Pauvreté en France : mesure, biais et insuffisances

poverty II by Luis Felipe Salas (CC BY-NC-ND 2.0) — Luis Felipe Salas, CC-BY

Explication de la méthode de mesure de la pauvreté : en réalité il s’agit d’une mesure des inégalités. Et les statistiques montrent qu’à la fois la pauvreté et les inégalités ont diminué.

Par Bertrand Nouel.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

L’INSEE publie régulièrement, avec une célérité assez appréciable, ses statistiques sur la pauvreté et les inégalités en France. C’est ainsi que tous les chiffres des indicateurs sont disponibles jusqu’à l’année 2017 comprise, et partiellement pour 2018.

La méthode utilisée par l’INSEE pour calculer la pauvreté, et qui est celle adoptée par Eurostat pour l’ensemble des pays d’Europe, comprend des biais et la lecture des statistiques conduit fréquemment dans les médias et les discours politiques à des erreurs qu’il importe de redresser, ce qui fera l’objet des études que nous allons présenter.

Ces études sont divisées en trois parties dont la première vous est présentée aujourd’hui, les autres les semaines suivantes.

Cette première partie est consacrée à l’explication de la méthode de mesure de la pauvreté, qui fera ressortir qu’en réalité il s’agit d’une mesure des inégalités, et que les statistiques montrent qu’à la fois la pauvreté et les inégalités ont diminué.

La seconde partie traite d’un biais rarement rappelé, qui tient au fait que la pauvreté après redistribution est calculée à partir du niveau de vie, donc des revenus, et n’inclut pas les « prestations affectées » en nature, ce qui diminue artificiellement la mesure de pouvoir d’achat de leurs bénéficiaires.

Enfin, la troisième partie traitera de certains facteurs explicatifs de la pauvreté, et tentera une conclusion générale.

Une mesure de l’inégalité, non de la pauvreté

Les mesures de la pauvreté des niveaux de vie en France sont des mesures des inégalités, lesquelles ont plutôt diminué durant la vingtaine d’années écoulées.

Il y a plusieurs méthodes pour mesurer la pauvreté. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Certains pays comme les États-Unis se réfèrent à la pauvreté monétaire absolue, méthode qui tente de calculer un chiffre de revenu en monnaie tel qu’il soit de nature à satisfaire les besoins essentiels des individus.

Cette méthode introduit des biais considérables tenant à la variabilité et à la subjectivité des choix à opérer pour qualifier les besoins essentiels. Une autre méthode pourrait aller totalement dans le sens de la subjectivité en enquêtant sur la pauvreté ressentie.

En France, une méthode accessoire cherche à déterminer la pauvreté en conditions de vie et c’est ainsi que l’INSEE a établi une liste de 27 critères, étant entendu qu’une réponse positive à au moins 8 d’entre eux suffit à qualifier la situation de pauvreté. Mais la méthode la plus utilisée en Europe, et en France, est celle de la pauvreté monétaire relative, et c’est celle que nous retenons pour l’analyse qui va suivre.

La méthode retenue consiste à effectuer un calcul relatif par comparaison avec le niveau de vie médian des Français, qui est le seuil des revenus du décile D51 de la population (la moitié des Français gagne plus, l’autre moitié gagne moins). On retient au choix deux chiffrages possibles, l’un à 50 % du revenu médian, l’autre à 60 % de ce dernier. On observera que le seuil à 50 % était celui retenu à l’origine, mais que de nos jours on a tendance à retenir le seuil de 60 % ; néanmoins un organisme officiel comme l’Observatoire des inégalités explique qu’il préfère continuer d’utiliser le seuil de 50 %.

Il est évident que la différence est considérable entre les deux méthodes. On rappellera par ailleurs que la pauvreté se calcule uniquement à partir des revenus : on calcule d’abord les revenus primaires des individus (y compris ceux du patrimoine, mais à l’exclusion de la valeur de ce dernier), puis on les corrige des effets redistributifs de la fiscalité et des prestations reçues. Nous verrons que cette notion de prestations conduit à un biais que nous traiterons dans la deuxième partie de l’étude.

