Retraites et conséquences (I) : vous avez dit « union » de la gauche ?

Jean Luc Mélenchon visita Quito by Cancillería del Ecuador (CC BY-SA 2.0) — Cancillería del Ecuador, CC-BY

La gauche française est très douée pour les meetings et les pétitions unitaires mais elle est incapable de dépasser ses vieilles idées marxistes.

Par Nathalie MP Meyer.

Ils sont si nombreux qu’on peine à retenir le nom de tous les mouvements et de tous les leaders ! Mais le 11 décembre dernier, pas un parti de la gauche de la gauche ne manquait à l’appel du secrétaire national du Parti communiste Fabien Roussel.

Après les éparpillements des dernières élections, tous s’étaient rassemblés en meeting à Saint-Denis pour exiger du gouvernement le retrait de son projet de réforme des retraites.

Jean-Luc Mélenchon n’était pas présent en personne, mais il avait envoyé des représentants de la France insoumise qui se sont trouvés en accord parfait avec leurs homologues du PCF, avec Olivier Faure du PS, avec l’écologiste Julien Bayou pour EELV, avec les délégués du mouvement Génération.s de Benoît Hamon, avec le Nouveau parti anticapitaliste NPA d’Olivier Besancenot et même avec Lutte ouvrière, micro-parti indispensable au décorum des grandes luttes unitaires de la gauche de la gauche !

Un peu plus tôt dans la journée, Édouard Philippe avait officialisé l’introduction d’un âge d’équilibre (dit aussi âge pivot) de 64 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein, provoquant immédiatement et sans surprise la colère de la CGT et de ses comparses d’extrême gauche, mais également celle de la CFDT, syndicat jusque-là plutôt favorable au projet.

On mesure la joie qui régnait le soir même sur l’estrade du meeting de Saint-Denis ! Si même ce « social-traître » de Laurent Berger (CFDT) bascule dans la contestation, tous les espoirs sont permis ! Olivier Besancenot ne peut plus masquer sa jubilation :

Édouard Philippe a été plus efficace que nous tous pour donner un second souffle à la mobilisation. […] Ils voulaient qu’on se bouffe la gueule entre nous, ils n’y sont pas arrivés. On sera solidaires jusqu’au bout, jusqu’au retrait.

Solidaires jusqu’au retrait

Jusqu’au retrait… mais guère plus loin.

En dépit de la grande banderole de mobilisation du meeting qui assure que « Contre la retraite Macron, une autre réforme est possible », difficile à tout ce beau monde de s’entendre sur un projet commun.

Évidemment, comme le disait en soupirant Julien Bayou (EELV) :

Ça aurait de la gueule de passer de la coalition de rejet à une coalition de projet.

Les désaccords techniques sont cependant nombreux, chaque mouvement ayant sa petite marotte maison : retraite à points ou pas, retour aux 60 ans ou pas, taxation du capital, taxation des hauts salaires, taxation des robots, pénibilité, égalité salariale entre les hommes et les femmes, etc.

Mais surtout, la volonté de s’accorder n’est pas si forte que cela.

Chaque leader espère devenir le visage incontournable de la contestation aux yeux du « peuple de gauche » pour en tirer un gain politique en vue des prochaines élections.

C’est particulièrement vrai de Jean-Luc Mélenchon, d’où le peu d’empressement de son lieutenant Éric Coquerel à plancher sur un projet commun avec ses camarades :

L’urgence, c’est de faire reculer le gouvernement. Si on gagne, on aura tout le temps de faire des projets alternatifs.

Malgré cela, l’union sacrée de la gauche contre la réforme des retraites était toujours d’actualité un mois plus tard, comme en témoigne une pétition publiée le 4 janvier dernier dans le JDD.

D’autres choix sont possibles, mais lesquels ?

Signée par des élus de tous les partis de gauche dont Jean-Luc Mélenchon et Gérard Filoche, par de nombreux syndicalistes dont Philippe Martinez (CGT), par les personnalités habituelles de l’université et du spectacle dont l’inévitable Josiane Balasko, moult sociologues distingués, les incontournables Pinçon-Charlot et, plus original, l’économiste et prêtre jésuite Gaël Giraud, elle annonce que « d’autres choix sont possibles » mais n’en propose aucun.

