« J’accuse » de Roman Polanski au banc des accusés

OPINION : en provoquant l’annulation de plusieurs séances de J’accuse, quelques militantes féministes attentent aux libertés d’autrui au nom d’une transparence intégrale.

Par Lionel Chanel.

Plusieurs projections du film J’accuse ont été interdites à des spectateurs la semaine dernière. Ce fut le cas lors de l’avant-première du film le 12 novembre au Champo, puis, les 16 et 17 novembre, au Théâtre National de Bretagne, à Rennes. Une poignée de militantes féministes réussirent, en ces occasions, à empêcher la diffusion d’une œuvre cinématographique à laquelle elles ne trouvaient pourtant rien à redire. Le motif de leur courroux, on le sait, résidait uniquement dans le nom du réalisateur, accusé à plusieurs reprises d’agression sexuelle et de viols.

Justice expéditive

On imagine sans peine la désagréable surprise des spectateurs venus voir le film, confrontés à une bande d’activistes qui, non satisfaites de leur défendre d’assister à la séance, les ont encore accusés rien de moins que de complicité d’agression sexuelle, grief totalement inepte qui suppose que toute personne se rendant à la séance d’un film de Roman Polanski aurait, par un moyen ou un autre, participé à la commission de l’un ou l’autre des crimes dont celui-ci est accusé.

Au-delà de l’attitude inqualifiable de quelques énergumènes prétendant imposer à autrui leur diktat en matière cinématographique, il faut souligner le caractère tout à fait expéditif et sommaire de leur prétendue « justice » rendue au nom de la cause des femmes victimes de violences.

Il aura suffi, en effet, d’une déclaration, début novembre, de la photographe Valentine Monnier qui accusait le réalisateur polonais de l’avoir violée et frappée en 1975, pour mettre en branle la cohorte de censeurs. Le verdict tomba aussi vite que la nouvelle : à peine la photographe avait-elle parlé que la décision fut proclamée : « Polanski coupable » pouvait-on lire sur les pancartes brandies par ces écervelées bloquant l’accès aux salles. Tant pis pour la présomption d’innocence…

Une telle façon de procéder ignore complètement que les droits de chacun sont limités par ceux des autres. Si certains décident de ne pas acheter de ticket pour J’accuse en raison des accusations dont fait l’objet Roman Polanski, ils en ont parfaitement le droit et personne ne les forcera à le visionner. Ils exercent ainsi leur droit le plus strict sans pour autant léser celui des spectateurs qui choisiront de se rendre en salle pour le suivre. Ces spectateurs peuvent invoquer pléthore de raisons pour justifier leur choix. Entre autres : le caractère historique du film, la sélection de ses acteurs, la tension narrative donnée à l’intrigue pour en faire un thriller, la question de l’antisémitisme faisant écho à notre époque, et (si, si) le style de Roman Polanski.

Le lit de Procuste de la Morale

Car il importe de distinguer l’artiste de l’homme privé. La volonté de mettre J’accuse à l’Index procède ni plus ni moins d’une tentation propre au totalitarisme, régime dans lequel est abolie la distinction entre privé et public. Une telle conception des choses doit ainsi faire rejaillir sur l’homme public, et donc son œuvre, les crimes ou les actions immorales que ce même homme, en privé, a commises. C’est la double peine instituée : la peine pour le crime commis — ou, du moins, pour lequel il est accusé — et la peine pour être celui qui a commis ledit crime (parce que c’est Roman Polanski qui en est le réalisateur, il faut interdire J’accuse). Oublie-t-on qu’une justice digne de ce nom consiste à juger les hommes pour les actes qu’ils commettent et non pour ce qu’ils sont ?

La confusion totale entre l’homme et l’artiste signale l’absence de toute sphère privée à laquelle l’individu a droit. Dans la majorité des cas, dans leur vie privée, les hommes ne commettent pas d’actes défendus par la loi. Cette confusion que réclament cependant, sans s’en rendre compte, les militantes bloqueuses de cinémas, consiste à juger de la conduite publique des individus à l’aune de leur conduite privée. Un tel idéal mènerait au télécran du monde dystopique d’Orwell : à chaque instant seraient épiés les moindres faits et gestes des personnes, cauchemar totalitaire de la transparence intégrale.

Enfin, à déduire la création culturelle de la qualité morale et/ou juridique de ses peintres, metteurs en scène ou écrivains, on court le risque de priver l’humanité de quelques-unes de ses plus belles œuvres. Le racisme et l’antisémitisme de Céline justifierait ainsi qu’on mette au pilon Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit.

Le XVIe siècle italien aurait dû détruire les tableaux du Caravage, homme au tempérament agressif, à la bagarre facile, qui fit plusieurs séjours en prison et devint un meurtrier en tuant un homme lors d’un affrontement survenu en 1606 lors des fêtes organisées pour l’anniversaire de l’élection du pape Paul V.

Quant à Paul Verlaine, nos féministes auraient, à n’en pas douter, dressé des bûchers pour y jeter les exemplaires des Poèmes saturniens parce que son auteur avait la fâcheuse habitude de battre sa mère.

Il a existé de brillants sculpteurs devenus de dangereux criminels, des écrivains talentueux rongés par l’alcoolisme, des génies dont la vie privée se situait aux antipodes des vertus célébrées par les sociétés auxquelles ils appartenaient. L’être humain recèle une extraordinaire complexité. Nier cette complexité consiste à l’allonger dans le lit de Procuste de la Morale.

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