Haenel vs Césars & Polanski ou le jeu pernicieux de la victimisation

Manif 8 mars 2020 à Paris By: Jeanne Menjoulet - CC BY 2.0

Un certain féminisme vise à enfermer les femmes dans la posture de victime, ce que révèle une nouvelle fois l’affaire Polanski lors de la cérémonie des Césars.

Par Nathalie MP Meyer.

Ainsi donc, révulsée que le prix de la meilleure réalisation soit revenu à Roman Polanski pour son film J’accuse, Adèle Haenel a quitté avec fracas la soirée des Césars 2020, pointant en avant un doigt accusateur et s’écriant : « La honte ! »

Quelques jours avant la cérémonie, elle avait déclaré dans un entretien au New York Times :

Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire : ce n’est pas si grave de violer des femmes.

Adèle Haenel, 31 ans, c’est cette actrice qui faisait partie des nominations des Césars 2020 au titre de meilleure actrice pour le film de Céline Sciamma Portrait de la jeune fille en feu et qui, dans la foulée de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo, lançait cet automne une petite bombe dans le milieu du cinéma français en accusant dans Mediapart le réalisateur Christophe Ruggia d’attouchements et de harcèlement sexuel alors qu’elle avait entre 12 et 15 ans. Ce dernier a été mis en examen courant janvier.

Roman Polanski, 86 ans, c’est ce cinéaste qu’on ne présente plus, réalisateur de films ultra-primés, ultra-passionnants et ultra-émouvants tels que China Town, The Ghost Writer ou Le Pianiste, et qui porte aussi la souillure d’un viol commis en 1977 à l’encontre de Samantha Gailey-Geimer, 13 ans, alors qu’il vivait aux États-Unis et pour lequel il fut condamné à 90 jours de prison pour relations sexuelles illégales avec une mineure.

Une seule plainte judiciaire classée

Depuis, plusieurs accusations publiques d’agressions sexuelles commises sur des adolescentes dans les années 1970 et 1980 ont été exprimées contre lui1, mais une seule a donné lieu à une plainte judiciaire et elle fut classée sans suite. Comme le soulignait récemment un collectif d’avocates pénalistes et féministes, il convient d’ailleurs de se rappeler que dans un État de droit, la présomption de culpabilité n’existe pas.

Et « Ils », ce sont les 4313 membres de l’académie des Césars, des acteurs, des réalisateurs, des techniciens, des producteurs, des distributeurs… bref toute la profession du cinéma qui distingue chaque année les œuvres cinématographiques les plus réussies ainsi que les personnes qui les font selon ses critères du meilleur film, de la meilleure réalisation, de la meilleure actrice, etc.

Ce que je voudrais dire ici, c’est que si Adèle Haenel est parfaitement en droit d’exprimer son opinion personnelle et que si rien, à part peut-être la bienséance, ne pourrait l’empêcher de quitter bruyamment une cérémonie dont elle estime que les récompenses vont fortement à l’encontre de ses convictions morales propres, rien ne nous oblige non plus à la suivre sur le terrain hautement militant d’un féminisme radical où, au-delà de son drame particulier certainement très déstabilisant, elle veut manifestement nous emmener.

Il se pourrait tout simplement que les membres de l’Académie des Césars aient donné le prix de la meilleure réalisation au film de Polanski parce qu’ils l’ont trouvé mieux réalisé que tous les autres films en lice, indépendamment de la biographie particulière du réalisateur. C’est ce que nombre de votants ont déclaré aux journalistes et c’est ce que pense la réalisatrice Claire Denis qui était chargée de remettre le prix en question lors de la soirée :

Les gens ont voté, ils ont trouvé le film de Polanski mieux mis en scène que les autres, voilà, c’est les Césars. Je ne crois pas qu’il faille chercher plus loin.

Pour moi, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici, J’accuse est un film à voir, non seulement parce qu’il est parfait du point de vue de sa réalisation méticuleuse et de la performance de son acteur principal Jean Dujardin, mais aussi et surtout parce que c’est un film passionnant sur la vérité et la justice comme valeurs absolues qui dépassent tout.

En faisant cette remarque, je n’ai à l’esprit que ce que le film donne à voir et à penser. (Tout en considérant en parallèle que toute personne qui a porté atteinte à une autre ou à ses biens doit répondre de ses actes devant la justice.)

Mais ce n’est évidemment pas comme cela qu’Adèle Haenel articule son attitude face à Polanski.

