La révolution au Liban : un espoir pour la région ?

Liban (capture d'écran)

La révolution libanaise est portée par un double message qu’elle chante sur tous les tons : le rejet d’une classe politique corrompue, symbole d’un Etat défaillant et la fin des divisions entre les Libanais, dont cette classe politique se nourrit.

Par Pierre Nassif.

La révolution libanaise est fatiguée, mais elle se poursuit. Les Libanais, victimes de restrictions de toutes sortes, sont accaparés par les problèmes du quotidien – les banques ont limité l’accès de chacun à son compte, les salaires sont parcimonieusement versés, l’avenir est préoccupant.

Pourtant un réveillon de Noël fut offert sur la place des Martyrs (place centrale de Beyrouth) à 1000 nécessiteux. Pourtant des poèmes sont encore écrits pour célébrer l’unité retrouvée de ce peuple, sa foi en son pays, son espoir.

Pendant ce temps-là, la classe politique poursuit ses petits jeux, faisant mine de ne s’être aperçue de rien. En réalité, cette classe politique s’est lézardée. Une partie de l’establishment a mystérieusement quitté le navire. Celui-ci n’est plus mené que par le Hezbollah et ses alliés les plus proches.

Un Premier ministre est désigné. Il s’efforce de constituer son gouvernement. Ce Premier ministre est un personnage falot, amoureux de lui-même.

L’équation compliquée du pouvoir actuel

Comment se pose son problème aujourd’hui ? Il s’agit de désigner des ministres qui ne dénonceront pas les méfaits de leurs prédécesseurs, tout en n’appartenant pas à leur clique, afin de satisfaire l’exigence des révolutionnaires que le gouvernement fût constitué d’experts indépendants. Voilà l’exercice compliqué auquel se livre ce comparse, peu habitué à de telles acrobaties. Inutile de dire qu’il passe son temps à écouter les conseils des vieux renards qui gardent la caverne d’Ali Baba.

La manœuvre finira peut-être par fonctionner tout de même. Les Libanais s’accrochent à l’espoir d’un gouvernement auquel puissent croire un tout petit peu l’Union Européenne, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Leur aide est supposée les préserver du gouffre vers lequel on leur annonce que le pays se précipite.

Hélas, la guerre entre les États-Unis et l’Iran n’épargne pas le Liban. Cet affrontement explique sans doute la défection d’une partie de la classe politique. Celle-ci signifie par ce désistement qu’elle renonce au compromis laborieux qui lui avait permis antérieurement de partager le pouvoir avec le Hezbollah. Il n’est plus possible aujourd’hui de manger à tous les râteliers.

L’exécution par les États-Unis du Général iranien Kassem Souleimani, dont la fonction était d’exporter la théocratie régnant dans son pays à tout le Moyen-Orient, a provoqué une fièvre régionale de forte intensité. Malgré une impressionnante escalade verbale entre les protagonistes, on aperçoit déjà les signes d’une désescalade. L’affrontement se poursuivra, mais l’intérêt bien compris des parties est d’éviter une guerre ouverte.

La place de l’Iran remise en cause ?

Toujours est-il que cette exécution n’est pas sans conséquence. Un soulèvement des Irakiens réclamait la fin de la mainmise de l’Iran sur ce pays. Ce soulèvement avait réuni des manifestations importantes et il avait été violemment réprimé par le régime et ses affidés pro-iraniens. Ce soulèvement parait comme anesthésié aujourd’hui.

Quant au chef du Hezbollah, il se présente de plus en plus comme une autorité régionale, le Liban n’étant presque plus mentionné dans ses discours.

Il est à craindre que si ce pays apparaissait comme étant entièrement dominé par des forces pro-iraniennes, il ne soit complètement abandonné par ses appuis occidentaux. Cela le plongerait dans une crise humanitaire sans précédent. Si ce malheur devait arriver, il est à craindre qu’une nouvelle vague migratoire y prenne naissance et qu’elle ne s’amplifie, privant le pays de ses forces vives et accélérant sa plongée dans le cauchemar théocratique.

