La CGT, un négociateur social en perte de vitesse

Manifestation à Paris contre la "réforme" des retraites By: Jeanne Menjoulet - CC BY 2.0

Pourquoi la CGT, malgré les concessions très importantes consenties par le gouvernement, continue-t-elle dans sa guerre de tranchées en visant un seul objectif, le mettre à genoux ?

Par Michel Ghazal.

La crise provoquée par le projet de réforme des retraites du gouvernement ressemble à plein d’égards à une représentation théâtrale d’une pièce qui se déroule dans une arène à ciel ouvert à laquelle le spectateur/citoyen est contraint d’assister même s’il n’a pas acheté son billet.

Chacun des acteurs (syndicats, patronat, gouvernement, médias, élus…) y joue sa partition avec un rôle écrit à l’avance et parfaitement rodé. Les monologues et/ou dialogues révèlent progressivement les scènes, l’intrigue avec ses rebondissements, son nœud et son dénouement. En face, le public applaudit, se lamente ou compte les points au gré des scènes de la comédie/tragédie qui se joue et à laquelle il assiste impuissant.

Alors que, pour une fois ils avaient été impliqués (consultés) durant près de 18 mois par l’assistant metteur en scène Jean-Paul Delevoye, les syndicats ont vite fait d’endosser leurs rôles traditionnels dès que le gouvernement a dévoilé la pièce écrite supposée refléter leurs aspirations, desiratas et souhaits.

Le bug se trouve-t-il dans la formule de Sylvain Tesson pour désigner la France : « Un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » ? Et/ou bien est-il aussi le résultat d’une idée reçue en négociation ?

Une idée reçue en négociation : il faut coller à l’image attendue de nous

Nous le constatons jour après jour, les syndicats qu’ils soient protestataires (CGT, SUD), revendicatifs (FO) ou réformateurs (CFDT, UNSA) sont chacun dans leur rôle. En attendant, ce sont les Français, particuliers, commerçants, étudiants et TPE qui trinquent et se sentent pris en otage par une grève qui dure. Mais eux aussi sont dans leur rôle puisque les instituts de sondage nous disent qu’ils sont une majorité à soutenir cette grève tout en étant encore plus nombreux à considérer que la réforme est nécessaire et justifiée.

Mais sommes-nous à une contradiction près ?

Je voudrais m’attarder sur le rôle joué par la CGT. Après s’être vue catégoriquement refuser de jouer les premiers rôles de représentant lors du mouvement des Gilets jaunes (comme d’ailleurs tous les corps intermédiaires), puis avoir perdu la première place au niveau national au profit de la CFDT, elle croit, dans la perspective des prochaines élections, qu’elle doit endosser les positions les plus radicales. Son but de toute évidence est de montrer à sa base qu’elle est le véritable défenseur des travailleurs et espérer ainsi retrouver la place perdue.

Rejeter tout d’un bloc, n’accepter que le retrait pur et simple de la réforme et viser la capitulation sans condition du gouvernement, semble pour la CGT le seul moyen pour redorer son blason. Elle se trouve plus que jamais enfermée dans cette idée reçue que, la seule manière de réussir et éviter d’être taxée de mollesse est de coller à l’image qui est attendue d’elle : hurler plus fort que les autres, être intransigeant, ne rien lâcher.

Du coup, forte du pouvoir de nuisance qu’elle détient en bloquant les transports à la SNCF et à la RATP, elle prétend de surcroît parler et agir au nom de tous les Français. Quitte à balayer d’un revers de main toutes les avancées en termes de justice sociale que cette réforme permet et surtout sauver le système d’une faillite que le Conseil d’Orientation des Retraites annonce à l’horizon 2027 avec 8 à 15 milliards de déficits, qui dit plus dans la surenchère au rejet du projet de réforme des retraites.

D’ailleurs, Laurent Brun, Secrétaire Général de la CGT-cheminots ne déclare-t-il pas : « Ce sera la guerre totale jusqu’à la fin. La SNCF sera par terre mais l’appareil sera debout ».

Une vision archaïque du conflit

Pour continuer à exister, la vision du conflit de la CGT et son mode de résolution sont donc malheureusement restés archaïques. Non seulement son séquentiel est problématique (Grève, Revendications, Négociation plutôt que Revendications, Négociation, Grève), mais, pour elle, le conflit doit forcément se solder par un vainqueur et un vaincu.

Or, la pratique le montre, plutôt que de jouer une partition connue et attendue, le négociateur efficace surprend ses interlocuteurs en faisant le contraire de ce qu’ils attendent. Mais il est vrai qu’il s’engage dans une négociation avec pour objectif non pas de les battre mais de les gagner à sa cause.

D’où ma question : pourquoi la CGT, malgré les concessions très importantes consenties par le gouvernement, continue-t-elle dans sa guerre de tranchées en visant un seul objectif, le mettre à genoux ? La CGT se sent-elle en danger de… paix sociale ?

Si elle est toujours incapable de faire enfin son aggiornamento au niveau de son identité profonde pour être plus en phase avec les évolutions de la société française, ma réponse est oui.

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