Coronavirus : la consommation en baisse… comme la pollution ?

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Depuis quelques jours, les photos satellite montrent une pollution drastiquement réduite au-dessus de villes chinoises… Victoire pour les écologistes, même si la réalité est nettement moins simple.

Par Pierre Tarissi.

Depuis quelques jours, les photos satellite montrent une pollution drastiquement réduite au-dessus de villes chinoises… Victoire ! clament les pseudo-écologistes, vous voyez bien qu’en réduisant la consommation, on réduit la pollution ! Vivent la « sobriété » et la « décroissance » !

Voire… la réalité est nettement moins simple…

Toute diminution importante de consommation fait effectivement « baisser la pollution » de toute sorte. Celle-ci, particulièrement brutale, est due à une épidémie, mais il peut y avoir d’autres raisons (pénurie de pétrole, grèves massives, etc.). Cette baisse d’activité sera d’ailleurs aussitôt rattrapée en grande partie dès le retour à la normale avec une pollution au moins aussi grande voire plus élevée, mais ce n’est pas, et de loin, le point le plus important.

Le vrai sujet est qu’il est criminel de se réjouir de cette « baisse de pollution » due exclusivement à une diminution de la consommation, donc du confort des populations.

D’abord, cette perte de confort peut être mortelle pour les plus fragiles, et donc elle l’est par la force des choses ! Il est ensuite indispensable de se rappeler et de répéter que ce n’est pas la consommation ni le consommateur qui polluent, mais l’outil de production !

Le coronavirus accrédite l’idée que baisser la consommation règle le problème de la pollution

En effet, le problème de fond de la pollution, quelle que soit sa nature et CO2 inclus, est qu’elle n’a jamais été un souci de l’humanité avant la fin des années 1960. Auparavant, et depuis l’Antiquité, c’était tout simplement un non-sujet. Elle présentait cependant quelques inconvénients, mais marginaux.

Par exemple, il y a 2500 ans, l’extraction du minerai de plomb argentifère était extrêmement toxique dans les centaines de puits de mine du Laurion. Que l’espérance de vie d’un mineur ne dépassât sans doute pas cinq années ne dérangeait personne, car il s’agissait d’esclaves de la démocratie athénienne. La prospérité de ladite démocratie était assurée par les monnaies d’argent frappées à partir du métal de ces mines.

Plus près de nous, les entrepreneurs se sont mis à développer de plus en plus activement les procédés industriels, à partir de la Renaissance européenne, et avec des effets visibles dans la vie quotidienne vers 1850 en Europe, et surtout 1950 dans le reste du monde. Leur cahier des charges était simple : produire de plus en plus de biens et services, de préférence innovants, de qualité sans cesse améliorée et à un prix de plus en plus bas.

Depuis la fin des années 1960, la masse très rapidement croissante d’humains a augmenté sa consommation de plus en plus vite, accompagnée par une augmentation massive de la production. Alors, l’occupation accrue de surfaces terrestres (déforestation), de même que la consommation de matières premières et de nourriture sont devenues insoutenables durablement avec les techniques disponibles, et des menaces sur la disponibilité des ressources sont apparues.

Quand on impose des contraintes aux industriels, ils savent gérer et respecter ce cahier des charges

En même temps, les inconvénients de la pollution se manifestaient dans les pays riches, d’où les efforts, par exemple pour dépolluer les moteurs des transports terrestres, avec un grand succès depuis la fin des années 1980. Les façades de nos villes noircissent depuis lors nettement moins vite.

De même, les accidents automobiles ont culminé vers un maximum de 18 000 morts sur les routes en France en 1973, avant de redescendre aujourd’hui à un peu plus de 3000. Le tout à grand renfort d’améliorations massives du réseau routier (autoroutes…) et de la technique des véhicules.

Les industriels ont absorbé dépollution et sécurité à l’aide de leurs gains de productivité sur d’autres points. Mais cela a limité la baisse des prix des véhicules – ou l’amélioration de leurs autres performances, donc de façon assez indolore pour l’automobiliste.

Toute situation de crise, donc de décroissance contrainte donne l’illusion que quelque part les décroissants ont raison, ça fonctionne, et c’est peut-être la seule façon de réduire vraiment la pollution… Ce n’est pas faux, mais c’est au prix d’une diminution drastique du confort et du bien-être des populations.

Cela détourne totalement l’attention du public du vrai sujet. Réduire effectivement la pollution demande des efforts importants, de longue durée, et qui coûtent de l’argent.

Produire sans polluer et en contrôlant l’utilisation des matières premières va renchérir les prix des biens et services

Depuis les années 1960, les populations européennes ont accepté une augmentation moins rapide de leur niveau de vie perceptible pour – via impôts et cotisations sociales – consacrer de plus en plus d’argent aux dépenses essentiellement  liées à la maladie et aux retraites, accessoirement à la réduction de la pauvreté et à quelques autres dépenses (chômage, maternité, accidents du travail).

Réduire vraiment la pollution demande une refonte complète des méthodes de conception de biens et services, de leur outil de production, ainsi que de la gestion des déchets. Ce nouveau cahier des charges industriel est la conséquence de l’appétence collective pour un monde dépollué, le point central actuel étant les émissions de CO2.

Cela demandera beaucoup de travail humain et d’énergie, surtout si on veut y adjoindre – et c’est légitime – la préservation et l’entretien de la biodiversité sur de vastes espaces continus jugés suffisants.

Transition énergétique et écologique sont, avec des équilibres mondiaux, de même nature que la construction des modèles sociaux nationaux depuis les années 1950

Nous nous orientons donc vers une allocation croissante de la richesse du pays vers des dépenses anti-pollution, et plus généralement écologiques comme cela s’est produit essentiellement depuis 1950 pour les dépenses du modèle social. En y ajoutant le fait que les équilibres de ces dépenses correspondront à des mutualisations mondiales, alors que les dépenses des différentes modèles sociaux étaient nationales.

On n’entend pas vraiment ce discours sur les tréteaux électoraux, mais il est manifestement très concret. Pour le rendre acceptable, il est nécessaire de retrouver un niveau de croissance suffisant pour pouvoir le financer sans perte de niveau de vie (soit les biens et services dont chacun peut disposer, représentés, certes assez mal, par le PIB par tête).

Or, ce niveau de vie, au moins en France, baisse ou stagne depuis environ 2007.

L’illusion que la baisse de la consommation suffira à dépolluer nous détourne dangereusement de la vraie solution : investir pour innover !

C’est sans doute largement dû à au moins deux causes.

D’une part, la mauvaise qualité de la formation en France : incapacité à former des adultes non qualifiés (20 % de la population) et contingents importants de jeunes sortant du système scolaire sans qualification (plus de 100 000 par an).

D’autre part, liée à la première, l’atonie de la recherche et développement et de l’innovation françaises : leurs budgets stagnent depuis des décennies à moins de 2,25 % du PIB (ordre de grandeur 50 milliards d’euros), contre environ 4,5 % pour les pays les plus performants (Corée, Israël…).

Difficile dans ces conditions de financer une quelconque transition énergétique ou écologique sans augmenter massivement les dépenses de R&D et les investissements si l’opinion publique est convaincue par quelques gourous pseudo-écologistes qu’il  suffit de diminuer la consommation parce que le coronavirus montre que ça marche ! Cette voie ne peut nous conduire qu’à un déclin accéléré.

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