Delevoye ou la médiocrité ordinaire du « modèle » français

Palais de l'Elysée by manhhai(CC BY-NC 2.0) — manhhai, CC-BY

Jean-Paul Delevoye démissionne pour avoir gravement violé la constitution et les règles de transparence politique. Matignon était même au courant. Mais que cela dit-il du modèle politique et social que le monde entier nous envie ?

Par Nathalie MP.

Ouf, je suis rassurée ! Pendant quelques terribles secondes, j’ai cru que si Jean-Paul Delevoye quittait le gouvernement, c’était pour avoir enfreint gravement la Constitution et les règles de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

Mais non ! Seul le « courage » chevillé au corps de ce gouvernement « cou-ra-geux » dicte la « décision courageuse » de M. Delevoye dont le CV repris ces jours-ci dans la presse grâce à l’AFP bruisse soudain de ses immenses talents d’« habile négociateur » (ici, ici, ici).

Même les syndicats FO, UNSA et CFDT s’y sont mis ! 😉

On bat décidément des records de novlangue. Revenons sur Terre et arrêtons de jouer sur mes mots ! Nous ne sommes pas au cimetière et rien ne nous oblige à faire le panégyrique du ministre démissionnaire comme on le ferait d’un défunt douloureusement regretté.

Habile négociateur

Notre haut-commissaire aux retraites depuis septembre 2017 puis ministre en titre depuis septembre 2019 et ex de tout cela depuis hier ? Pour obtenir enfin un portefeuille ministériel, pas de doute, il a su manoeuvrer.

Mais pour le reste ?

Il est très possible, il est même exact que Jean-Paul Delevoye s’est activé à impliquer les Français à travers une consultation citoyenne sur les retraites et qu’il virevolte depuis plus de deux ans auprès des syndicats pour mettre en musique le fameux système universel de retraite à points annoncé dans le programme électoral d’Emmanuel Macron.

Mais il est non moins exact qu’en ces veilles de Noël, de vacances et de réunions familiales, il a réussi à jeter dans la rue à peu près toutes les oppositions possibles à la politique du gouvernement :

Non seulement les syndicats d’extrême-gauche de la RATP et de la SNCF qui s’élèvent bec et ongles contre la suppression de leurs régimes spéciaux – seul point de la réforme que j’approuve – mais aussi les avocats, les pharmaciens et plus généralement tous ceux dont les excédents des régimes autonomes par capitalisation seront réquisitionnés par le régime général devenu universel – seul point de la contestation que j’approuve.

Non seulement la CGT et Solidaires, mais aussi la CFDT qui, de partenaire du gouvernement favorable à la retraite universelle par points, s’est récemment radicalisée après les annonces du Premier ministre sur l’âge d’équilibre : l’âge légal de départ resterait fixé à 62 ans, mais la retraite ne serait pleine et entière qu’à partir de 64 ans via un système de bonus-malus.

Et non seulement les syndicats, mais l’opinion publique dans son ensemble qui continue à soutenir les grèves à 54 % selon un sondage IFOP publié dimanche 15 décembre dernier, malgré une vision plutôt favorable de la fin des régimes spéciaux (65 %) et de la retraite minimum garantie à 1000 € nets mensuels (75 %).

Décision courageuse

Que celle de démissionner sous « le coup d’attaques violentes et d’amalgames mensongers » – dixit Delevoye – pour ne pas fragiliser la position du gouvernement à la veille de faire aboutir un projet « essentiel pour la France » ?

On rit ! Seulement quelques jours avant la publication officielle de sa déclaration d’intérêt, à une époque où il était donc encore blanc comme neige et réputé tout dévoué au service de ses concitoyens, le gouvernement était loin de lui jeter des fleurs.

Il s’agaçait plutôt de ses prises de positions erratiques et des multiples couacs qu’il s’ingéniait à provoquer sur l’âge pivot et la clause du grand-père1, contribuant ainsi au flou de la réforme, important facteur de son rejet par les Français.

Quant à la cabale dont l’ex-haut-commissaire s’estime victime, il est certain que ses « étourderies » à répétition dans ses obligations déclaratives servent utilement la CGT et consorts au moment où leur bras de fer avec le gouvernement rebondit avec la journée de grèves et manifestations prévue aujourd’hui 17 décembre 2019.

Mais il convient aussi de se rappeler que Jean-Paul Delevoye a rendu sa déclaration d’intérêts avec retard, qu’elle ne fut publiée officiellement par la HATVP que le 7 décembre dernier, qu’il l’a rectifiée à reculons à mesure que les révélations s’accumulaient et qu’il a dû finalement reconnaître

13 mandats contre 3 déclarés initialement, ainsi qu’une activité rémunérée auprès du think tank de formation Parallaxe qui s’est poursuivie après son entrée au gouvernement, en totale contradiction avec l’article 23 de la Constitution. Activité dont il a dû en outre corriger les rémunérations… à la hausse !

