Coronavirus : 4 rappels douloureux sur la prise de décision en incertitude

Dans un monde comme le nôtre, il est indispensable que les décideurs acquièrent une véritable culture de l’incertitude, dans l’anticipation comme dans la gestion d’événements inédits.

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Coronavirus : 4 rappels douloureux sur la prise de décision en incertitude

Publié le 11 mars 2020
- A +

Par Philippe Silberzahn.

L’émergence inattendue du coronavirus ainsi que ses conséquences incertaines nous rappellent quatre choses que nous aurions du savoir, ou que nous savions mais que nous avons ignorées sur l’environnement dans lequel nous vivons :

  1. L’imprédictibilité de l’avenir
  2. La différence entre le risque et l’incertitude
  3. La non-linéarité de l’évolution du monde
  4. La construction sociale des surprises

L’imprédictibilité de l’avenir

Rappelez-vous, c’était il y a trois mois, le début de l’année et les prévisions des experts pour 2020.

Chaque année c’est la même chose.

L’économie, la société, tout y passe, et chaque année c’est la même chose : un événement survient qui dément toutes les prévisions. Ce qui était annoncé ne se produit pas, et ce qui se produit n’était pas annoncé. Nous le savons, mais nous continuons à produire des prévisions et à les croire en agissant sur leur base.

Tant que nous continuerons à prendre nos décisions sur un paradigme prédictif, nous resterons fragiles, c’est-à-dire qu’il suffira que les prévisions sur lesquelles nous nous basons se révèlent fausses, ce qui arrive souvent, pour que ces décisions aient des conséquences catastrophiques pour nous.

La différence entre risque et incertitude

Faut-il avoir peur de ce virus ?

C’est bien sûr la question que se pose chacun d’entre nous, tiraillé entre l’inquiétude de ne pas prendre au sérieux ce qui pourrait être l’épidémie du siècle et la crainte de céder à la panique si son impact ne se révèle que modeste, à l’instar d’Éric Caumes, chef du service des maladies infectieuses de la Pitié-Salpêtrière, qui déclarait ainsi récemment :

Si vous n’avez pas peur de la grippe (jusqu’à 10 000 décès par an en France), pourquoi avez-vous peur du coronavirus ?

Cela semble le bon sens même, et pourtant la comparaison n’est pas légitime, car elle ignore une distinction très importante, celle entre le risque et l’incertitude, qu’un décideur doit absolument maîtriser.

La grippe est un événement récurrent et connu ; il relève du risque, c’est-à-dire qu’il est gérable.

Le coronavirus est inédit, et son impact est imprévisible à ce stade. Il relève de l’incertitude et est donc moins facilement gérable, notamment parce qu’il peut évoluer soudainement en létalité.

Le simple fait que les experts s’étripent à l’heure où sont écrites ces lignes sur le fait de savoir si oui ou non il faut prendre des mesures drastiques est tout à fait typique d’un problème complexe incertain : nous ne pouvons même pas nous mettre d’accord sur l’évaluation de sa gravité !

La non-linéarité de l’évolution du monde

Les épidémies n’ont rien de nouveau, elles ont toujours fait partie de la vie humaine. La peste noire a tué environ un tiers de la population européenne au XIVe siècle, et la grippe espagnole plus de cinquante millions de personnes en 1918-1919.

Plus généralement, la majorité du changement de notre environnement se fait au cours de brusques sauts, et non de façon continue. Le monde évolue peu pendant assez longtemps, puis soudainement quelque chose survient qui apporte un changement profond.

Dans son ouvrage éponyme, Nassim Nicholas Taleb utilise l’expression Cygne noir pour caractériser un tel événement. Le coronavirus, comme la crise de 2008, le Printemps Arabe, la guerre en Syrie ou encore le Brexit sont des exemples typiques de cygnes noirs parmi tant d’autres.