Elle se contente de demander le retrait d’un projet « pas acceptable » car signifiant allongement de la durée de vie au travail ou baisse des pensions.

Le 11 janvier suivant, coup de théâtre : Édouard Philippe retire son âge pivot et souscrit à la proposition de la CFDT d’organiser à partir du 30 janvier une conférence de financement des retraites, à la condition de ne toucher ni aux cotisations ni aux prestations.

Est-ce ce qui a motivé la gauche à bricoler en hâte un contre-projet en ligne baptisé nosretraites.org, histoire de couper l’herbe sous le pied de Laurent Berger redevenu social-traître du fait du revirement du gouvernement ?

En réalité, seule une (petite) partie de la gauche est impliquée, car cette fois-ci, comme on pouvait s’y attendre, la France insoumise ne fait pas partie des signataires, même s’il est certain qu’elle adopterait sans problème tous les éléments du contre-projet pour peu qu’ils vinssent directement et uniquement d’elle.

Toujours est-il que mercredi dernier, le Parti socialiste, mais aussi les Verts, les communistes et une flopée de petits partis et mouvements de gauche se réunissaient autour d’une plateforme commune comprenant six « piliers » et six « pistes de financements ».

Les six piliers de la gauche

Autant vous dire tout de suite que tout est extrêmement prévisible et parfaitement conforme aux vieilles idées marxistes de l’extrême gauche qu’on a vu à l’œuvre il y a près de quarante ans dans le Programme commun de la gauche de François Mitterrand avec le succès qu’on sait, ainsi que dans tous les programmes de même obédience qui se sont déployés de Cuba au Brésil de Dilma et Lula en passant par le Venezuela de Chávez et Maduro.

Prenez l’idée qu’il existerait un « droit au temps libre », mélangez à beaucoup de transition écologique et roulez pieusement le tout dans la lutte contre les inégalités.

Vous en déduisez automatiquement que les retraites se feront par répartition et uniquement par répartition, que les mesures d’âge seront exclues, que la pension minimum doit être au niveau du salaire minimum, que les seuils de la pénibilité doivent être abaissés, que ses critères doivent remonter à dix comme à l’époque de François Hollande (seuls six ont été conservés dans les ordonnances travail) et que l’égalité salariale entre les hommes et les femmes doit se faire à l’euro près.

Tout ceci coûtera évidemment très cher, mais qu’à cela ne tienne, il suffit de faire payer les riches.

C’est ainsi qu’au-delà de l’utilisation du Fonds de réserve des retraites (FRR) et de la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES) – pistes de court terme déjà évoquées à propos de la Conférence de financement des retraites – il est question de mettre fin aux exonérations de charges des entreprises et de soumettre ces dernières à un système de bonus-malus en fonction de leurs efforts en matière de pénibilité, d’environnement et d’égalité hommes femmes.

Vient alors la phrase qui tue :

Les partenaires sociaux en arrêteraient les modalités.

On devine déjà tout l’arbitraire idéologique qui se cache derrière ces sept petits mots d’apparence purement méthodologique.

Mais ce n’est pas tout. Il est également question de créer des emplois pour faire entrer des cotisations. Merveilleux. Mais attention, des emplois… dans la fonction publique ! Comme si ces emplois n’étaient pas intégralement financés par l’impôt ou la dette…

Enfin, le capital doit aussi payer des cotisations de retraite et les salaires doivent augmenter. Tout le monde sait que les salaires s’augmentent par décret…

Quant au capital, ses revenus ne sont jamais taxés qu’à 30 % (Prélèvement forfaitaire unique). C’est ridiculement bas pour un odieux signe extérieur de richesse qui n’a aucun impact sur l’innovation et l’investissement, donc sur la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat. Tout le monde sait cela aussi.

Du Corbyn dans le texte. Ça promet… Que M. Mélenchon continue à jouer sa partition en solo, qu’il persiste à faire de l’union de la gauche une aimable lune sans lendemain et ces vieilles idées mille fois réfutées par les faits chaque fois qu’elles furent appliquées nous seront peut-être épargnées.

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