Notons enfin que le calcul s’effectue par ménage et non pas par individu, ce qui permet de tenir compte de ce que le niveau de vie est évidemment différent pour un même revenu suivant que les dépenses peuvent ou non être mutualisées au sein d’un même foyer2. C’est ainsi qu’un adulte compte pour une « unité de consommation », le second adulte d’un même foyer compte pour 0,5 unité, et chacun des enfants jusqu’à 14 ans compte pour 0,3 unité.

La méthode française conduit donc à mesurer les inégalités par rapport au niveau de vie de la médiane des Français. Le corollaire mécanique en est que plus ce niveau augmente, plus le nombre des personnes pauvres doit augmenter lui aussi, à supposer que leur niveau de vie reste constant en valeur absolue.

Nous verrons cependant que cela ne se constate pas vraiment dans les faits. En période de hausse du niveau de vie médian, les catégories pauvres profitent davantage de la croissance, cependant qu’en période de vaches maigres, la protection sociale joue de même plus en faveur de ces catégories pauvres.

Le tableau ci-dessous, dont les chiffres ont pour source l’INSEE, présente divers indices évoluant entre 1996, première année disponible, et 2017. L’année 2008 a été choisie parce que c’est l’année de la base 100 pour les niveaux de vie, et l’année la plus faste pour tous. En 2010 les effets de la crise commencent à se faire sentir, ces effets sont au maximum en 2012, et 2017 témoigne d’une remontée des niveaux de vie pour tous.

Pour certains indices, nous avons présenté les chiffres correspondant au calcul de la pauvreté à 60 % du niveau de vie médian ainsi que ceux correspondant à 50 % de ce niveau.

Nous avons aussi présenté certains indices après redistribution et d’autres avant redistribution, ce qui fait ressortir l’efficacité de la redistribution.

Évolution des indicateurs de pauvreté et des inégalités depuis 1996

Conclusions à retenir

1. Le nombre de personnes pauvres au seuil de 60 % a augmenté en chiffres absolus de 7,2 % entre 1996 et 2017. Ce chiffre est cependant à comparer à l’évolution de la population française, qui a augmenté quant à elle durant la même période de 12,3 %.

En chiffres relatifs, le nombre de personnes pauvres a donc diminué globalement sur la période, du fait d’une diminution notable entre 1996 et 2008. En revanche, le rapport s’inverse entre 2008 et 2017, en raison d’une forte augmentation du nombre de personnes pauvres (plus 800000) dans les deux années qui ont suivi l’apparition de la crise en 2008.

Mais après 2010 le rapport s’inverse de nouveau, puisque le nombre de personnes pauvres n’augmente que d’un peu plus de 100 000 (1,3 %) alors que la population augmente de 3,4 %.

L’importance de la démographie évoluant en rapport avec l’immigration est encore révélée par les dernières statistiques émanant du Secours catholique : la proportion des étrangers secourus est en effet passée en dix ans de 30 % à 40 %. Dans le même temps, le Secours catholique constate une hausse notable des personnes n’ayant aucun revenu, et de celles tombées dans l’extrême pauvreté. Bien que l’organisation ne donne pas l’information, ces dernières constatations paraissent logiquement en rapport avec la hausse des étrangers secourus.

2. La période examinée a été marquée de façon générale par la crise de 2008, et peut être divisée en deux parties principales. Les niveaux de vie ont ainsi fortement augmenté entre 1996 et 2008 (année de la base 100 de l’INSEE).

On remarque que le premier décile (D1) de la population est celui qui a le plus profité, aussi bien après qu’avant redistribution, mais encore plus avant redistribution. Le fait que ce niveau ait augmenté plus encore avant distribution indique que la croissance générale de l’économie est le meilleur garant, par rapport à la redistribution, de l’amélioration de la situation des classes pauvres.

Après 2008 d’ailleurs, la situation s’inverse pour tous, mais légèrement plus défavorablement pour le premier décile. Cette fois cependant, contrairement à la période précédente, c’est avant redistribution que le premier décile souffre le plus (chute de 100 à 86,7), alors qu’après redistribution le niveau de vie se maintient quasiment (chute de 100 à 98,7). C’est une confirmation, s’il en était besoin, de l’efficacité de la redistribution en période de vaches maigres.

3. Sur la totalité de la période examinée, le seuil de pauvreté à 60 % est passé de 875 euros mensuels à 1041 euros (+19 %), et le seuil à 50 % de 729 euros à 867 euros (+19 % également). Il s’agit d’euros 2017, donc constants. Ceci est à rapprocher du niveau de vie médian des personnes pauvres, qui passe de 698 à 837 euros (+ 20 %).