Plus la phase d’évolution faible a été longue, plus nous nous sommes habitués à un changement faible, et plus le changement brutal peut nous surprendre et avoir de conséquences. Nous avons fini par penser que l’état du monde que nous connaissons allait durer pour toujours et le cygne noir vient mettre fin à cette illusion.

Les surprises sont socialement construites

Un cygne noir est défini comme un événement de faible probabilité, mais de fort impact. Si ces événements sont jugés de faible probabilité lorsqu’ils sont évalués, c’est parce que le modèle que nous construisons de la réalité nous amène à cette conclusion.

Un cygne noir n’est jamais une surprise en elle-même, il n’est une surprise que parce que notre modèle assigne une faible probabilité à l’événement considéré, à supposer qu’il soit considéré. Autrement dit, nous construisons nos surprises à partir de nos modèles mentaux, qui vont nous rendre très efficaces dans certains domaines, et complétement aveugles dans d’autres. Comme ces modèles mentaux sont constitutifs de notre identité, ce par quoi nous sommes surpris dépend donc de qui nous sommes.

Cela explique pourquoi un événement pourra être une surprise complète pour certains, et pas pour d’autres. Ainsi Bill Gates, fondateur de Microsoft désormais très engagé dans la philanthropie notamment contre les maladies comme la malaria, avait depuis longtemps averti du danger d’une épidémie massive, sans être écouté par les gouvernements.

Dans un monde de surprise, il est donc indispensable d’examiner de façon systématique et régulière ses grandes croyances, constitutives de ses modèles mentaux, en se posant la question suivante : « qu’est-ce que je crois qui est (peut-être) devenu faux ? »

Malgré la succession de surprises massives de tous ordres que nous avons vécues au moins depuis les quinze dernières années, nous formons toujours nos futurs dirigeants sur un paradigme prédictif autour de la notion de risque calculable, alors que tout ce qui compte vraiment n’est ni prédictible, ni calculable. Il y a quelque chose de désespérant à voir qu’aucune leçon n’a été tirée des échecs massifs de ce paradigme, que ce soit en finance, en économie, en politique ou dans d’autres domaines.

Les effets de cette inconséquence sont considérables. Dans un monde comme le nôtre, il est indispensable que les décideurs, dans quelque domaine que ce soit, acquièrent une véritable culture de l’incertitude aussi bien dans l’anticipation que dans la gestion d’événements inédits.

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  • Maintenant que la surprise est là, tout le monde se met à prévoir des bouleversements important dans l’économie, la santé.. Cependant comme les révolutions, ces changements seront in fine assez limités et plus comestiques que réels.

  • ok…
    qu’est ce qu’on fait?

    • Rien, si ce n’est rendre leur liberté et responsabilité aux individus.

    • qu’est ce qu’on fait?

      On observe: c’est toujours instructif et souvent amusant.

    •  » àbsìtza un tee drìnka… »

      S’asseoir et boire du thé, disent les Alsaciens

      Même si mon grand-père disait

      « Hand schissa un kiachla bàcha « ..

      (Intraduisible, mais un peu dans le même sens)

      Hoppla !

    • Individuellement ou collectivement ?

      Le virus est 3 fois plus contagieux et 10 fois plus dangereux que la grippe. Individuellement, ne pas serrer des louches comme les politiciens (qui sont certains d’être soignés en priorité) devrait être suffisant.

      Collectivement, ce n’est pas de notre ressort mais de celui des politiciens à travers le monde qui mesurent ce qui est le moins pénalisant pour leur réélection …

      De toutes façons, ce n’est pas la fin de l’humanité. Simplement la remise de quelques pendules à l’heure …

      • « Le virus est 3 fois plus contagieux et 10 fois plus dangereux que la grippe. « 

        Alors pourquoi l’épidémie a-t-elle tellement ralenti en Chine – qui compte (officiellement) à peine plus de 3000 morts à ce stade ? Pourquoi la Chine, centre de l’épidémie, ne compte-t-elle pas aujourd’hui 20000, 30000, 50000 morts ?
        Les chiffres annoncés sont-ils totalement bidon ?
        Ou les mesures drastiques (en train d’être desserrées par les autorités, semble-t-il) prises par le pouvoir ont-elles suffi à sinon stopper, du moins circonscrire l’épidémie ?
        Ou vos chiffres sont-ils alarmistes ?