Il se trouve qu’elle a donné récemment sa définition du féminisme dans les pages de Madame Figaro. Pour elle, « être féministe » veut dire :

Avoir conscience que les femmes sont empêchées de vivre et en tirer des conséquences.

Empêchées de vivre

Voilà qui est extrêmement révélateur du statut de victime initiale ou de victime par construction face aux hommes dans lequel un certain féminisme veut absolument et universellement enfermer les femmes.

L’activisme féministe ne date pas d’aujourd’hui, mais on peut dire que l’affaire Weinstein n’en finit pas de faire des remous. La chute de ce producteur hollywoodien pour viols et agressions sexuelles a relancé comme jamais la dénonciation du harcèlement et éventuellement des agressions sexuelles des hommes de pouvoir envers les femmes qui dépendent d’eux d’une façon ou d’une autre. Adèle Haenel et bien d’autres, dans le sport, dans la politique, dans l’église catholique, ont pris la parole, certains ou certaines ont même déposé plainte.

Une attitude que je trouve très courageuse et parfaitement légitime – à condition d’éviter toute confusion entre séduction naturelle et harcèlement imposé, à condition d’être certain qu’on a bien affaire à une atteinte intolérable à la volonté et à l’intégrité de la personne, à condition de prendre garde à ne pas lancer trop vite des accusations terribles et à condition de ne pas profiter de l’attention que ce type d’agression suscite désormais pour servir un tout autre agenda.

Or à lire les nombreuses tribunes ou entretiens qui n’ont pas manqué de débouler dans la presse après la soirée mouvementée des Césars pour apporter leur soutien à Adèle Haenel, on comprend clairement que pour leurs auteurs très politiquement correct, le vote qui honore Polanski comme réalisateur n’est rien d’autre qu’un empêchement supplémentaire lancé par un establishment conservateur, homophobe et sexiste dans les jambes des femmes pour les faire tomber encore et encore.

Pour reprendre les termes d’une certaine Sandra Laugier, philosophe, qui s’exprimait avant-hier dans Le Monde :

La communauté du cinéma n’a pas récompensé un film en dépit du passé glauque de son auteur ; elle a récompensé un homme pour ce passé, saisissant l’occasion d’humilier les femmes.

Et elle ajoute, révélant finalement avec beaucoup de mépris les raisons véritables – et mesquines – des aigreurs du camp Haenel :

On a récompensé le téléfilm de Polanski au détriment d’un film magnifique, Le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma ; c’est là que se concrétise la volonté d’humilier les femmes.

Autrement dit, le film adoré du clan féministe n’a pas été suffisamment primé (il a eu le César de la meilleure photographie) alors qu’il était tout simplement génial et totalement éloigné de la vision machiste de l’amour en proposant « quelque chose qui, politiquement, artistiquement, nous asservit moins. » (Adèle Haenel dans le NYT)

La possibilité que ce film ne soit pas si sensationnel que cela et qu’il ait moins plu qu’un autre aux nombreux membres du jury n’entre évidemment pas en ligne de compte. Non, s’il n’a pas eu les récompenses vedettes, c’est uniquement par empêchement patriarcal ancestral. C’est uniquement parce l’establishment du cinéma veut museler les paroles qui ne leur conviennent pas. Un argument qui tient difficilement devant les prix reçus par Les Misérables ou Grâce à Dieu.

On repense alors à ce que disait Emma, cette dessinatrice de BD proche de l’extrême gauche dont je vous ai déjà parlé :

J’ai rencontré des ami·e·s politisé·e·s qui m’ont aidée à analyser la situation et à réaliser que si je rencontrais autant de difficultés, c’est d’abord parce que j’étais une femme.

Ou quand un certain féminisme passe son temps à victimiser les femmes par rapport aux hommes et les exonère ainsi éternellement de toute responsabilité personnelle, de toute erreur et de toute faiblesse. Je doute qu’une telle attitude soit de nature à aider les femmes, ne serait-ce que par la mauvaise foi évidente dont elle fait montre.

Dans l’affaire Haenel vs Césars & Polanski, on peut certes se poser la question très difficile et hautement morale de la séparation ou pas de l’œuvre et de son auteur. Mais l’on peut difficilement prétendre à une morale supérieure à celle des membres des Césars lorsque le malaise assez compréhensible que l’on ressent envers un homme coupable de viol se double du dépit pernicieux de ne pas avoir son talent et les prix qui vont avec.

Sur le web

  1. En 2010, Libération expliquait que l’une des accusatrices, Charlotte Lewis, n’était « pas exactement l’innocente victime présentée par son avocate Gloria Allred. »
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