Ce n’est plus de l’étourderie innocente, c’est un véritable système !

Et que trouve à dire M. Delevoye pour sa défense ?

Attention, les amis, gros foutage de gueule enrobé dans un jus de larmes de crocodile très étudié – à moins que l’ex-haut- commissaire ne soit tout simplement idiot, hypothèse qu’on ne peut totalement écarter :

J’étais de bonne foi et me dis que cet épisode aurait peut-être pu être évité si quelqu’un m’avait mis en garde. J’aurais immédiatement rectifié ma situation. Les choses auraient été différentes si j’avais été alerté. C’est ce que je me dis quand je regarde le prix que je paye sur le plan personnel et politique.

Une vie publique moralisée

C’est vrai, quoi !

Emmanuel Macron, qui avait qualifié l’affaire Fillon de « lèpre démocratique » s’est offert en début de mandat un grand moment de cinéma en signant la loi sur la moralisation de la vie publique devant pléthore de caméras de télévision.

Puis on a quand même eu l’affaire Ferrand, l’affaire Bayrou, l’affaire Goulard et l’affaire Rugy, sans oublier l’affaire Benalla.

Mais M. Delevoye, pauvre petit oiseau tombé du nid, n’a pas du tout l’idée d’être rigoureux dans sa déclaration d’intérêts. Il aurait fallu que quelqu’un le prenne par la main, lui le ministre qui prétendait nous gouverner, et lui dise tout ce qu’il devait faire. Que de je m’en foutisme, que d’amateurisme !

Et c’est au niveau gouvernemental que ça se passe…

Pour les mêmes raisons, on est quand même étonné que personne au gouvernement – un conseiller com’, une porte-parole, les services du Premier ministre… – ne se soit donné la peine de vérifier si le nouveau ministre envoyé au front sur les retraites, un front connu pour être particulièrement létal dans le contexte français, remplissait convenablement ses obligations et ne risquait pas de prêter le flanc à des attaques opportunes. Encore une fois, que d’amateurisme !

Belle formule qu’avait trouvé Le Point quand il titrait « Les stagiaires » à propos du gouvernement ! À moins que ce dernier, moins stagiaire que madré, ne s’apprête tout simplement à édulcorer/remballer sa réforme en rejetant la faute sur le malencontreux cocktail perdant Delevoye-CGT.

La pensée dominante en matière « d’affaires » consiste à dire que notre République a tous les atouts pour être irréprochable, que sa structure puissamment étatique n’est pas intrinsèquement mauvaise, mais que de temps en temps une brebis lépreuse parvient à s’y faufiler et à en profiter.

Éliminons les quelques indésirables qui ternissent notre image de grande démocratie développée en imposant de nouvelles règles de transparence, et tout redeviendra idyllique à l’ombre de notre État vigilant.

Mais l’accumulation réellement astronomique des affaires au cours de ce quinquennat et des précédents nous confirme plus qu’amplement que ce sont plutôt la puissance de l’État et les deniers publics afférents qui se répandent comme  « une lèpre » dans tous les recoins de la société, entraînant automatiquement, rapidement et partout des effets délétères qui s’appellent corruption, magouille et incompétence.

En déversant partout ses budgets faramineux qui atteignent maintenant 56 % du PIB, en assurant à ses 5,7 millions de fonctionnaires et à ses 600 000 élus un train de vie non soumis aux lois du marché, en créant postes et comités à tout propos et en distribuant moult subventions dans toutes les directions, l’État ne peut qu’encourager les petites fraudes au quotidien, la dépendance des individus récipiendaires et la gabegie qui découle logiquement des mauvaises décisions prises par des gens qui ne mettent jamais leur patrimoine en risque.

Dans ce contexte trop bien ancré et trop bien accepté car tout le monde pense pouvoir en profiter, quid de Jean-Paul Delevoye, homme entré en politique à l’âge de 27 ans ?

Naviguant de conseils municipaux en comités Théodule avec une laborieuse application, remontant les courants des partis, recherchant les postes en vue, les titres rutilants et les rémunérations mignonnettes, paradant sur la scène nationale comme s’il était important et incontournable et protestant à tout moment de sa dévotion citoyenne inaltérable, il ne représente rien de plus que l’exemple le plus récent de la superbe médiocrité ordinaire du « modèle » étatique français.

Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier. Ça promet.

Sur le web

  1. Âge pivot : âge de la première génération à laquelle s’appliquerait la réforme.
    Clause du grand-père : la réforme ne s’appliquerait qu’à partir des générations qui entreront sur le marché du travail l’année d’entrée en vigueur de la réforme.
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