        • Je partage vos doutes sur ces chiffres :

          Et puis bon ce truc pourrait être 100 fois plus dangereux que la « grippe » (laquelle ?), ca ne changerait pas grand chose à ce qu’on peux faire individuellement ou collectivement par rapport à aujourd’hui.

          Ce n’est pas le moment de critiquer l ‘état ou nos politiciens, quoi qu’on pense d’eux, il faut garder son calme et faire ce qu’on peux pour faire partie de la solution plutôt que du problème.

          • « Ce n’est pas le moment de critiquer l ‘état ou nos politiciens … »

            Pas si sur … Si Macron continue à tergiverser pour sauver ses élections, on va se retrouver dans 3 semaines dans une situation où l’on renvoie les gens crever chez eux faute de place en réanimation …

        • Pourquoi la Chine est-elle en train de stopper l’épidémie ? Parce que chacun y est considéré comme un contaminateur en puissance, et que les Chinois ont les moyens, masques et distances, de s’en protéger. La grande différence est apparue quand en Chine on a appliqué la présomption de contamination au lieu de notre présomption d’innocence.

          • Un principe de linéarité en tout état de cause totalement prévisible et qui ne sera pas un cygne noir en raison de sa prévisibilité : le coût pharaonique des mesures économiques pour faire face à cette crise , coût dont on s’accorde à dire qu’il va accroître le déficit public et donc l’inflation , laquelle ne pourra que gréver l’épargne et sa partie monétaire , et tout patrimoine des français adossé aux obligations d’entreprise et autres OAT , pour les obligations d’état .

      • ma remarque concerne le contenu de l’article…on en tire peu d’info pratiques..
        il y a des choses qu’on ignore… et il faudrait prévoir..

  • Il faut étudier de plus près la « philanthropie » de Bill Gates. M. Soros aussi se présente comme philanthrope…

  • Il y a aussi une certaine arrogance des politiques et de certains chercheurs en matière de sciences.

    Le fait d’être capable de comprendre les phénomènes dans une « plage » restreinte ne nous permet pas en réalité de prédire l’avenir car on ne prend en compte qu’un nombre limité de parramètres pour simplifier. Dans la réalité, il y a beaucoup de phénomènes cahotiques et les interactions humaines que l’on ne maîtrise pas rendent fausses toutes les prédictions.

    La science est utile pour réaliser des applications, faire de l’ingénierie, ou réagir à des évênements. Mais en aucun cas pour les prédire ou les éviter.

  • “décideurs”!!! Ma che cazzo! Comment pouvez-vous écrire ici de telles inepties. Cela fait 200 ans que nous savons que la vraie question est de savoir QUI doit être le décideur. Pensez-vous que Macron et Macronne savent/doivent « décider » pour nous ? Que M. Conte, qui ne sait même pas avec quelle main il va se gratter les c…… dans trois minutes doit/sait « décider » ?
    Si nous avions eu un système de santé privé et libre, non politique et donc seulement orienté vers le profit, nous aurions vu se développer depuis longtemps un marché du risque qui aurait -évidement- pricé ce type de risque beaucoup plus efficacement que les prêchis-prêchas de Bill Gates, et les signaux de prix générés par ce marché auraient amené les participants du secteur de santé à adopter depuis longtemps des mesures prophylactiques un millliard de fois plus efficaces que celles de ces bureaucraties politiques et de leurs cronies !
    C’est cela qui serait intéressant de décrire pour voir comment les « décideurs » se comporteraient alors, dans un tel contexte.
    Mais ici, tous votre salmigondi de lapalissades jargonantes n’est d’aucune utilité.
    PS Ceci est bien sûr écrit ab irato, mais vu les circonstances, cela fait du bien.

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