Woody Allen ciblé par la « cancel culture »

Woody Allen Black and White By: Raffi Asdourian - CC BY 2.0

La volonté de faire taire est inquiétante, car elle dit beaucoup sur la qualité du débat public aujourd’hui et sur le nouvel ordre moral qui y règne.

Par Frédéric Mas.

Hachette devait publier les Mémoires de Woody Allen. La maison d’édition a finalement renoncé à le faire pour couper court à la polémique déclenchée par les accusations d’abus sexuels portées par sa fille adoptive Dylan durant sa prime jeunesse en 1992. Ronan Farrow, le frère de Dylan et figure du mouvement #metoo, avait encouragé certains membres du personnel de la maison d’édition à protester publiquement contre la parution du livre de Woody Allen.

Cela fait 25 ans que ces accusations hantent la carrière du cinéaste. Pourtant, Woody Allen n’a jamais été arrêté ou poursuivi en justice, et c’est l’actualité de #metoo qui permet aux accusateurs de revenir à la charge.

Si sur le plan de la justice et du droit, Woody Allen est présumé innocent, aux yeux d’une partie de l’opinion publique, il est coupable et devenu de facto infréquentable. Il est désormais de bon ton de l’ignorer, de nier son talent, et, quand on est acteur, d’éviter de le fréquenter ou de tourner dans ses films.

Le vent de colère suscité par #metoo

La foule qui se déchaîne sur les réseaux sociaux et dans les médias a été échaudée par l’affaire Weinstein et la campagne #metoo visant à encourager la prise de parole des femmes pour dénoncer les agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Depuis l’affaire Weinstein de 2017, le mouvement a pris de l’ampleur et s’est internationalisé. À l’origine américain, il s’est étendu à tout l’Occident et en particulier à la France grâce à #BalanceTonPorc.

Si la campagne #metoo a suscité la bienveillance d’une partie de l’opinion publique révoltée par les atteintes aux droits des femmes, elle a vite suscité l’inquiétude des professionnels du droit et des défenseurs des libertés fondamentales. Face à la colère  et à l’injustice, les réseaux sociaux sont parfois devenus des tribunaux populaires, et les accusations des condamnations péremptoires.

La Cancel culture, une forme de populisme numérique ?

Cet esprit public de condamnation, qu’on nomme aujourd’hui cancel culture, vise à « invisibiliser » les personnes jugées problématiques par les leaders d’opinion, les entrepreneurs identitaires et les groupes de pression. Cette pression morale de la foule peut s’emballer et détruire des carrières au plus grand mépris des règles élémentaires de la présomption d’innocence.

En France, l’affaire de la « ligue du lol » qui a éclaté en 2019 illustre parfaitement l’emballement moral de la foule numérique qui caractérise la cancel culture. Des journalistes de la presse de gauche avaient été accusés d’avoir créé un groupe informel visant à harceler certains de leurs collègues, le tout pour des raisons essentiellement misogynes. Avant même d’avoir été jugé ou d’avoir bien compris les tenants et les aboutissants de l’affaire, certains journalistes ont perdu leur poste pour complaire à l’indignation morale des twittos comme l’a rapporté Vincent Glad dans un article récent.

Comme les formes plus ordinaires de populisme, la cancel culture privilégie les émotions, et pas nécessairement les plus nobles, comme le ressentiment ou la colère, pour abattre les personnes devenues infréquentables. Dans le cas de Woody Allen, l’indignation morale est instrumentalisée pour censurer, ou plus subtilement, décourager à la publication.

En effet, il n’y a pas ici de censure formelle de la part de l’État, mais bien une pression sociale orchestrée pour « effacer » un contenu jugé « problématique » par certaines franges de la population. Cette volonté de faire taire est inquiétante, car elle dit beaucoup sur la qualité du débat public aujourd’hui et sur le nouvel ordre moral qui y règne. L’esprit libéral de la démocratie représentative demande de laisser la justice faire son travail et de ne pas se laisser submerger par les passions qui alimentent l’esprit de lynchage.

 

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