave de la maladie (résidents des EHPAD) et qui est en contact avec une telle personne (personnel des EHPAD). Ne pas tester le personnel ou les patients des EHPAD qui présentent des symptômes est criminel mais il est toujours temps de changer de cap.

Quand cette terrible crise aura faibli, il conviendra d’avoir une sérieuse discussion sur le rôle de l’État, la centralisation, le marché et la responsabilité dans ce pays.

 

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