Est-ce à dire que le Liban doit continuer à jouer les funambules, à égale distance entre toutes les forces d’attraction auxquelles il est soumis, afin de ne pas choir ? Sa révolution lui a fourni quelques pistes allant en sens contraire.

C’est d’abord une révolution qui réunit toutes les classes sociales du pays contre le pouvoir d’un État défaillant, dominé par une classe politique mafieuse. Cette révolution ne réclame pas l’assistance de l’État, afin qu’il lui distribue des cadeaux. Elle lui demande de faire son travail, afin que la société civile soit en mesure de faire le sien : entreprendre, nourrir la population, l’éduquer, la loger, la maintenir en bonne santé.

L’esprit de division qui a créé dépendance et sous-développement

Cette révolution dénonce aussi l’esprit de division que la classe politique a entretenu afin d’assurer son pouvoir. Au Liban, ces divisions ont pris la forme d’un régime confessionnel, reposant sur le partage des principales fonctions de l’État entre les communautés religieuses représentées dans le pays. Le rejet des divisions artificielles est un message qui n’est porté pour l’instant que par les Libanais. Il pourrait cependant être généralisé à tous les peuples du Moyen-Orient.

C’est en effet cet esprit de division qui a plongé cette région du monde dans la dépendance et le sous-développement, depuis la fin de l’empire ottoman.

Pour ne pas se lancer dans une rétrospective ardue, tellement les lectures de ce passé compliqué sont nombreuses et contradictoires, je me contente d’observer la situation actuelle. Quatre puissances régionales hégémoniques se disputent le contrôle de la région : l’Arabie Saoudite, L’Iran, la Turquie et Israël. Toutes mélangent allègrement les considérations religieuses et leurs responsabilités envers leurs peuples. Les divisions et projets de leurs dirigeants en viennent à ne plus concerner ces peuples que fort peu. Aujourd’hui, ils sont tous plongés dans une insécurité profonde, dont ils ont plus ou moins conscience.

Par cette seule phrase, je risque l’inimitié, la polémique, voire le scandale, car j’ai mis le peuple israélien sur le même plan que les autres, ce qui risque de me valoir le soupçon de bienveillance à son égard. En réalité, je suis profondément révolté par l’injustice que subissent les Palestiniens. Je dis seulement que les gouvernants israéliens ne construisent aucun avenir pour les habitants de ce que nous nommons la Palestine occupée, que ceux-ci appartiennent au camp des victimes ou des bourreaux.

Un antagonisme qui dessert les musulmans

Tout compte fait, de considérer l’antagonisme entre Sunnites et Chiites comme étant parfaitement artificiel, voilà aussi qui pourrait hérisser le poil de certains. Pourtant cet antagonisme dessert les deux populations.

Quant au fondamentalisme Islamiste, est-il plus haïssable que l’Islam modéré ? Bien entendu. Cependant, pour éviter l’extrémisme religieux, la seule solution efficace historiquement trouvée dans le monde chrétien fut de retirer à la religion toute fonction politique. Pourtant, elle essaie encore et malgré tout d’y faire son retour, quitte à prendre les positions les plus contestables. Il n’en reste pas moins que le retrait du religieux du champ du politique est indispensable au Moyen-Orient également.

Si cette région mettait un terme à l’esprit de division qui la gangrène, pour ne plus s’occuper que d’entreprendre et de coopérer, alors le sous-développement reculerait très rapidement. Les ressources matérielles et humaines dont elle dispose sont tellement considérables qu’il est même possible de rêver qu’elle devienne un jour un centre de l’excellence mondiale.

Le recul des divisions à l’échelle régionale, c’est le recul des théocraties d’abord, des kleptocraties ensuite. D’ailleurs on peut penser que les théocrates ne sont que des tartuffes préoccupés avant tout par leur propre enrichissement.

C’est aussi le recul de l’influence des puissances mondiales, lesquelles ont historiquement entretenu les divisions et les rivalités.

Toujours est-il que par ce double message – une révolution de toutes les classes sociales contre un État défaillant et la fin de l’esprit de division – le Liban est peut-être en train de semer les graines d’une révolution libérale, seule à même de sortir la région de la catastrophe permanente dans laquelle elle se débat depuis si longtemps.

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