Cette comparaison indique que dans les faits le niveau de vie médian des personnes pauvres a augmenté exactement comme le seuil de pauvreté (et même mieux), donc dans les mêmes proportions que le niveau de vie du décile D5 (revenu médian).
On notera que le niveau de vie médian des personnes pauvres a néanmoins baissé de 832 euros à 804 euros entre 2008 et 2012, pour remonter à 837 euros en 2017.

Comme nous l’avons indiqué, du fait que la mesure de la pauvreté est en réalité une mesure des inégalités, on pourrait attendre que plus le niveau de vie du décile D5 augmente, plus le nombre de pauvres augmente du fait de la hausse du seuil de pauvreté qui évolue comme le niveau de vie de D5. On constate donc qu’il n’en est rien.

4. Les autres indicateurs vont dans le même sens :

  • le taux de pauvreté à 60 % baisse de 14,6 à 14,1 sur la période globale, et le taux à 50 % baisse également de 8,3 à 8,0 ;
  • le rapport D9/D1 passe de 3,50 à 3,41 après redistribution, alors qu’il se détériore avant distribution, de 5,87 à 6,31, ce qui confirme encore l’efficacité de cette redistribution à compter de 2012 ;
  • enfin, l’indice de Gini3 passe de 0,282 à 0,289 après redistribution, soit une quasi-stabilité, alors qu’il se détériore, de 0,358 à 0,374 avant redistribution.

En résumé provisoire, nous retenons :

  • que la mesure de la pauvreté par la méthode de la pauvreté monétaire relative est la meilleure car la moins subjective, mais qu’elle mesure essentiellement l’évolution des inégalités, et repose sur une convention arbitraire, à savoir le pourcentage de 60 % retenu pour le seuil de pauvreté ;
  • que sur longue période, depuis 1996, les divers indicateurs montrent une diminution relative du nombre de personnes pauvres ainsi qu’une stabilité des inégalités, et ce, grâce à la redistribution à la française qui prend le relais de la croissance lorsque celle-ci fait défaut ;
  • que la crise de 2008 a néanmoins causé une inversion nette de l’évolution positive connue pendant la longue période antérieure, commençant avec les Trente glorieuses et s’étendant au-delà (de 1996 à 2008, baisse de 4% du nombre de personnes pauvres pendant que la population augmente de 10,7 %).

Ce phénomène est très important pour comprendre le sentiment de pauvreté. Après de longues années d’amélioration de leur niveau de vie pendant lesquelles elles peuvent laisser leurs dépenses contraintes croître, les catégories les plus pauvres ne peuvent que ressentir leur situation comme affectée par une baisse de leur niveau de vie d’autant plus insupportable qu’elle est réelle entre 2008 et 20154. Le phénomène est encore aggravé par des considérations sociologiques comme la démographie (hausse du pourcentage d’étrangers relevée par le Secours catholique) ou la forte montée du nombre de ménages monoparentaux. Le chômage et les difficultés particulières de logement jouent aussi leur rôle négatif.

Sur le web

  1. La lettre « D » signifie décile. Les niveaux de vie sont divisés en dix déciles, et chaque décile est la valeur qui sépare deux tranches. Le premier, D1, correspondant aux revenus inférieurs au seuil qui sépare le premier du deuxième décile, et le neuvième au seuil qui sépare D9 des revenus supérieurs. D5 sépare ainsi le cinquième du sixième décile.
  2. Cette méthode est d’autant plus pertinente à l’heure actuelle que le nombre de familles monoparentales a fortement augmenté dans les dernières décennies et que précisément la proportion de pauvres dans ces familles est très forte.
  3. L’indice de Gini est un indicateur synthétique (toutes catégories confondues) des inégalités, consistant à comparer la droite théorique d’égalité parfaite avec la courbe dite de Lorentz, qui constate la part des revenus par rapport à la part de la population. L’indice varie de 0 (égalité parfaite) à 1.
  4. Le point le plus bas des revenus après redistribution se situe en 2012, et il tend à remonter lentement depuis, jusqu’à tangenter les chiffres de 2008, mais s’agit-il d’une tendance positive longue ou seulement provisoire ?
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.